Comment les philosophes appréhendent-ils les notions de tolérance et d'intolérance ?
Question d'origine :
Bonjour, je cherche à mieux cadrer les notions de tolérance-intolérance (au sens de Voltaire, pas de la mécanique ni de la médecine). D'où mes deux questions :
Quels sont les exemples très parlants dans les textes ? Les auteurs ont-ils identifié une gradation (comme indifférence, aversion).
Merci
Réponse du Guichet
En philosophie, vaste sujet que la tolérance et son corollaire, l'intolérance. Étant bibliothécaires pouvant aider à la recherche documentaire et non philosophes, nous ne saurions répondre finement à votre question. C'est pourquoi nous vous proposons des pistes à approfondir si vous êtes suffisamment motivé.
Bonjour,
En philosophie tolérance et intolérance sont un vaste sujet.
Le Grand dictionnaire de la philosophie / dir. Michel Blay, définit ainsi le concept de tolérance :
TOLÉRANCE
Du latin tolerantia, de tolerare, « porter, supporter, endurer, résister ».
POLITIQUE, MORALE, PHILOS. DROIT
1. À l’origine, soit la capacité à endurer quelque chose de nocif (le froid, la faim), soit l’indulgence à l’égard d’un comportement ou d’une attitude répréhensibles, mais supportables dans certaines limites. – 2. À partir du XVIIIe s., disposition à reconnaître les conséquences, dans une communauté politique donnée, du droit de chacun de ses membres à vivre selon des opinions, des croyances, des principes pratiques différents et, jusqu’à un certain point, opposés à ceux des autres.
La tolérance est originairement comprise comme un pis-aller. Elle a, comme on sait, ses « maisons ». En outre, elle se limite à une indulgence ou encore à une condescendance du pouvoir ou des individus, c’est-à-dire à une grâce accordée en considération de la faiblesse humaine. Lorsqu’une exigence sociale n’est pas satisfaite, lorsqu’une règle est transgressée ou la moralité publique blessée, la tolérance consiste à fermer les yeux temporairement. Vertu sociale par excellence, elle assouplit les relations quotidiennes des hommes sans annuler les exigences. Tout commence à se compliquer lors des guerres de religion qui secouent l’Europe du XVIe s. L’objet de la tolérance s’élargit et intègre les croyances religieuses auxquelles les hommes adhèrent. L’hérésie ne pouvant être supprimée, il est question de la tolérer jusqu’à nouvel ordre, dans un cadre précis défini dans des édits. La tolérance devient une affaire d’État. Dans ce contexte, la différence entre tolérance ecclésiastique et tolérance civile est élaborée : on reconnaît aux Églises le droit de ne pas tolérer des divergences en leur sein, mais on leur retire, au nom de la tolérance civile, le droit d’en appeler à la sanction des pouvoirs publics. L’intolérance des Églises reconnues par l’État doit se limiter à l’excommunication 1. Cette intolérance ecclésiastique sera combattue par Rousseau, dans la mesure où, à ses yeux, elle ne peut que corrompre le lien social.
Mais la difficulté majeure de la notion surgit avec l’affirmation, au nom de la liberté reconnue à tous, du droit à la différence en matière d’opinions, de foi, de principes pratiques 2. Le vocable « tolérance », magnifié par Voltaire 3, est conservé pour désigner le consentement aux conséquences de la liberté accordée à tous. L’État se charge d’en élaborer les limites, grâce auxquelles la liberté demeure universelle. La tolérance est donc refusée aux intolérants.
Comprise de la sorte, la tolérance retient peu de choses de son origine, si ce n’est l’effort consenti, l’endurance à l’expression des opinions et des croyances que l’on juge absurdes ou mauvaises. S’abstenir d’empêcher suppose, en effet, de réfréner le penchant à imposer ses certitudes. Hormis cet effort, la tolérance n’a plus rien de commun avec son sens premier. L’indulgence initiale devient un consentement, la grâce cède la place au droit. Ce qui fait naître une équivoque, dont la tolérance peine à se dégager. Le sens original persiste aujourd’hui encore dans la notion de « seuil de tolérance », dans l’usage médical ou judiciaire, et, plus généralement, il demeure vivant dans les mémoires, tandis qu’un sens nouveau s’est surimposé. Il suit que la tolérance est louée comme une vertu et tout aussitôt critiquée comme un insupportable mépris. Le toléré ne peut s’empêcher de penser qu’il est seulement supporté de façon gracieuse, et il en éprouve, sinon de l’humiliation, du moins une insatisfaction. Le toléré aspire à un au-delà de la tolérance, car il ne voit pas en elle une reconnaissance entière.
