La France a-t-elle joué un rôle dans la diffusion des jeux de carte dans le monde ?
Question d'origine :
Est-ce que la France a joué un role dans la diffusion des jeux de carte en Europe et dans le monde ? Et est-ce que la France est un pays qui joue beaucoup au jeu de carte comparé à ses voisins ? et si oui pourquoi?
Réponse du Guichet
Les cartes à jouer, venues d’Extrême-Orient au XIVᵉ siècle, ont pris en France leur forme actuelle avec les emblèmes cœur, pique, trèfle et carreau avant de s'imposer dans le monde entier. Lyon joua notamment un rôle majeur dans leur production et leur diffusion dès le XVème siècle, avec notamment une belle corporation de maîtres cartiers implantée dès le XVIIème. Aujourd’hui, la belote, le tarot et la bataille restent les jeux de cartes préférés des Français, qui étaient 87% à se déclarer joueurs de cartes occasionnels dans une enquête réalisée en 2015 par l'Observatoire de la vie quotidienne des Français.
Bonjour,
Vous nous interrogez sur les contributions de la France dans la popularisation des cartes à jouer (qui se composent des cartes numérales et cartes de tarot), et les raisons de leur succès aujourd'hui.
Si le jeu de carte est originaire d'Extrême-Orient, les cartes à jouer seraient parvenues en Europe par les routes commerciales des épices et de la soie. Un grand nombre de sources en Europe occidentale permettent de situer leur apparition sous la forme d'un jeu classique à quatre couleurs entre 1365 et 1375. Nous les verrons ensuite se nationaliser en Italie, en Suisse, en Allemagne et en France où leurs noms, leurs formes, leurs nombres et leurs enseignes changeront avec le temps selon le pays.
En Italie, en Espagne et au Portugal, ce sont par exemple des bâtons, des coupes, des épées et des deniers (enseignes latines), en Suisse des roses, des écussons, des glands et des grelots ; en Allemagne des feuilles vertes, des cœurs, des glands et des grelots ; en France, des piques, des cœurs, des trèfles et des carreaux. (Cf. Hjalmar, 2007)
Si plusieurs pays européens ont élaboré leurs emblèmes "nationaux" c'est bien la formule d'invention française "carreau, trèfle, pique et coeur" qui s'est la plus largement diffusée dans le monde :
Aujourd'hui les cartes aux emblèmes français se sont imposées presque partout dans le monde pour remplacer peu à peu celles de nombreux pays. Elles se composent de 52 cartes (jeu entière), divisées en quatre séries (coeur, pique, trèfle, carreau), contenant chacune trois figures : roi dame et valet, et dix cartes à point allant de l'as jusqu'au dix. Il existe aussi une version de 32 cartes (jeu de piquet), divisées également en quatre séries contenant chacune trois figures : roi, dame, valet et un as, ainsi que quarte cartes à points allant de 7 à 10.
Source : Cartes à jouer de Hjalmar (EMCC, 2007) (p. 15)
Pourquoi ces choix d'emblèmes ?
Pour le père jésuite Claude-François Ménestrier (1631-1705), le jeu de cartes comparativement au jeu d'échecs qui est un jeu de guerre, est celui d'un Etat paisible dont l'organisation sociale distingue rois, reines, vassaux, quatre corps d'ecclésiastiques, de nobles, de bourgeois et de laboureurs, artisans ou gens de campagne. La noblesse militaire est représentée par les piques qui sont les armes des officiers qui commandent les troupes et qui les conduisent. Les ecclésiastiques par des cœurs parce que les ecclésiastiques sont des gens de coeur, pour les exercices de la religion. Les gens de la campagne par les trèfles. Les bourgeois par les carreaux qui sont les pavés qu'ils habitent. Il donne également l'interprétation des emblèmes latins où les ecclésiastiques sont représentés par les coupes, la noblesse par les épées, les bourgeois et marchands par les deniers, les gens de travail à la campagne par les bâtons.
