Le poignard de l'assassinat de Sadi Carnot conservé à l'ENSP est-il authentique ?
Question d'origine :
Bonjour,
Est-on sûr que le poignard avec lequel Caserio aurait assassiné Sadi Carnot, aujourd'hui conservé au musée de l'ENSP, est authentique ? Que penser de la rumeur selon laquelle il aurait été dérobé, et plus particulièrement de la revendication de Félix Benoit, assistant du Dr Edmond Locard en 1937-1938, qui prétend dans son ouvrage Lyon secret (1993) avoir lui-même acheté un poignard de substitution sur la demande du Dr Locard ?
"Ce fameux poignard, pièce à conviction lors du procès, fut déposé en 1925 au Musée de Criminalistique du Dr. Locard. A savoir dans l'une des trois pièces jouxtant le laboratoire de Police. Or c'est là, justement, que cet instrument du crime fut dérobé par des visiteurs demeurés inconnus ! C'était en 1938, l'année où j'approchais quotidiennement le Dr. Locard, et où celui-ci me dit, en clignant de l'œil: « Benoit, vous qui fréquentez le marché aux puces de la place Rivière, trouvez donc un poignard ressemblant autant que possible au disparu... Nous n'ébruiterons pas l'affaire, et la sérénité de notre musée n'en souffrira nullement »... C'est par conséquent ce que je fis. J'achetai aux puces un poignard ad hoc, une belle pièce de collection, qui reprit sa place dans une vitrine, et que l'on transféra plus tard au musée de l'École Supérieure de Police, à St-Cyr-au-Mont-d'Or, lors de la disparition du Musée de Criminalistique du Dr. Locard. Ce poignard est donc un faux, et j'ai mis cinquante ans avant de révéler ici ce secret qui finissait par peser sur ma conscience." (p.103)
D'avance, merci.
Réponse du Guichet
Vous vous interrogez sur l’authenticité du poignard ayant servi à l’assassinat du président Sadi Carnot par Sante Geronimo Caserio en 1894, actuellement conservé au musée de l’École Nationale Supérieure de la Police (ENSP), ainsi que sur les rumeurs de vol et de substitution évoquées par Félix Benoit. Voici une synthèse des informations que nous avons trouvés, qui sont parfois contradictoires et difficilement vérifiables.
Bonjour
Votre question en soulève bien d'autres et il n'est pas facile de démêler le vrai du faux.
Nous avons pu joindre Mr François Briat, du Département Recherche, Valorisation et Diplomation (DRVD) de l’École Nationale Supérieure de Police, et ce dont nous sommes sûrs, c'est que le couteau qui se trouve actuellement dans leur collection n'est pas l'original. C'est un fac-similé. A l'arrivée des collections Locard et Lacassagne à l'ENSP, les équipes pensaient avoir affaire au véritable couteau, mais ils se sont aperçu par la suite que c'était une copie.
Mais la véritable question que soulève votre interrogation est : où se trouve l'original ?
D'après nos recherches, la réponse n'est pas simple.
1. Le poignard original et son parcours initial
Faits établis : Caserio achète un poignard aux couleurs rouge et noir (symboles anarchistes) chez le coutelier Guillaume Vaux à Sète, avant l’attentat du 24 juin 1894. Il poignardera le président Carnot une seule fois, qui lui sera fatale. Mais que devient le poignard fautif après l'attentat ?
Il existe une description très précise du dit poignard dans l'ouvrage de Lacassagne, disponible dans Gallica :
D'après Edmond Locard lui-même, dans l'ouvrage Mémoires d'un criminologiste / Edmond Locard ; propos recueillis par Robert Corvol, paru en 1957 (page 45), après l’assassinat du président, la veuve Carnot refuse de restituer l’arme originale pour le procès. Les autorités utilisent donc une copie, achetée dans un bar à Marseille, comme pièce à conviction. Mais nous n'avons aucun document qui atteste de la véracité de cette information. Nous ne trouvons mention nulle part, à part dans ce recueil de souvenirs du docteur, de la rétention de l'arme originale par la Veuve Carnot. Était-ce seulement possible à l'époque de garder à titre personnel une pièce à conviction aussi importante et de la substituer par une copie pour mener un procès ? Mystère...Nous savons par le docteur Lacassagne qu'il a été très difficile de convaincre Mme Carnot de la nécessité de faire une autopsie du corps de son mari. Elle le refusait catégoriquement, puis à donné son accord, mais pour une autopsie partielle. Aurait-elle eu en échange le droit de garder l'arme ? Ce n'est que spéculation de notre part, sans fondements aucuns, seulement des hypothèses...
