Question d'origine :
Les etres humains sont avant tout des etres moraux...alors comment expliquer que les etres humains font beaucoup le mal? L'etre humain a-t-il une dualite dans sa nature-le bien et le mal? Je sais que nous sommes avant tout des etres moraux et que nul n'est mechant volontairement mais il me semble cependant qu'il faut expliquer tout le mal que font les etres humains...
Réponse du Guichet
Votre question peut être abordée selon plusieurs axes principaux : la nature humaine (philosophie) et les mécanismes d'action (psychologie et neurosciences). L'homme fait parfois le mal non pas parce qu'il est absolument prédestiné à la méchanceté (sauf selon la perspective pessimiste de Hobbes), mais parce que sa liberté et sa perfectibilité (Rousseau) l'exposent à la corruption de la société. Le mal est concrétisé lorsque des facteurs sociaux (conflits, groupes, justification) et des mécanismes psychologiques (frustration, besoin de soulagement, manque de contrôle conscient) orientent ses capacités biologiques ambivalentes (circuits de la cruauté et de la compassion) vers la violence et l'indifférence.
Bonjour,
Nous avons déjà répondu à plusieurs reprises à ce type de questions et ne voyons pas vraiment comment creuser davantage ce sujet. Nous vous invitons à lire ou relire les documents cités en référence de nos réponses :
- Y a-t-il des personnes qui n'ont aucune morale ? 15/11/2023
- Est-ce qu'il existe vraiment des gens bons ou mauvais ? 05/12/2023
- Est ce que les gens violents ont un bon coeur ? 21/12/2023
- Les gens très mauvais ont-ils un très bon côté en eux ? 22/12/2023
Du point de vue de la philosophie, nous assistons là à un match entre Thomas Hobbes et Nietzsche qui pensent que l'Homme est fondamentalement méchant ; s'opposant à Jean-Jacques Rousseau et Platon qui affirment que l'Homme nait naturellement bon n'ayant aucune perversité originelle. C'est la société qui le corrompt. C'est finalement John Locke qui pourrait remporter le match, plaident les professeurs de philosophie Jocelyn Maclure et Xavier Brouillette pour qui le philosophe anglais du XVIIe siècle a « une conception qui est plus modérée et qui reconnaît l'ambivalence, au fond, de la nature humaine »
source : La nature de l'homme selon Rousseau et Hobbes
A lire aussi : L'homme est-il bon par nature ? Hobbes contre Rousseau / Laurence Hansen-Løve - Sciences humaines - 17 avril 2025
En psychologie, il n'y a pas non plus de catégorisation entre bons et méchants. Selon Christophe André, chaque humain héberge en lui la capacité à la bonté, autant que celle de la méchanceté : "Les données neuroscientifiques de neuro-imagerie confirment qu'on a des prédispositions parfaites à devenir des méchants complets. On peut exceller dans la méchanceté, on a un équipement biologique qui suffit d'être renforcé par une éducation, des pressions culturelles, sociales, mais on a aussi l'équipement pour être hyper bons. On est capable des deux dans l'excellence. L'une des grandes caractéristiques qui pourrait séparer les bons et les méchants, c'est l'absence ou la présence des sentiments de culpabilité, de honte ou de regret. Il y a des gens qui malheureusement sont potentiellement des champions de méchanceté".
En psychologie sociale, les notions de bien et de mal ne sont pas immuables, elles varient selon le contexte et la personne qui juge. Nous vous invitons à lire le livre de Laurent Bègue intitulé Psychologie du bien et du mal. Pour lui, l'homme fait du mal aux autres en raison d'une combinaison complexe de facteurs sociaux (déshumanisation, influence du groupe, statut social et pouvoir), de mécanismes psychologiques de justification (le besoin de croire en un monde juste qui conduit au blâme de la victime) et de l'épuisement de ses capacités à exercer un contrôle conscient sur ses impulsions. Le mal n'est pas toujours commis en pleine connaissance de cause, mais peut résulter d'un manque de contrôle lié à différents facteurs.
Le mal est souvent commis parce que le cerveau humain, cherchant à maintenir la cohérence et l'ordre social, utilise des raccourcis psychologiques qui lui permettent de minimiser la souffrance d'autrui ou de justifier les inégalités, un peu comme un programme informatique qui, face à une erreur, préfère corrompre les données entrantes plutôt que d'admettre une faille dans son code fondamental.