Source : Cartes à jouer de Hjalmar (EMCC, 2007) (p. 25)
Mais déterminer quels emblèmes sont les plus anciens serait, toujours selon Hjalmar, encore sujet à controverses. En France, les statuts de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, tels que rapportés par Du Cange (historien et grammairien du XVIIème siècle), auraient contenu un passage concernant l'interdiction de cartes à jouer au sein de l'établissement, qui prouverait leur circulation dès le XIVème siècle (p. 9, Hjalmar)
Les principales cartes utilisées dans le jeu de tarot, auraient aussi été fixées et popularisées en France, notamment au travers du tarot de Marseille :
La seconde classe des cartes à jouer après les cartes numérales, est celle des tarots, composé de 78 cartes. Les tarots sont d'abord constitués de 56 cartes représentant un jeu qui ne diffère des 52 cartes ordinaires que par l'addition d'une figure (un cavalier) à chacune des quatre séries, ce qui donne à chaque couleur un roi, une dame, un cavalier et un valet. Les 22 autres cartes qui complètent ce jeu se nomment "atouts" ou "triomphes". Ils sont représentés par des sujets allégoriques portant un nom explicatif, et un numéro d'ordre en chiffres romains qui est commun à l'Italie, l'Espagne, la Suisse, l'Allemagne et la France et qui sont les suivants : le bateleur, la papesse, l'impératrice, l'empereur, le pape, l'amoureux, le chariot, la justice, l'ermite, la roue de la fortune, la force, le pendu, la mort, la tempérance, le diable, la Maison-Dieu ou la foudre, l'étoile, la lune, le soleil, le Jugement dernier, le monde, le fou.
Cet ordre est celui du tarot de Milan et c'est aussi celui du tarot de Marseille, souvent utilisé en France.
note de bas de page : Les maîtres-cartiers français sont crédités d'avoir introduit les légendes sur les figures et les atouts, à l'exception parait-il, de la Mort.
Source : Cartes à jouer de Hjalmar (EMCC, 2007) (p. 20)
En France, la ville de Lyon joua elle aussi un rôle de premier plan et en particulier dans l'impression et la diffusion des cartes à jouer. Développées de façon concomitante aux techniques d'impression nouvelles et aux révolutions techniques introduites par les artisans lyonnais (l'industrie de la gravure et de la fonte des caractères d'imprimerie fut introduite à Lyon en 1473), la ville tient depuis le milieu du XVème siècle, une place d'importance dans l'histoire des cartes à jouer françaises.
Hjalmar mentionne le plus ancien des cartiers lyonnais, un certain James Duboys, qui aurait été entre 1444 et 1481 le premier "tailleur de molles de cartes" (Le terme de “molle” fait ici référence aux tablettes de bois utilisées au XVIème siècle sur lesquelles sont gravées les figures souhaitées pour l’impression du jeu. Cf. Zôé Grand-Wiemert , dans La Molle de cartes à jouer) :
Dès le XVIIème siècle, la profession se structure et s'organise autour de plusieurs maitres-cartiers rassemblés en corporation :
À Lyon, le premier fabricant de cartes connu est James Duboys, en 1444. Les cartiers, longtemps confondus avec les professions de papetier, de relieur et d’enlumineur, se sont regroupés en une corporation spécifique dès le 21 janvier 1614, date à laquelle treize maîtres cartiers lyonnais rédigent les premiers statuts de cette profession.
Source : Les jeux à Lyon au XVIIIe siècle : pratiques, métiers, discours par Agnès Bajard (mémoire de recherche, université Lyon 2, 2010)
Le billet de Zôé Grand-Wiemert dans La Molle de cartes à jouer, tiré d'un cours de l'université Lyon 3 Culture historique : Patrimoine, est aussi très instructif :
Lyon devient dès le XVIe siècle le plus grand centre d’exportation de cartes à jouer françaises, fournissant de grandes puissances comme l’Italie et l’Espagne. Le commerce des cartes à jouer apparaît ainsi comme un des secteurs clés de l’économie lyonnaise, rapportant près de 200 000 écus par ans.
Dès le XVIe siècle, les cartes à jouer constituent un divertissement très populaire, prisé de toutes les classes sociales. Et pour cause, on les trouve absolument partout ; que ce soit dans les appartements privés, les boutiques, les cabarets, chez l’aubergiste ou encore à la cour du roi. En effet, les cartiers personnalisent les jeux en fonction de leurs acheteurs et commanditaires et varient les formats afin de toucher à une très large clientèle. Ayant la réputation d’être une activité détournant les hommes du sacré et du spirituel, le jeu de cartes est interdit par Henri IV durant les heures de messe et le roi instaure à partir de 1584 « une taxe de la débauche » qui impose le versement de 2 sols parisis pour chaque jeu de cartes vendu.
Source : La Molle de cartes à jouer, par Zôé Grand-Wiemer, d'après les cours de Martine Tristan.
