Les Egyptiens ont-ils migré en Afrique noire sous le règne des Ptolémé ?
Question d'origine :
Bonjour,
Je viens de lire le roman de David Diop, "Où s'adosse le ciel".
La thèse présentée par l'auteur dans ce beau roman, selon laquelle desEgyptiens auraient quitté l'Egypte pour se rendre en Afrique noire sous le règne des Ptolémé, a-t'elle un fondement historique ?
Merci par avance pour votre réponse.
Eveline
Réponse du Guichet
Ces hypothèses afrocentristes sont aujourd'hui encore discutées par la communauté scientifique. Si le roman Où s’adosse le ciel s’inspire des thèses qui envisagent d’anciennes migrations d’Égyptiens vers l’Afrique de l’Ouest, l’historiographie et l’archéologie ne fournissent pas encore de preuves solides et consensuelles à ce sujet. Ces récits, nourris notamment par Cheikh Anta Diop, l'historien Aboubacry Moussa Lam et la tradition des griots sénégalais, relèvent davantage du mythe fondateur. David Diop met cependant en scène par la littérature les liens culturels profonds qui unissent Égypte antique et Afrique noire par un gros travail de documentation historique.
Bonjour,
L'écrivain français David Diop a publié en 2025 son troisième roman "Où s'adosse le ciel" (aux éditions Julliard). Comme pour ses précédents livres, l'auteur convoque l'histoire et notamment l'histoire du peuple sénégalais, sa culture ou encore une langue, le wolof. En parallèle du récit principal qui conte l'Afrique et la péninsule arabique du XIXème siècle, le romancier plonge dans l'Antiquité pour réhabiliter, par la littérature, l'histoire noire africaine de l’Égypte du temps des pharaons. "J'ai souhaité que l'on se souvienne que l'Égypte était en Afrique” confie-t-il sur France Culture au mois d'octobre dernier.
Si vous souhaitez vous plonger dans le processus d'écriture de ce roman et connaître les sources d'inspiration historique de David Diop, l'article du journal Le Monde, « Où s’adosse le ciel » : David Diop à la recherche de ses racines (octobre 2025) pourrait presque se substituer à notre réponse, tant celui-ci s'intéresse au travail de documentation de l'auteur. (lisible grâce à un abonnement BmL via Europresse).
Pour le journal, cette enquête s'inscrirait dans la continuité de la pensée de Cheikh Anta Diop (1923-1986), influent intellectuel sénégalais, fascinant et controversé, et dont les thèses affirment "la primauté civilisationnelle africaine, les noirs étant la « race originelle » à l’origine de la genèse de la civilisation égyptienne durant la préhistoire" (Wikipédia).
Quand David Diop se lance dans cette longue recherche qui va s'étaler sur plusieurs années, il souhaite justement corroborer les récits des griots sénégalais (maîtres de la parole) dont la tradition fait remonter un peuplement d'une partie de l'Afrique de l'Ouest par des populations venues d’Égypte en plusieurs vagues de migration. L'idée est de chambouler les imaginaires, et notamment l'imaginaire occidental qui exclue l'Afrique noire de la grandeur de l’Égypte Antique (cf. ses propos sur France culture).
Comme pour l'écriture de chacun de ses livres, Diop lit énormément et recherche les fondements de cette histoire chez des égyptologues de renom comme Aboubacry Moussa Lam mais surtout Damien Agut et Juan Carlos Moreno Garcia dans L'Egypte des pharaons : de Narmer à Dioclétien : 3150 av. J.-C. - 284 apr. J.-C (sous la direction de Joël Cornette, Belin, 2016). Dans ce livre il découvre notamment une réforme du panthéon égyptien par des pharaons grecs sous la dynastie des Ptolémées (323-30 av. J.-C.), dite dynastie Lagide, qui pourrait, selon son interprétation, avoir entraîné un schisme religieux et justifiés l'exode et la migration d'Egyptiens en direction d'Afrique de l'Ouest. Ses recherches se seraient aussi appuyées sur les quatre tomes de La Littérature de l’Égypte ancienne, de Bernard Mathieu (Les Belles Lettres, 2021-2025).
D'après ce que nous en comprenons, les migrations d’Égyptiens en Afrique de l'Ouest il y a plus de 2000 ans sont difficiles à prouver en tant que telles. Elles ne semblent pas confirmées par l’historiographie ni par les recherches archéologiques actuelles. Disons que ce sont davantage des récits mythologiques que des faits historiques avérés par la communauté scientifique. Le schisme donne cependant matière à la littérature, et donc à l'imaginaire, pour s'exprimer et permet de relier mythes et réalités. Car si l'histoire de ces migrations n'a pas de fondement historique (à l'heure actuelle), les liens qui unissent l'Afrique noire à la civilisation égyptienne sont multiples.
Les travaux de Cheikh Anta Diop sont lisibles sur ce site internet et notamment son article "Introduction à l'étude des migrations en Afrique centrale et occidentale. Identification du berceau nilotique du peuple sénégalais" qui analyse les points de contact culturels entre l’Égypte antique et l'Ouest africain.
Aboubacry Moussa Lam proposait lui aussi une analyse de ce sujet qu'il reconnait controversé à travers la figure de Yoro Dyâo, notable et intellectuel wolof du XIXème siècle, très imprégné de culture orale, proche des colons français, et auteur d'un texte qui s'intitutle "Les six migrations venant de l’Égypte auxquelles la Sénégambie doit son peuplement". Voir à ce sujet : Les migrations entre le nil et le senegal : les jalons de Yoro Dyâo (1991).
Sachez que ces thèses afrocentristes sont aussi discutées dans l'ouvrage de Chrétien, J.-P. et Perrot, C.-H. (dir.) Afrocentrismes : L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique. (2010) mais l'accès y est malheureusement restreint sur Cairn.
Il est en revanche disponible dans nos collections, dans une ancienne édition : Afrocentrismes : l'histoire des Africains entre Egypte et Amérique / sous la dir. de François-Xavier Fauvelle-Aymar, Jean-Pierre Chrétien et Claude-Hélène Perrot (2000).
Les débats actuels sur les relations Égypte / Afrique, bien que toujours hantés par le fantôme de Cheik Anta Diop, ne sont pourtant pas du tout la réplique de ce qu'ils étaient de son vivant. Certes le haussement d'épaules y tient lieu, quelque fois encore, d'argument suprême, d'un côté comme de l'autre. Mais un observateur extérieur, momentanément moins intéressé à la valeur des arguments qu'à leurs qualités formelles, ne manquera pas de remarquer que les arguments se sont affinés, se sont nourris de références, que les problématiques sont plus élaborées.
(...)
Car aujourd'hui tous les spécialistes ou presque reconnaissent sans hésiter une dimension africaine à la civilisation égyptienne, ou du moins jugent probable cette proximité (en attendant de la prouver effectivement)
Source : Afrocentrismes : l'histoire des Africains entre Égypte et Amérique / sous la dir. de François-Xavier Fauvelle-Aymar, Jean-Pierre Chrétien et Claude-Hélène Perrot (2000) (p. 32)
Pour aller plus loin :
- Histoire de l'Afrique du Nord : Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc : des origines à nos jours / Bernard Lugan (2016)
- De l'Afrique à l'Orient : l’Égypte des pharaons et son rôle historique (1800-330 avant notre ère) / Jean-Claude Goyon (2005)
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La grande histoire de l'Afrique / sous la direction de Laurent Testot (2023)
Bonne année.
Notre histoire mérite une fin heureuse