Comment expliquer à des enfants la différence entre Pocahontas et le personnage Disney ?
Question d'origine :
Bonjour et meilleur vœux
Voici ma question:
Si l on devait expliquer à des enfants les différences et les similitudes de la vie de la vraie Pocahontas et de celle de Disney. que dirions nous?
MERCI
Réponse du Guichet
Le film d’animation de Disney a réinterprété l’un des plus grands mythes fondateurs américains. Pocahontas a réellement existé. C'était la fille d'un chef de tribu Powhatan. Elle a effectivement rencontré l'anglais John Smith mais elle ne l'a apparemment pas sauvé de la mort et n'a pas entretenu de relation amoureuse avec lui. Et pour cause, elle n'était qu'une jeune fille de 10 ou 12 ans.
Si elle est bien l'une des premières amérindienne à avoir appris l'anglais et la culture dite "civilisée" du XVIIe siècle, sa vie a été quelque peu tragique : elle fut enlevée et retenue prisonnière à Henricus. Mariée (de force ?) à un anglais dont elle eut un enfant, elle est morte à 22 ans d'une maladie infectieuse.
Bonjour,
L'histoire de Pocahontas est un mythe fondateur des États-Unis offrant une vision positive de la colonisation européenne en Amérique. C'est un récit vantant le succès de la colonisation et l'assimilation réussie des autochtones à la civilisation européenne. Du point de vue Powhatan, l'histoire est bien évidemment toute autre, celle d'une conquête brutale. Le dessin animé des studios Disney présente une version édulcorée et romancée de la légende de Pocahontas.
Que dire aux enfants ?
Si la filiation du personnage du dessin animé de Disney reste correcte car Pocahontas est bien la fille du chef de tribu Powhatan, son histoire est différente en beaucoup de points.
Elle semble effectivement avoir sympathisé avec John Smith, mais rien ne prouve qu'ils aient été amoureux car la vraie Pocahontas a seulement 10 ou 12 ans lorsqu'elle rencontre les colons, fondateurs de la colonie de Jamestown en 1607.
Aurait-elle réellement sauvé la vie de John Smith ? Il semblerait que ce soit une légende romantique inventée par Smith pour lui donner l'image d'un séducteur. Elle sert d'ailleurs les intérêts des colons puisqu'elle crée une image adoucie de la conquête de l'Amérique, celle de la coopération et des bonnes relations entre ces deux mondes. Pocahontas devient ainsi le symbole de l'alliance entre les peuples.
Le destin de Pocahontas a été tragique : capturée puis enlevée par les colons, elle est retenue à Henricus, une autre colonie anglaise pendant plus d'un an. Elle y apprend l'anglais et la culture des colons. Convertie au christianisme et rebaptisée Rebecca, elle épouse un britannique producteur de tabac, John Rolfe, dont elle aura un enfant, Thomas. Elle meurt à 22 ans d'une maladie infectieuse lors d'un voyage en Angleterre où elle a été exhibée pour vanter les bienfaits de la colonisation.
Son histoire a fait l'objet de nombreuses représentations dans la littérature, la poésie, le théâtre, la peinture et le cinéma.
Voici quelques extraits de l'ouvrage intitulé Des femmes en Amérique : une histoire des Etats-Unis de Pocahontas à #MeToo de Virginie Adane qui revient sur ces différents éléments :
Que sait-on de Pocahontas ?
Peu de choses de première main, à vrai dire. Pour commencer, les sources contemporaines des événements de 1607 sont toutes anglaises. Dans les récits de l'éphémère gouverneur colonial Edward Maria Wingfield ou de William Strachey, qui vécut à Jamestown, la captivité de Smith est évoquée mais il est précisé qu'il est sauvé grâce aux négociations de "son guide". C'est moins spectaculaire qu'une jeune femme qui fait barrage de son corps, c'est certain. Quant à Smith lui-même, dès 1608, il fait un récit de son expérience virginienne. S'il évoque sa captivité, il explique avoir été tiré d'affaire par son interprète ("my hinde", désignant ainsi "son indien"), qui négocie avec les Powhatans les conditions de sa libération. Ce n'est que dans un autre chapitre qu'il mentionne une fille de Wahunsenacawh nommée Pocahuntas, "une enfant de 10 ans", qui accompagne une expédition diplomatique en direction de Jamestown pour libérer des otages. Rien n'est donc dit du légendaire sauvetage. Et plutôt qu'une jeune femme altière, cheveux au vent et à l'écoute de sa "Grand-mère feuillage", il faudrait visualiser, au mieux, une pré-adolescente espiègle.John Smith est renvoyé en Angleterre en 1609, après avoir été blessé. En revanche, on en apprend un peu plus sur la fille du chef des Powhatans. Devenue jeune femme, Pocahontas est confrontée aux guerres qui opposent les Anglais à son peuple. C'est dans ce cadre qu'elle est capturée puis retenue en otage par les colons en 1613. Rebaptisée Rebecca après avoir été convertie au christianisme, elle épouse le 5 avril 1614 John Rolfe, "gentilhomme anglais" et planteur de tabac. De ce mariage naît, en 1615, Thomas, un enfant métis que nombre d'Etats-Uniens actuels revendiquent comme leur ancêtre. Peu après cette naissance, la famille Rolfe se rend en Grande -Bretagne et est reçue à la cour de Jacques Ier - un séjour funeste puisque la Powhatan contracte alors une maladie infectieuse et décède en mars 1617 à Gravesend, au jeune âge de 22 ans.
