Question d'origine :
Avons-nous un devoir de transmission? Car si nous ne transmettons pas certaines choses, les autres a qui nous ne transmettons rien, ne risquent-ils pas de sombrer dans la destruction et autres choses dangereuses? Avons-nous donc un devoir de transmission, d'education pour les gens a qui cela pourrait etre tres benefique et qui si nous ne transmettons pas et n'eduquons pas, ces gens risquent beaucoup?
Réponse du Guichet
Tout en restant ouverte à l'innovation, toute société doit savoir transmettre des connaissances et savoir-faire. Mais la transmission concerne autant les valeurs qui animent les individus et les communautés que le maintien du status quo au détriment des aspirations au changement. Des chercheurs et des penseurs ont analysé cette question qui suscite aujourd'hui questionnements et inquiétude.
Que ce soit en Europe ou dans des sociétés plus lointaines, les discours « de crise » sur la disparition des sociétés, des valeurs, des identités, des racines ou des langues abondent aujourd'hui, poussant les philosophes, les ethnologues, les pédagogues à développer leurs analyses de la notion de transmission et d’apprentissage, qu’il s’agisse de pratiques, de représentations ou d’émotions. Et, ce faisant, à penser les mécanismes complexes qui lient les individus et rendent possible la perpétuation du culturel.
Par ses méthodes collégiales et ses cadres collectifs, la transmission appartient à la sphère politique. C’est un enjeu de civilisation. Elle opère pour faire passer d’hier à aujourd’hui le corpus de connaissances, de valeurs ou de savoir-faire qui assoit, à travers de multiples aller-retour, l’identité d’un groupe stable – famille, école, académie, corporation, nation, etc. On transmet les secrets de famille, de métier, d’Etat, les savoirs indispensables, dont la préservation donne à une communauté le droit d’être et d’espérer. Ceux auxquels on initie progressivement, en prenant le temps nécessaire.
Dans son essai intitulé "Transmettre", Régis Debray propose une ample réflexion qui éclaire sur les rouages et aléas qui sont propres à cette perpétuation de la culture. Il mentionne le rôle de l’institution qui a la garde des dépôts. A juste titre, il observe qu’elle ne cessera de trier, remanier, sélectionner ce qu’elle conserve et transmet, et évoque « la tâche faussement statique de conservation », comme par ex. dans le cas d’une bibliothèque ou d’un musée. L’institution dispense « l’habilitation à retransmettre l’acquis ou à détourner régulièrement l’héritage en délivrant les autorisations pertinentes » – comme l’Eglise à prêcher ou l’Université à enseigner, etc.
Le philosophe pointe le doigt sur le renversement de la perspective nécessaire pour comprendre le travail de transmission, en mentionnant l’exemple de la pensée fondatrice de Platon ou encore le cas de l’Eglise chrétienne (p. 39-40) :
Il appert en réalité que l’institution supposée relayer invente peu à peu son origine, en instaurant comme inaugurale la parole quelle n’a pas transcrite, mais bel et bien écrite. Les textes sacrés sont produits par les communautés qui s’en servent en tant que besoin pour faire communauté. (…) Durant plusieurs siècles, le fidèle eut licence de réinventer à sa façon les textes révélés qu’il disait citer (il a fallu six siècles pour que l’Eglise chrétienne adopte et fixe les vingt-sept livres du Nouveau Testament).
(...) Ce sont les disciples qui font les maîtres.
- conclut-il.
La transmission n'apparaît donc pas comme un mouvement descendant. Pour Régis Debray, penser est synonyme de s’organiser, c’est donc le recueillement qui construit l’héritage, et non l’inverse.
Dans cette optique, une forme de rupture de la transmission paraît peu probable, même si transmettre signifie intrinsèquement altérer les contenus. Les idées transportées sont remodelées, réinventées. La traduction en est un exemple très parlant. Dans la transmission, il y a une part de création et pour se construire, l’individu ou la communauté ont besoin de puiser dans les idées préexistantes.
Pour aller plus loin :
Les enjeux et les moyens de la transmission, Régis Debray, ed. Pleins feux, 1998 ;
La transmission entre les générations : un enjeu de société, Jacques Comaille et al. 1999
Les déshérités ou l’urgence de transmettre, François-Xavier Bellamy, Plon, 2014
Quelque chose dans la tête suivi de Vous avez dit transmettre ? Denis Kambouchner, Flammarion, 2019.
Nous vous souhaitons une agréable lecture !
Tokyo 68