Pourquoi le titre de "docteur" est-il réservé à certains professionnels de santé ?
Question d'origine :
Bonjour
Auriez-vous des explications sur le fait qu’il est d’usage en France d’appeler un médecin, un chirurgien dentiste ou un vétérinaire « docteur » - et assez rarement un pharmacien - , ces professionnels de la santé étant titulaires du diplôme d’État de docteur mais cependant pas du grade universitaire de docteur, et de ne pas donner couramment ce titre à des titulaires du diplôme national de doctorat dans des disciplines telles que l’enseignement, la recherche, le droit, l’informatique, les mathématiques, etc. , sachant que, précisément en France, l'usage du titre de docteur n’est pas réservé à certaines professions de santé ?
Je vous remercie par avance pour votre recherche et me permets de vous adresser mes vœux les meilleurs pour que cette année nouvelle soit abondamment remplie de l’infinie curiosité de celles et ceux qui comptent sur vous pour tout savoir et n’en sont largement pas déçus.
Réponse du Guichet
En France, alors que dans le langage courant le mot docteur renvoie aux médecins, tout doctorant est en droit de "faire usage du titre de docteur en en mentionnant la spécialité, dans tout emploi et toute circonstance professionnelle qui le justifient." Or, ils ne le font que trop rarement. La plupart trouvent cela prétentieux voir arrogant alors que dans la plupart des pays ce titre est valorisé. En France, le doctorat est davantage vu comme un grade académique alors que dans d'autres pays il est un marqueur de statut social que l'on valorise. Le diplôme de doctorat est également méconnu et victime de stéréotypes alors qu'il gagnerait à être valorisé. On lui préfère les diplômes de grandes écoles. Des efforts ont toutefois été faits au niveau législatif ces dernières années pour valoriser davantage ce diplôme.
Bonjour,
Tout d'abord, nous vous remercions pour vos bons vœux et votre message chaleureux. Nous vous adressons à notre tour tous nos vœux de bonheur pour l'année 2026.
En France, le doctorat est vu comme un grade académique parmi d’autres alors que dans d'autres pays il semble davantage être un marqueur de statut social que l'on valorise. Dans "Étudier en France et en Allemagne Approche comparée des cultures universitaires", Béatrice Durand indique :
La thèse de doctorat est, dans les deux pays, la preuve de l’aptitude à la recherche. Mais le titre de docteur n’a pas exactement la même valeur sociale dans les pays. En Allemagne et en Autriche, il est intégré officiellement au nom et il est mentionné quand on salue la personne et dans toutes les situations officielles et parfois privées. En France, le titre de docteur n’est qu’une qualification académique. Il est rarement porté devant un nom, sauf pour les médecins.
Un article de Benjamin Pelletier dénonce ce complexe français :
En France, peut se prévaloir du titre de docteur tout titulaire d’un doctorat (obtenu à bac +8), quelle que soit la discipline concernée. C’est ce qu’a rappelé la Cour de cassation le 20 janvier 2009 lorsqu’elle a tranché un litige opposant un scientifique titulaire d’un doctorat en physique-chimie à un journaliste, ce dernier lui ayant dénié le titre de docteur parce qu’il n’était pas médecin.
Là-dessus, l’article 78 de la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche est très clair :
"Les titulaires d’un doctorat peuvent faire usage du titre de docteur en en mentionnant la spécialité, dans tout emploi et toute circonstance professionnelle qui le justifient."
Et pourtant, l’usage établi est tenace. Ainsi, la corédactrice du présent article, titulaire d’un doctorat en neurobiologie, a eu la désagréable surprise en 2014 de se voir reprocher par un haut responsable de l’Éducation nationale l’utilisation du titre de Docteur (Dr.) dans sa signature d’email au motif que ce titre était “réservé aux médecins”.
De même, lors d’une formation interculturelle, il est demandé aux participants français si certains d’entre eux ont un doctorat. Trois personnes lèvent la main, aucune n’a l’habitude d’indiquer son titre dans sa signature d’email. Pourquoi? “C’est réservé aux médecins”, affirment-ils, et puis, surtout, “ça fait prétentieux”. Mais alors comment perçoivent-ils le fait que leurs partenaires allemands et chinois mentionnent leur titre de Docteur sur les cartes de visite et dans leur signature d’email? “Prétentieux”, encore une fois, voire “arrogant”.
source : L’absurde complexe français envers le doctorat
Pourquoi les français trouvent-ils cela prétentieux alors que nos voisins allemands ou américains trouvent cela normal ? Cette différence culturelle majeure avec le reste du monde vient peut-être du fait qu'en France les grandes écoles (écoles d'ingénieurs, de commerce, les Instituts d’études politiques (IEP), les Écoles normales supérieures (ENS), Institut national du service public (INSP) ...) sont davantage valorisées que les universités. Historiquement, le prestige professionnel ne s’est pas construit autour du titre de docteur de recherche, mais plutôt autour de la réussite aux concours de grandes écoles privées et publiques.