Le coutelier Vaux, sentant le bon filon commercial, aurait, lui, produit par la suite jusqu’à 14 copies du poignard, vendues à des collectionneurs ou institutions.
2. Le parcours des copies et leur exposition
Partons donc du postulat que c'est une copie qui sert aux Assises, comme le prétend Locard. La copie est conservée dans un premier temps comme pièce à conviction, puis intégrée au musée des techniques policières du Dr Edmond Locard, inauguré en 1921. Puis, d'après le témoignage de Félix Benoit, dans Lyon secret, paru pour la première fois en 1971, Locard lui aurait demandé, en 1938, d’acheter une copie du couteau sur un marché aux puces, pour remplacer l’original (qui était faux) qui aurait été volé, le tout sans ébruiter l'affaire. Ce témoignage soulève deux questions : à quel moment exact le couteau a été subtilisé, entre 1921, moment de l'inauguration du musée de Locard, et 1938 ? De plus, publié 55 ans après les faits, ce témoignage n’est étayé par aucun document d’archives, aucun procès-verbal, rapport de police. Aucune trace administrative d’un vol n’a été retrouvée dans les fonds de l’ENSP ou des archives lyonnaises. Comment savoir si ce témoignage est vrai ? Le témoignage de Félix Benoit reste isolé et non corroboré par des sources officielles.
4. Le poignard de la famille Rojon
En fouillant un peu sur internet, nous sommes tombé sur un site de ventes aux enchères : Conan Belleville / Hôtel d'Ainay. Un lot a été vendu, qui contiendrait, entre autre, le poignard qui a tué Carnot. Mis en vente aux enchères par Mme Rojon, qui l'aurait reçu de son mari, et qui l'a ensuite transmis à Mme Germain et ses enfants, le lot était également accompagné d'une lettre manuscrite de Mme Rojon expliquant l'histoire de ce poignard.
En cherchant dans Généanet, nous trouvons bien un Mr Constant François Rojon, né en 1866 et mort en 1934 à Lyon, qui a été secrétaire personnel du procureur du tribunal de Justice de Lyon, et qui a reçu en cette qualité la Légion d'Honneur en 1924. Nous savons donc que le mari de Mme Rojon a bien été contemporain du docteur Locard et qui a travaillé dans les mêmes locaux que lui à cette période. Il a également assisté au procès de Caserio en 1894, car dans le lot se trouvait une carte coupe-file qui lui permettait d'accéder à l'audience.
Questions en suspens : S’agit-il du poignard volé entre 1921 et 1938 ? Ou bien une énième copie ? Aucune expertise scientifique n’a pu être menée pour authentifier cette pièce. Mais nous pouvons nous poser la question, sans aucune affirmation encore une fois, ni prétention de connaître celui qui a subtilisé le couteau : Mr Constant Rojon a t-il quelque-chose à voir avec cette disparition de pièce à conviction ?
En conclusion, nous pouvons confirmer que le poignard exposé par l'ENSP n'est pas l'original, mais s'agit t-il de la copie qui a servit au procès, celle que potentiellement Félix Benoit aurait acheté aux puces, ou bien d'une autre copie encore ? Impossible de le savoir...Si il y a bien 14 copies qui circulent, cela semble difficile de trancher. Est-ce la famille de Sadi Carnot, qui se trouve désormais aux États-Unis, qui a le poignard original ? Le mystère reste entier...
Espérant avoir pu éclairer quelque peu votre questionnement, nous vous souhaitons une agréable journée.
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