La société juge-t‑elle plus sévèrement un homme en conflit avec une femme que l'inverse ?
Question d'origine :
Pourquoi est-ce mal vu, condamné implicitement par la société quand un homme se dispute avec une femme ou qu'il critique une femme ou qu'il est comme ennemi une femme? D'où vient cette condamnation implicite?
Réponse du Guichet
Les relations entre les hommes et les femmes, au cœur des débats de société, se polarisent selon Le Haut Conseil à l’Égalité. Cette polarisation se traduit par une progression de la pensée masculiniste, sur les réseaux sociaux mais aussi dans le discours médiatique et politique, et s’explique notamment par un phénomène de retour de bâton suite au mouvement MeToo.
Romain de Becdelièvre, auteur du podcast France Culture "Être un bon homme : enquête sur les masculinités contemporaines", observe que les masculinistes se posent très souvent en victimes, à l'heure où le Haut Conseil à l’Égalité alerte sur le renforcement des stéréotypes de genre, notamment chez les jeunes hommes.
Nous vous proposons des pistes bibliographiques explorant le dépassement des clivages hommes / femmes.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir si la société condamne plus sévèrement un homme en conflit avec une femme que l'inverse.
Les relations entre les hommes et les femmes sont au cœur des débats de société. Cette polarisation se traduit par une progression de la pensée masculiniste, sur les réseaux sociaux mais aussi dans le discours médiatique et politique, et s’explique notamment par un phénomène de retour de bâton suite au mouvement MeToo. Le Haut Conseil à l’Égalité a constaté, dans son récent rapport, une "polarisation" croissante entre les femmes et les hommes, "des hommes plus masculinistes et des femmes plus féministes".
Magali Lafourcade, secrétaire générale de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, souhaite cependant faire une distinction nette entre le féminisme et le masculinisme, le premier luttant contre les assignations de genre et pour une société plus juste en général, le second promouvant a contrario la hiérarchisation des genres :
« Quand la présidente du HCE dit « les femmes sont plus féministes et les hommes plus masculinistes, surtout les jeunes », c'est dangereux d'utiliser une rhétorique pareille, parce que ça tend à mettre sur le même plan le féminisme et le masculinisme. Le masculinisme est un essentialisme biologisant, selon lequel nos comportements en société découlent de notre sexe biologique et les rôles sociaux sont distincts et complémentaires. Ça n'a rien à voir avec le féminisme qui pose la question politique de la liberté et de l'égalité. La liberté contre les assignations de genre et l'égalité pour une société plus juste pour tout. Et les progrès du féminisme ont fait advenir un progrès social général, pas que pour les femmes, mais bien au-delà. Beaucoup d'hommes se retrouvent dans une société féministe parce qu'eux-mêmes ne veulent pas rentrer dans des codes de masculinité agressive et viriliste, un peu comme celle que promeut désormais Mark Zuckerberg pour faire bonne figure devant le trumpisme."
Source : La guerre des sexes est-elle à nouveau déclarée ? Publié le dimanche 26 janvier 2025 sur France culture
Cette polarisation des rapports hommes / femmes, mouvement qui semble présent dans de nombreux points de la planète selon le Haut Conseil à l’Égalité, se manifeste dans les débats de société et notamment sur les réseaux sociaux. Vous avez le sentiment qu'il y a "une condamnation implicite des hommes" par les femmes. Pourtant, comme le développait la réponse à votre question Les reproches sont-ils également partagés entre les hommes et les femmes ? du 19 septembre 2025, les menaces contre les femmes qui prennent la parole dans le débat public pour exprimer leurs points de vue s'avèrent importantes :
Si les ressentis individuels peuvent varier, les données disponibles indiquent que les critiques sociales pèsent aujourd’hui plus lourdement sur les femmes. Le rapport annuel du Haut Conseil à l’Égalité (2025) souligne que le sexisme reste très présent en France et les inégalités de genre persistent dans les médias, la vie publique et l’espace numérique, où les discours sexistes et masculinistes s’accroissent.
[...]
Les arguments et les chiffres dévoilés dans ces rapports nous laissent à penser qu'il serait inexact d'affirmer que l’on fait sans cesse des reproches aux hommes mais jamais aux femmes. Les femmes subissent avec force le jugement social porté sur les comportements féminins, que ce soit dans la rue, dans les médias ou sur internet.