Lire aussi cet article : Laurent Bègue : Psychologie du bien et du mal / Propos recueillis par Jean-François Marmion - Sciences humaines - 14 décembre 2011
Vous pouvez consulter la réponse du service Interroge de la ville de Genève à cette question : Pourquoi les gens sont-ils méchants ?
Le chapitre 3 de cet essai [Mais qu'est-ce qui passe par la tête des méchants ?], traite des origines de la méchanceté. Michel Fize se pose la question de savoir si la méchanceté est « naturelle » et répond que « nous pouvons dire qu’il n’existe pas actuellement de données scientifiques suffisantes pour valider la thèse d’une méchanceté constitutionnelle. »
« La méchanceté est-elle alors l’expression d’une pulsion particulière ? » se demande-t-il. Pour Freud, « l’homme vit toute frustration comme une menace et qu’il va s’efforcer, pour s’en défendre, de libérer ses pulsions agressives, contre autrui généralement. Cela lui permet effectivement, tout en conjurant sa propre angoisse, de se prémunir d’une tension à venir qui serait encore plus grande et dont l’intensité lui serait proprement insupportable. » Avant d’ajouter que « C’est tout un environnement qui favorise la méchanceté, telles des maltraitances familiales, ou des mauvaises fréquentations. Ce sont aussi certains événements douloureux, comme la mort d’un proche que l’on ne parvient pas à surmonter. »
Enfin, Michel Fize, dans le chapitre 6 « A quoi sert la méchanceté ? », écrit que « la méchanceté […] procure d’abord un soulagement au méchant : elle le libère de ses frustrations, le délivre du mal qu’il dit subir. Elle lui permet de "se défouler", d’évacuer des peurs : de l’inconnu, de l’avenir. En s’en prenant à l’autre, le méchant élimine sa propre détresse. »
A lire aussi : Mais, qu’est-ce qui passe par la tête des méchants? / Jacques Trémintin – Lien social - n°942 - 24/09/2009
et Personnalité : avez-vous le « Dark Factor » ? / Corinna Hartmann - Cerveau & Psycho n° 150 - 07 décembre 2022
D'un point de vue scientifique, les chercheurs ont observé deux circuits cérébraux coexistant dans notre encéphale : celui de la compassion et celui de la cruauté. Tout dépend du lien qui unit le sujet à la personne qui souffre, selon des expériences menées par la neurologue Tania Singer et ses collègues de l'Université de Zurich.
Deux circuits neuronaux viennent d’être identifiés dans le cerveau humain. L’un porte à la compassion, l’autre à l’indifférence devant la souffrance d’autrui.
Tout dépend du lien qui unit le sujet à la personne qui souffre. Dans les expériences menées par la neurologue Tania Singer et ses collègues de l’Université de Zurich, des supporters de football devaient observer un supporter de la même équipe, ou de l’équipe opposée, en train de recevoir une décharge électrique. Les supporters avaient la possibilité d’aider la personne souffrante en déviant une partie de la décharge sur eux-mêmes, ou bien de ne rien faire et, dans ce cas, ils pouvaient soit regarder ailleurs, soit observer la scène.
Cette expérience a montré que les supporters compatissaient avec une personne arborant les couleurs de la même équipe (et prenaient sur eux une partie de sa douleur physique), mais préféraient regarder souffrir une personne soutenant l’équipe opposée. Dans leur cerveau, des zones très différentes s’activaient : dans la situation de compassion, c’était une zone émotionnelle nommée insula antérieure ; dans la situation de cruauté, c’était le noyau accumbens, généralement impliqué dans les sensations de plaisir.
source : L’être humain est-il bon ou mauvais ? / Sébastien Bohler - Pour la Science - 16 décembre 2010
Quelques émissions radio qui pourront vous intéresser :
- L’être humain est-il bon ou mauvais ? / Grand bien vous fasse ! - France Inter
- Métamorphoses de la méchanceté
- La méchanceté 1/4: Socrate : "Nul n'est méchant volontairement"
- La méchanceté 2/4 : Rousseau : l'homme est-il naturellement méchant ?
Bonne journée.
Estime de soi et fin du monde