Voici quelques explications apportées par Benjamin Pelletier dans son article intitulé L’absurde complexe français envers le doctorat :
Pour comprendre la singularité française dans la relation au doctorat et au titre de docteur, il faut revenir à notre système de formation où les grandes écoles sont considérées comme l’aboutissement de la réussite scolaire et le sésame pour l’emploi et le statut social tout au long de la vie. [...]
le doctorat, valorisé au plus haut point dans les autres pays du monde (aux États-Unis, le titre de PhD peut figurer sur la carte bleue; en Allemagne, le titre de Dr se trouve sur la carte d’identité), est en France peu considéré, voire même mal vu, à tel point que des employés de grands groupes français ont confié en formation interculturelle avoir dissimulé dans leur CV la détention d’un doctorat au moment de leur recrutement.
Crainte de passer pour de doux rêveurs déconnectés des réalités, crainte aussi de ne pas entrer dans les grilles d’évaluation de recruteurs ignorants les compétences des docteurs et plus sensibles aux profils issus des grandes écoles (dont ils sont eux-mêmes souvent issus), conscience également que bien des entreprises sont très en retard dans la reconnaissance des docteurs, comme le rappelle le rapport de 2012 d’Adoc Talent Management “Compétences et employabilité des docteurs” (voir ici, pdf):
En France, la connaissance du marché de l’emploi présente deux difficultés pour les docteurs. La première est que la quasi-totalité des conventions collectives ne reconnaissent pas le doctorat. De ce fait, le doctorat est rarement demandé dans les offres d’emploi, même si le poste peut s’adresser à ce type de profil. (p.13 du rapport)
Autrement dit, ce qui est un point fort dans tous les autres pays du monde peut en France se renverser en point faible.
Pour en savoir plus sur cette dualité université / grandes écoles : Universités et grandes écoles Perspectives historiques sur une singularité française / Guillaume Tronchet
La France ne semble pas assez valoriser ses doctorants. Quelques efforts au niveau législatif ont toutefois été tentés ces dernières années pour relever le prestige attaché au grade de docteur.
Ainsi, en 2013, la loi Fioraso a reconnu la faculté de faire usage du titre de docteur en toutes circonstances professionnelles. Cet usage a été étendu à la sphère privée en 2020, comme cela se pratique en Allemagne par exemple. Voir l'article article 32 de la Loi n° 2020-1674 qui indique que "Les titulaires du diplôme national de doctorat peuvent faire usage du titre de docteur dans tout emploi et en toute circonstance."
[La loi Fioraso] a aussi rappelé la primauté du « grade » de docteur sur le « titre » de docteur, dont peuvent se prévaloir certaines professions de santé sans avoir effectué de recherche scientifique. La même loi a enfin enjoint aux administrations de prendre en compte le parcours doctoral comme une expérience professionnelle lors de l’intégration à un corps de fonctionnaire, mais également de proposer une voie spéciale aux docteurs souhaitant se présenter à un concours de catégorie A.
source : Enseignement supérieur « La France manque d’une politique cohérente de promotion du diplôme du doctorat » / Martial Pernet - Le Monde - 26 mars 2024
En 2009, un arrêt de la Cour de Cassation a même rappelé que la contestation de l'usage du titre de Docteur à un doctorant vaut diffamation.
Pour en savoir plus sur la valorisation du doctorat : Des carrières plus attractives : La valorisation du doctorat
Le problème vient aussi d'une méconnaissance et d'idées reçues sur le travail et les compétences des docteurs :
Telle une culture lointaine et ignorée dont on n’a d’autres perceptions que stéréotypées, le doctorat est vu en France surtout comme un diplôme ultra-spécialisé, et donc ultra-spécialisant : on ne perçoit que le sujet de recherche extrêmement pointu, auquel se consacrent des Professeurs Tournesol sans lien avec le monde “réel”. Ce qu’on ne voit pas, par ignorance du monde de la recherche et de ce qu’implique le doctorat au quotidien, c’est l’ensemble des compétences complexes acquises et mises en œuvre par le chercheur, lesquelles sont immédiatement opérationnelles pour un recruteur.
source : L’absurde complexe français envers le doctorat / Benjamin Pelletier
Il est pourtant temps que cette situation change car nos compatriotes se retrouvent parfois lésé.es au niveau international comme l'indique ce billet de Mathias Latina :
La situation actuelle est paradoxale. Au niveau européen, le doctorat est de plus en plus prisé. Nombre de fonctionnaires français se heurtent ainsi à un plafond de verre, faute de doctorat.
Bonne journée
Oh les belles collections !