Un article de Lyon Mag indique aussi que :
"Dans notre société polarisée, les menaces se font aussi de plus en plus pressantes et glaçantes contre certaines femmes qui prennent la parole dans le débat public pour exprimer parfois leurs points de vue, mais parfois plus simplement la restitution de leurs travaux de recherche. Rendons hommage ici au courage des voix féminines - Florence Bergeaud-Blackler, Fadila Maaroufi, Caroline Fourest, Sophia Aram, Abnousse Shalmani, ou encore Gisèle Pelicot, pour ne citer que celles qui auront marqué l’actualité de l’année écoulée".
Source : Sur le féminisme et leur place dans la société, les femmes en font-elles trop ? (Lyon Mag, 9 mars 2025)
Dans son article du 14 juin 2024 Qu’est-ce que le masculinisme ? Comprendre en trois minutes, le journal Le Monde analyse l'idéologie masculiniste qui compte parmi elle des activistes estimant que la société défavorise les hommes au profit des femmes :
Derrière ce terme on trouve une galaxie hétérogène : activistes qui estiment que la société défavorise les hommes au profit des femmes, communautés en ligne d’« incels » (les « célibataires involontaires ») – des hommes qui imputent leur solitude affective aux femmes et au féminisme – mais aussi, pêle-mêle, des coachs en séduction, de sport, des influenceurs et entrepreneurs.
Romain de Becdelièvre, auteur du podcast France Culture "Être un bon homme : enquête sur les masculinités contemporaines", observe que les masculinistes se posent très souvent en victimes, à l'heure où le Haut Conseil à l’Égalité alerte sur le renforcement des stéréotypes de genre, notamment chez les jeunes hommes :
"Ce qui me fascine, c'est ce discours victimaire", souligne Romain de Becdelièvre, auteur du podcast France Culture "Être un bon homme", enquête sur les masculinités contemporaines, jeudi 1er février dans le Talk de franceinfo consacré au masculinisme, "un mouvement social conservateur ou réactionnaire qui prétend que les hommes souffrent d’une crise identitaire parce que les femmes en général, et les féministes en particulier, dominent la société et ses institutions".
Source : France Info (février 2024)
Selon, Francis Dupuis-Deri, auteur de La crise de la masculinité [Livre] : autopsie d'un mythe tenace (2018),
Il est bien important de noter que ce discours victimaire des hommes peut s’exprimer quel que soit le régime politique, juridique (y compris le droit de la famille et du travail), économique et quel que soit la culture et la religion dominante. Ce discours peut aussi s’exprimer dans les pays les plus pauvres ou les plus riches. Aujourd’hui, les hommes les plus riches et les plus puissants du monde, comme Elon Musk, Mark Zuckerberg et Donald Trump, prétendent qu’il y a une crise de la masculinité.
Source : La “crise de la masculinité”, un mythe tenace. Entretien avec Francis Dupuis-Déri (13 juillet 2025 sur le média en ligne Voxeurop)
Et de poursuivre :
Des thèmes sont constants depuis au moins 20 ou 30 ans, comme la thèse selon laquelle les hommes ne peuvent plus draguer et que les femmes contrôleraient les relations sexuelles, ou encore celle voulant que les problèmes scolaires des garçons soient la preuve d’une crise de la masculinité, même si les hommes réussissent mieux que les femmes sur le marché de l’emploi, après l’école.
Aux États-Unis, on répète depuis les années 1990 que les “angry white men” (“hommes blancs en colère”) seraient victimes d’une terrible injustice économique en faveur des femmes et des minorités afro-américaines et migrantes, qui leur voleraient leur emploi ... On a aussi expliqué la victoire électorale de Donald Trump en disant que ces hommes “ordinaires” étaient les grands perdants de la désindustrialisation. [...]