► L’équivoque inscrite au coeur de la tolérance est-elle dépassée par une assimilation au respect ? Nombre de contemporains le pensent. Mais le respect s’adresse à une grandeur reconnue par le sujet respectueux. Or, l’attitude tolérante concerne des croyances ou des comportements qui peuvent être parfois considérés comme faibles ou contestables, et ne susciter aucune admiration 4. On respecte la personne d’autrui, sa liberté, mais pas forcément l’usage qu’elle en fait, c’est-à-dire l’expression de ses croyances, certains comportements, que l’on doit s’interdire cependant d’empêcher par la contrainte, dans la mesure où la liberté des autres n’est pas menacée par ces mêmes comportements. La tolérance assimilée au respect n’est donc rien d’autre qu’une destruction de ce dernier et une affirmation de relativisme.
Ghislain Waterlot
✐ 1 Locke, J., Lettre sur la tolérance, éd. J.-F. Spitz, Flammarion,
Paris, 1992.
2 Bayle, P., Commentaire philosophique, éd. J.-M. Gros, Presses Pocket « Les classiques », Paris, 1992.
3 Voltaire, Traité sur la tolérance, éd. J. Renwick, Oxford, Voltaire Fondation, coll. Vif, 2000.
4 Walzer, M., On Toleration, 1997, « Traité sur la tolérance », trad. C. Hutner, Gallimard, Paris, 1998.
Voir-aussi : Lessay, F., Rogers, G. A. J. et Zarka, Y.-C., Les Fondements philosophiques de la tolérance au XVIIe s., 3 vol., PUF, Paris, 2002.
Spinoza, B., Traité théologico-politique, trad. et notes J. Lagrée et P.-F. Moreau, PUF, Paris, 1999.
Source : Grand dictionnaire de la philosophie / dir. Michel Blay, version numérisée par Gallica
Dans Le principe Tolérance, 1996, Jacques G. Ruelland, Ph.D. en propose une brève histoire :
À la connaissance universelle et rationnelle recherchée par l’aristotélisme, Guillaume d’Ockham (1270-1347) oppose, dès le début du XIVe siècle, l’idée de la connaissance intuitive et expérimentale du fait individuel qui, seul, estime-t-il, existe réellement. Cette position nominaliste favorise le développement de l’observation des choses et des êtres plutôt que le raisonnement a priori. L’homme se sent de moins en moins le membre inséparable d’une communauté, de plus en plus un individu, seul face à Dieu et à la nature, et son salut ne vient plus de son attachement à une cause commune, mais de la valeur de sa conduite individuelle. Ce problème de la responsabilité individuelle des fautes, dont le concile de Florence discute encore en 1438, tire probablement son origine de l’indulgence plénière personnelle promise en 1095 par le pape Urbain II à chaque croisé qui mourrait au cours de la première Croisade3 . Mais il suffit de constater que ce n’est qu’en 1336 que le pape Benoît XII définit le jugement particulier, selon lequel toute âme doit individuellement affronter le jugement de Dieu au moment de la mort, pour voir que l’Occidental a longtemps hésité avant d’assigner quelque dignité à sa personne. Au crépuscule, du Moyen Âge, le salut individuel devient la préoccupation dominante du croyant et l’homme acquiert enfin le droit de s’exprimer et même de penser parfois le contraire de son voisin. C’est aussi l’époque – et ce n’est pas un hasard – où naît l’idée de tolérance, qui représente un progrès considérable de l’esprit humain. Spinoza (1632-1677) est le premier philosophe a l’invoquer. Son Traité théologico-politique (1670) – une critique rationnelle de la Bible – propose une nouvelle éthique indépendante et tolérante rompant radicalement avec les orthodoxies religieuses de son époque4 . C’est bien l’idée qu’exprime encore le mahatma Gandhi (1869-1948) au début du XXe siècle : Ma religion n’est pas une religion de prison. Elle offre une place aux plus déshéritées des créatures de Dieu. Mais elle est à l’épreuve de l’insolence, de l’orgueil de race, de religion ou de couleur. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir sur terre une seule religion. C’est pourquoi je m’efforce de découvrir ce qu’elles ont en commun et de prêcher la tolérance mutuelle5 . L’éthique de Spinoza, qui fonde la notion d’égalité entre individus au sein d’une société pluraliste sur le plan religieux, est ensuite élargie au domaine politique par John Locke (1632-1704), qui, dans ses Lettres sur la tolérance (1689) et surtout dans ses Traités du gouvernement civil (1690), propose la démocratie parlementaire comme moyen d’endiguer l’arbitraire du pouvoir royal en octroyant des droits aux individus, légitimant ainsi la poursuite d’intérêts individuels : c’est le fondement du libéralisme, dans lequel la démocratie repose essentiellement sur le pluralisme, mais aussi la reconnaissance légale de la singularité