Question d'origine :
Bonjour! Madame, Monsieur,
Pourriez-vous me faire connaître les véritables raisons pour lesquelles le dernier shah d'Iran a été renversé?
Merci de votre réponse, qui sera bien appréciée, comme le sont toujours vos informations riches et précises.
Réponse du Guichet
Devant les contestations internes et le jeu trouble – entre soutien, réprimandes et abandon – des puissances occidentales, le shah d’Iran est contraint au départ en janvier 1979. Les facteurs qui expliquent la fin du régime sont de plusieurs ordres ; parmi les plus prégnants on relèvera : un virage autoritaire de l’Etat, une situation économique en trompe-l’œil et un rapport pour le moins ambigu avec l’allié américain, qui finira par lâcher complètement le shah.
Bonjour,
Plusieurs facteurs ont donc contribué à la chute de Mohammad Reza Pahlavi. Dans ses articles pour les Clés du Moyen-Orient et l’Histoire, l’historien Yann Richard, spécialiste de l’Iran, en indique 3 principaux :
Un régime autoritaire et personnel
Si la dynastie Pahlavi a pu être considérée par certains aspects comme une monarchie éclairée, les dernières années du règne de M. R. Pahlavi sont marquées par un durcissement politique, notamment à partir de 1975, quand il met en place un parti unique et la Savak, une police politique connue pour pratiquer la censure et la torture. Les grèves et manifestations de 1978 sont durement réprimées, dans le sang. En outre, « tout repose sur le shah »: pas de corps intermédiaire pour absorber ou traduire les contestations. M. R. Pahlavi prend toutes les décisions, maintenant le Premier ministre Hoveyda (entre 1965 et 1977) dans un simple rôle d’exécutant. Ainsi, la contestation se cristallise nettement sur la seule figure du shah.
Une situation socio-économique instable
L’Iran s’est massivement enrichi à partir du boom pétrolier de 1973 et la rente qu’il génère. Mais les transformations qui s’en sont suivies (programmes urbains, industrialisation massive…) n’ont pas bénéficié à toute la population. Yann Richard évoque un exode rural vers les grandes villes, créant un prolétariat suburbain, sans aide social de l’Etat. C’est le clergé et les mosquées vers lesquels se tourne la population paupérisée pour trouver du soutien. Le pouvoir reste indifférent à ceux qui subissent de plein fouet la récession et le chômage, attisant ainsi l’opposition au Shah.
Dans Iran, une histoire de 4000 ans, Yves Bomati et Houchang Nahavandi précisent: « Au début de l’année 1978, en guise de justification devant les critiques, [le shah] ne cessait de marteler que le revenu par tête d’habitant avait atteint 2450 dollars […] alors qu’il était de 160 dollars un quart de siècle auparavant […]. Le régime mettait aussi en avant les projets économiques et culturels, certes spectaculaires, les chiffres de la production d’acier, de ciment et d’électricité, les centrales nucléaires en voie d’achèvement. Les gens modestes constataient, au contraire, que l’inflation montait à vitesse grandissante, ce que la Savak et Hoveyda cachèrent un temps au shah. Par ailleurs les exactions d’un étrange système mis en place pour “contrôler” le bazar finir par retourner la petite et la moyenne bourgeoisie contre le régime. Le fossé entre les très riches et les laissés-pour-compte se creusait […]. Les coupures constantes d’électricité dans la capitale firent le reste ».
Les relations complexes et problématiques avec les USA
Pour les Etats-Unis, l’Iran est depuis 1953 et le renversement de Mossadegh (orchestré par notamment par la CIA), un allié de poids au Moyen Orient dans la Guerre froide contre l’URSS. « Selon la doctrine Kissinger, le Shah était le “gendarme du golfe persique” ». Une partie de la population voyait le shah comme un pantin au service des USA et ce n’est pas le voyage du président Carter à Téhéran pour le nouvel an 1978 qui redora son image ! Dans Le Grand Satan, le Shah et l’imam, Yann Richard décrit la scène suivante, à la fois anecdotique et cruciale : « le 1er janvier ne signifie absolument rien dans la culture religieuse […] des Iraniens […] : non seulement le shah se manifestait, chez lui, dans une célébration qui n’avait de sens que pour les étrangers, mais il le fit devant la presse avec le représentant de la puissance dominante ».
Or Carter, élu à la présidence des USA en janvier 1977, en se faisant le champion du respect des droits de l’Homme dans le monde, avait vertement critiqué le caractère autoritaire du régime iranien. M. Reza Pahlavi « fut déstabilisé de devoir libéraliser le régime après la victoire démocrate. Les intellectuels ont alors commencé à s’exprimer, les prisons ont été ouvertes à des commissions internationales, les procès politiques ne pouvaient plus se faire à huis-clos ». La contestation se faisait jour. Devant ces images d’inféodation aux États-Unis, l’image du monarque tout-puissant, indépendant est irrémédiablement écornée.
Concrètement, la chute de M. R. Pahlavi intervient lorsqu’il ne peut que constater l’immense impopularité dont lui et son régime font l’objet, notamment au moment des grandes manifestations de décembre 1978. Yann Richard constate : « le changement de régime est devenu inéluctable. L'enjeu majeur est l'armée, dont on redoute que, le shah absent, elle tente un coup d'État. Pour l'éviter, le 6 janvier 1979, le souverain, probablement conseillé par Washington, nomme Premier ministre un libéral laïc, ancien collaborateur de Mossadegh, qui a connu les prisons du régime : Chapour Bakhtiar ». Ce dernier accepte le poste, avec pour condition que le shah s’en aille, ce qui se produit le 16 janvier 1979. Le fait qu’il ait été lâché par l’Occident et notamment les USA durant la conférence de Guadeloupe tout début janvier, a accéléré son départ. Le 1er février de la même année, l’avion de l’ayatollah Khomeini, qui a entretenu la contestation, notamment depuis la France où il a trouvé refuge en 1978, atterrit à Téhéran.
Le dernier shah d’Iran meurt l’année suivante des suites d’un cancer dont il avait connaissance depuis 1976. Ce qui a d’ailleurs indirectement contribué à son affaiblissement en tant que personnalité publique. Depuis l’annonce de sa maladie, « il avait perdu la confiance en son charisme, en cette providence divine dont il dit à plusieurs reprises dans ses mémoires qu’elle l’a sauvé plusieurs fois de situations désespérées ».
Pour aller plus loin :
- Mohammad Réza Pahlavi, le dernier shah : 1919-1980, d'Yves Bomati et Houchang Nahavandi, édité chez Perrin
- L'Iran, hier et aujourd'hui : histoire et géopolitique. Une conférence de Yann Richard, à la BmL.
- Histoire de l'Iran contemporain, de Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner, publié à La Découverte.
Bonnes lectures !
Travailler, travailler encore