Pocahontas n'a pas vraiment sauvé la vie de John Smith malgré ce qu'il affirma lui même quelques années après les faits. Il aurait amplifié et enjolivé le rôle joué par Pocahontas dans les relations entre les indiens et les colons :
Ce n'est qu'en 1624, soit dix-sept ans après les faits, que John Smith fait une relation complète du "sauvetage" - dans ce qu'il présente comme une lettre adressée en 1616 à la reine Anne, épouse de jacques Ier d'Angleterre. Le récit qu'il y fait est le suivant : en 1607, alors prisonnier des Powhatans, il aurait été sauvé par "la fille la plus aimée du roi et la plus chère à son coeur, alors une simple enfant de 12-13 ans, dont le coeur compatissant et miséricordieux pour [s]a situation désespérée [lui] procura grand respect pour elle". Au moment où il allait être exécuté à coup de masse, "elle risqua de voir son propre crâne fracassé pour sauver le [s]ien". Son récit ne s'arrête pas à cela : Smith révèle la façon dont la survie des colons de Jamestown est garantie par l'assistance matérielle et alimentaire des Powhatans, assistance qu'il attribue à l'intercession de la jeune fille. Elle l'aurait également averti, au péril de sa vie, d'une attaque powhatan imminente. Bref, selon Smith : "Pendant deux ou trois ans, elle fut, juste après Dieu, le principal instrument de préservation de cette colonie contre la mort, la famine et le désarroi".
Les chercheurs doutent de la véracité de son histoire pour plusieurs raisons. Cette version arrive 17 ans après les faits qu'il n'avait jusque-là pas décrits ainsi. Tente-t-il ainsi de redorer son image à la fois de séducteur et de bon chef pacificateur ? Dans ses récits précédents de voyages à travers l'Europe et le monde ottoman, il a déjà raconté des anecdotes de ce type afin de se mettre en avant.
L'anthropologue Helen Rountree conteste le rôle joué par Pocahontas dans ce récit car elle doute qu'une enfant de 11 ans puisse intervenir et s'interposer lors d'une exécution.
Virginie Adane poursuit :
Une chose est en tous cas certaine : dans les premiers récits, Pocahontas n'est pas présentée comme la maîtresse perdue et éperdue de Smith, telle que nous la connaissons aujourd'hui. Au contraire ! Lui-même la désigne plutôt comme une "simple enfant" et insiste sur sa jeunesse. En fait, si John Smith valorise Pocahontas, c'est avant tout pour son assimilation, "la première chrétienne de cette nation, la première Virginienne à parler anglais ou à avoir un enfant dans les liens du mariage avec un anglais. Pocahontas est plutôt célébrée au XVIIe siècle pour sa christianisation et son anglicisation.
Comme le met en avant le dessin animé de Disney, Pocahontas serait bien l'une des premières Virginiennes à parler anglais. Dès son enfance elle a joué le rôle d'émissaire au sein des expéditions Powhatan. Chargée de découvrir puis connaître la culture des étrangers, elle avait pour rôle de créer un lien entre ces deux mondes. Nous ne connaissons malheureusement pas son ressenti. Virgine Adane s'interroge : quel était son degré de consentement dans l'adoption de la culture de ceux qui l'ont capturée ?
Son mariage avec John Rolfe était-il consenti, forcé, ou s'agissait-il d'un mariage de raison pour apaiser les tensions entre son peuple et les Anglais ? Pocahontas a probablement été utilisée comme outil politique par les colons britanniques et sa vie symbolise aujourd'hui pour certains la violence subie par les femmes autochtones. Dans son livre intitulé Pocahontas au pays des merveilles, le sociologue et écrivain allemand Klaus Theweleit démontre que "accaparement de terres et violence patriarcale vont de pair".
Selon Klaus Theweleit, ce processus de falsification historique a été une façon de masquer la violence de la colonisation, de la romantiser et de la légitimer dans l’imaginaire occidental. Aujourd’hui encore, le mythe de Pocahontas est mobilisé comme le symbole d’une fondation pacifique des États-Unis. Des livres pour enfants, voire des manuels scolaires, en font une figure importante de la naissance du pays, cultivant une vision édulcorée et révisionniste de cette période.
Pour Klaus Theweleit, toute dynamique coloniale est par essence un rapport de domination, de violence et d’exploitation : le rapt des femmes, l’annexion brutale des terres ou encore la destruction des cultures locales ne sont pas des accidents, mais des méthodes sciemment mobilisées pour prendre possession d’une terre. Les femmes comme Pocahontas en étaient en outre les premières victimes, les mariages forcés et alliances imposées ayant été des instruments clés de la conquête coloniale. Captive à Londres pendant que son peuple était opprimé, dépressive et souffrante, Pocahontas meurt en 1617 dans des conditions troubles – une maladie peut-être, mais des historiens soupçonnent aussi un empoisonnement. Elle avait 22 ans.
source : Pocahontas, quand le mythe réécrit l’histoire / Fabien Trécourt article paru dans Sciences humaines n°373 — novembre 2024
Quelques documents pour aller plus loin :
Pocahontas au pays des merveilles / Klaus Theweleit ; Traducteur.rice Christophe Lucchese
Pocahontas, princesse des deux mondes : histoire, mythe et représentations / Audrey Bonnet ; préface de Bertrand Van Ruymbeke ; relecture scientifique de Gilles Havard
Pocahontas ou Disney chez les Indiens / Philippe Jacquin - L'histoire n° 193 - novembre 1995
La véritable histoire de Pocahontas / Charlotte Chaulin - Géo - 16 septembre 2022
La vraie histoire de Pocahontas / Yann Lagarde - France Culture - 31 octobre 2019
Bonne journée.
Harvest