Le discours victimaire des masculinistes laisse entendre que le féminisme d’aujourd’hui impose à la société un véritable “totalitarisme”, et que les hommes ne peuvent plus rien dire, qu’ils sont victimes d’un sexisme anti-hommes. Certains polémistes comme Mathieu Bock-Côté, Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner répètent d’ailleurs depuis des années ces faussetés sur bien des tribunes, en essayant de se draper dans la posture du courageux dissident qui oserait dire la vérité, ce qui est pour le moins paradoxal, voire comique, sinon pathétique …
Peut-on alors dépasser la polarisation des relations entre les hommes et les femmes ?
C’est l’objectif que se donne Les femmes vont-elles libérer les hommes ?, de Laure Adler, Emma Becker et Romain Roszak, paru dans la collection « On poursuit le débat », fruit d’une collaboration avec les équipes de l’émission C ce soir, présentée par Karim Rissouli sur la chaîne France 5, et Philosophie magazine Éditeur.
Les relations entre les hommes et les femmes sont au coeur de tous les débats, du retour de la figure « viriliste » de Donald Trump aux États-Unis en passant par le poids de la charge mentale jusqu'à la sidération provoquée par le procès Mazan en France. Au lieu de les aborder sous l'angle de la dénonciation, légitime mais convenue, de la domination masculine, il était temps de proposer un scénario alternatif et stimulant où les femmes ne sont plus cantonnées aux statuts de victimes et les hommes à celui d'éternels salauds. Envisagé par Simone de Beauvoir à la fin du Deuxième sexe, ce scénario permet d'appréhender les questions du jour via un prisme inédit et positif.
Pour en débattre, nous avons réuni Laure Adler, journaliste et historienne, Emma Becker, écrivaine dont la voix singulière heurte un certain credo féministe et Romain Roszak, philosophe spécialiste de la pornographie. Leur discussion ne laissera personne indifférent. [Source éditeur]
Nous vous indiquons d'autres pistes de réflexion sur le dépassement des clivages hommes / femmes :
Civiliser l'amour : dépasser la domination masculine, la violence et le harcèlement / Lea Melandri, 2025 :
Nos sociétés sont fondées sur la domination d'un sexe par l'autre. Malgré des changements majeurs dans le contexte social et la présence des femmes dans l'espace public, les stéréotypes misogynes persistent dans les mentalités et dans les mots que nous utilisons bien souvent par automatisme. Lea Melandri, figure du féminisme italien, fait ici valoir les expériences intimes et la matérialité de la subjectivité corporelle, pour transformer les rapports interpersonnels et permettre aux femmes de reprendre à leur compte l'instrument principal de domination qu'est la langue. Civiliser l'amour indique la voie à suivre pour contrer l'essentialisation des représentations genrées et intégrer aux enjeux féministes les questions de migration et de réseaux sociaux.
La conversation des sexes [Livre] : philosophie du consentement / Manon Garcia, 2021
Comment penser des relations amoureuses et sexuelles qui ne soient pas fondées sur des normes sociales sexistes et inégalitaires ? La magistrale analyse du consentement que propose Manon Garcia revisite notre héritage philosophique, plongeant au coeur de la tradition libérale, mettant à nu ses impensés et ses limites.
Clivages hommes/femmes ça suffit : du patriarcat à l'union de l'amour et du pouvoir / Anne Benassouli, 2020
Il est temps d'en finir avec les clivages des genres, que l'expression libre des femmes et la vulnérabilité assumée des hommes se conjuguent, pour qu'enfin une transformation profonde des relations et, par prolongement, de la société ait lieu. Le défi est grand, car il demande à sortir de la matrice patriarcale et de ses carcans qui prônent l'éloge de la virilité et un déni du féminin. Les femmes en font bien sûr les frais jusque dans leur chair. Les hommes, quant à eux, n'en sont épargnés qu'en apparence, car ils sont rendus esclaves d'injonctions de performance permanentes et insensées. L'enjeu est, autant pour les hommes que pour les femmes, d'apprendre à : être assez courageux se pour être vulnérable, être assez forte pour être sensible, s'affirmer tout en restant empathique, s'ouvrir sans se perdre... La force et l'originalité de ce livre : proposer, d'une part, une analyse riche et solide des causes et conséquences du déséquilibre masculin/féminin et, d'autre part, des solutions concrètes pour aider chacune à récupérer son pouvoir, s'ouvrir à l'amour et ainsi incarner sa puissance.
Bonnes lectures
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