de chaque individu et la sécurité que sa personne peut réclamer. Avec la démocratie parlementaire apparaissent alors l’habeas corpus et la notion de droits individuels – lesquels sont limités par les droits collectifs6 . Les philosophes des Lumières ont analysé avec grande acuité les rapports difficiles que doivent entretenir la démocratie, la justice et la tolérance au sein du même système politique. En 1754, Turgot (1727-1781) écrivait, dans sa Lettre sur la tolérance civile : Ce principe que rien ne doit borner les droits de la société sur le particulier que le plus grand bien de la société, me paraît faux et dangereux. Tout homme est né libre et il n’est jamais permis de gêner cette liberté, à moins qu’elle ne dégénère en licence, c’est-à-dire qu’elle ne cesse d’être liberté en devenant usurpation. Les libertés comme les propriétés sont limitées les unes par les autres. La liberté de nuire n’a jamais existé devant la conscience. La loi doit l’interdire parce que la conscience ne le permet pas. La liberté d’agir sans nuire ne peut au contraire être restreinte que par des lois tyranniques. On s’est beaucoup trop accoutumé dans les gouvernements à immoler toujours le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers, qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement des devoirs mutuels7 . Dans l’Esprit des lois (1748), Montesquieu (1689-1755) s’applique à séparer les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, « affinant ainsi la théorie de Locke et la rendant plus pragmatique8 ». Voltaire (1694-1778), dans son Dictionnaire philosophique (1764), espère que l’humain, grâce à sa raison, comprendra la nécessité de la tolérance, et l’appliquera9 . En effet, peut-on maintenant constater, « en combinant les théories sur la démocratie et la tolérance, on parvient à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) et à la démocratie libérale10 ». Il faut toutefois remarquer que le terme tolérance ne figure pas dans le texte de la Déclaration, la tolérance relevant de la raison et d’une éthique individuelles bien plus que d’un principe général et prescriptif comme, par exemple, l’égalité devant la loi. Certains peuvent estimer que l’idéal des Lumières, à savoir de se laisser guider en tout par la tolérance individuelle, est inaccessible, voire utopique. D’autres peuvent penser que «la démocratie libérale, en encourageant le pluralisme, n’a fait qu’accentuer les tendances à l’égoïsme car le pluralisme, allant de pair avec l’individualisme et l’hétérogénéité, favorise l’apparition d’intérêts opposés, qui n’est ensuite contenue que par le pouvoir11 ». Louis-Blaise Dumais-Lévesque exprime cette idée en un paradoxe de forme lapidaire : « La tolérance permet l’apparition de l’intolérance, et pour lutter contre cette intolérance on doit être intolérant12 ! » Dans cette perspective, il est évident que l’impossibilité d’exercer la tolérance rend légitimes tous les abus de la tyrannie. Mais je récuse ce raisonnement, car il confond des notions différentes de la tolérance, qu’il convient maintenant de définir avec précision.
Le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale / sous la dir. de Monique Canto-Sperber, 2004, donne des pistes sur des philosophes ayant abordé cette thématique.
John Lock et la tolérance religieuse
John Lock, dont la lettre sur la tolérance a été publiée en 1689, est l'un des philosophes qui a contribué de la façon la plus remarquable à l'analyse philosophique de la tolérance. Son analyse se limite à la tolérance spécifiquement religieuse...
John Stuart Mill et les expériences de vie
John Stuart Mill, le philosophe politique libéral du XIXe s., est le premier à souligner l'importance du rapport entre tolérance et pluralisme...
Tolérance et scepticisme
Certains auteurs considèrent que l'importance du phénomène de la tolérance tient au fait qu'elle est associée à celle du scepticisme moral ‒ de la conviction selon laquelle il n'y a pas de vérité morale ou, du moins, aucune vérité morale que nous puissions découvrir...
Tolérance et neutralité
On peut trouver une deuxième défense de la tolérance dans le concept de neutralité...
Tolérance et autonomie
Le concept d'autonomie constitue l'une des plus importantes défenses de la tolérance dans la philosophie de la fin du XXe s...
Nous ne pouvons malheureusement pas tout retranscrire car nous ne respecterions pas le droit d'auteur et cela nous demanderait un temps considérable que nous ne pouvons consacré à une seule question. Nous vous invitons à vous rendre en bibliothèque afin de prendre connaissance de la totalité de cet article.
Voici deux autres pistes, les articles sont en ligne :
- Agard, O., Lartillot, F. et Puschner, U. (2020). Tolérance / Intolérance. Lecture critique d’une dynamique interculturelle historique et philosophique. Études Germaniques, 299(3), 419-424.
Forst distingue historiquement deux formes principales de tolérance : la première est la tolérance permissive, celle de l’État vis-à-vis de minorités religieuses, auxquelles des droits sont octroyés, mais de façon arbitraire et révocable. C’est la première forme qu’a prise la tolérance à l’issue des guerres de religion. À cette tolérance sourdement méprisante s’oppose la tolérance basée sur le respect (celle des Lumières) qui repose sur l’idée d’une égalité fondamentale des droits entre tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse.
Saint Girons, Baldine. "La tolérance est elle une vertu ?" Études littéraires, volume 32, number 1-2, spring 2000, p. 147–160.
Célèbres par leur lutte contre l'intolérance, les philosophes du XVIIIe siècle n'ont cependant pas été les apôtres d'une tolérance inconditionnelle, conçue comme excellente en soi. Toute la difficulté tient, en effet, à l'existence de l'intolérable, laquelle rend indispensable l'analyse de ce qu'on doit ou ne doit pas tolérer. Voltaire fait de la tolérance un devoir minimal, destiné à être remplacé par la fraternité, cependant que Rousseau, dans sa fine analyse des mystifications engendrées par la prétendue tolérance, risque lui-même de passer pour intolérant. Dans le domaine de la religion, l'idéal de tolérance tend finalement à être dépassé vers la fin du siècle.
Vous pourriez aussi lire les documents cités ci-dessous :
- Tolérance et intolérance de la raison à l’âge des lumières : la politique au rouet / Nicolas GRIMALDI, Professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne, 2000
- Zarka, Y.-C. (2015). XVI. De l’intolérance à la tolérance. Philosophie et politique à l'âge classique (p. 333-347). Hermann. Chapitre en accès conditionnel
Livres :
- L'invention de la tolérance : Averroès, Maïmonide, Las Casas, Lincoln, Voltaire : actes du colloque / Fondation Ostad Elahi-Éthique et solidarité humaine, 2008
La tolérance apparaît comme une des valeurs éthiques les plus naturellement partagées dans nos sociétés démocratiques. Pourtant, elle n'a rien d'universellement évident. Son histoire en témoigne : elle est inséparable des vicissitudes de la réflexion sur le fait même de la diversité humaine. Dans le sens positif que nous lui donnons aujourd'hui, celui d'un respect inséparable de la reconnaissance de l'humain en tout autre, la tolérance est sans doute une invention moderne. Mais que la tolérance ait une histoire signifie aussi qu'elle peut toujours être réinventée, qu'elle est un projet à conquérir, une pratique de création continue et négociée, plutôt qu'une valeur donnée de toute éternité. Les textes rassemblés dans ce livre rendent compte de cette actualité de la tolérance en s'efforçant de la ressaisir en acte. Loin d'être un principe abstrait, elle y apparaît comme une exigence concrète incarnée dans des trajectoires singulières, des figures vivantes et engagées qui n'ont pas hésité à s'insurger contre l'anesthésie morale de leur époque. De ce point de vue. Las Casas, Voltaire, Lincoln, mais aussi Averroès ou Maïmonide, sont encore nos contemporains. source : 4e de couverture
Livres dans les collections de la BmL :
- Traité sur la tolérance de Voltaire
- Les frontières de la tolérance [Livre] / Denis Lacorne, 2016
- Les fondements philosophiques de la tolérance. 01 [Livre] : en France et en Angleterre au XVIIe siècle : Etudes / dir. Yves-Charles Zarka, Franck Lessay, John Rogers, 2002
- Les fondements philosophiques de la tolérance. 02 [Livre] : en France et en Angleterre au XVIIe siècle : Textes et documents / dir. Yves-Charles Zarka, Franck Lessay, John Rogers, 2002
- Les fondements philosophiques de la tolérance. 03 [Livre] : Supplément du Commentaire philosophique : 1688 / Pierre Bayle ; texte introduit, établi et annoté par Martine Pécharman ; dir. Yves Charles Zarka, Franck Lessay, John Rogers, 2002
- L'épreuve de la tolérance [Livre] : essais de philosophie politique / Thomas M. Scanlon ; traduit de l'anglais par Nicolas Delon, Raïssa Maillard, Victor Mardellat... [et al.], 2018
Bonne journée
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