Vous trouverez d'autres anecdotes intéressantes sur le rôle de la France dans la diffusion des jeux de cartes traditionnels dans ce billet en anglais publié sur le site de l'université de Melbourne. Les cartes à figures pouvaient revêtir des personnalités historiques françaises tandis que Révolution aurait impacté notre manière de représenter les cartes :
France has an important role in the development of playing cards and their suits of trèfles (clovers or clubs), carreaux (tiles or diamonds), cœurs (hearts) and piques (pikes or spades) were adopted by many other nations. Originally these suits symbolised positions of the church, later they represented roles at the royal court.
Face cards were often associated with a particular person; the queen of spades for example, has long been viewed as Joan of Arc, and sometimes these court cards were named. In the game piquet, the face cards became known identities from history and literature. The rois (kings) were: David, Charles, Ceasar and Alexander, the dames (queens): Pallas, Judith, Rachel and Argine, and the valets (jacks): Hogier, LaHire, Hector and Lancelot.
In the 18th century the French Revolution saw the royal family beheaded, and likewise their portraits were removed and banned. The playing cards produced after the Revolution had to be stripped of allusions to the former monarchy. In 1808 Napoleon also decided to replace the court cards with a new design. He commissioned the painter Jacques-Louis David to design a deck in which the figures displayed neoclassical elegance. However, a similar design by the medallist Nicolas Marie Gatteaux was instead selected, and this corrected version included the names of each figure on the card.
La France a joué un rôle important dans le développement des cartes à jouer et leurs couleurs trèfles (trèfles ou clubs), carreaux (tuiles ou diamants), cœurs (cœurs) et piques (piques ou piques) ont été adoptées par de nombreux autres pays. À l'origine, ces couleurs symbolisaient les positions de l'Église, puis elles ont représenté les rôles à la cour royale.
Les figures étaient souvent associées à une personne en particulier ; la reine de pique, par exemple, a longtemps été considérée comme Jeanne d'Arc, et ces cartes de la cour portaient parfois un nom. Dans le jeu du piquet, les figures sont devenues des personnages historiques ou littéraires connus. Les rois étaient : David, Charles, César et Alexandre, les dames : Pallas, Judith, Rachel et Argine, et les valets : Hogier, LaHire, Hector et Lancelot.
Au XVIIIe siècle, la Révolution française a vu la famille royale décapitée, et de même, leurs portraits ont été retirés et interdits. Les cartes à jouer produites après la Révolution devaient être dépouillées de toute allusion à l'ancienne monarchie. En 1808, Napoléon décida également de remplacer les cartes de la cour par un nouveau design. Il chargea le peintre Jacques-Louis David de concevoir un jeu de cartes dont les personnages afficheraient une élégance néoclassique. Cependant, c'est un design similaire, réalisé par le médailleur Nicolas Marie Gatteaux, qui fut finalement retenu. Cette version corrigée incluait le nom de chaque personnage sur la carte.Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Source : Chance and fortune: gaming in France - Université de Melbourne.
Sur Gallica, le fascicule numérisé de l'exposition Cinq siècles de cartes à jouer en France à Paris en septembre-octobre 1963, est aussi très bon pour illustrer le phénomène de la carte à jouer et comprendre son implantation et sa diffusion par la France grâce à sa chronologie.
Pour répondre à la seconde partie de votre question, nous pouvons nous appuyer sur une enquête réalisée par l'Observatoire de la vie quotidienne en 2015 et intitulée Les Français et les jeux. Cette étude, menée sur un panel de 1000 personnes représentatives de la population française et âgée de 18 ans a révélé que 87% des Français déclarent jouer à des jeux de cartes au moins occasionnellement. Parmi les jeux de cartes préférés des Français, c'est la belote qui se classe en tête, suivie du tarot et de la bataille :
On observe qu’on trouve tout de même plus de bons joueurs déclarés chez les femmes (82%) que chez les hommes (76%) et les chez les 65 ans et plus (80%) que chez les moins de 35 ans (76%). 87% des Français jouent à des jeux de société et 87% à des jeux de carte devant les dames (64%), la pétanque (63%), les jeux de hasard de la Française des jeux (62%) et les jeux vidéo (57%) pratiqués par plus d’1 Français sur 2 alors que les échecs (36%), les jeux de paris sportifs (26%), les jeux de casinos (24%) et les jeux de rôle (22%) ont moins de pratiquants.
La Belote, jeu de cartes préféré des Français devant le Tarot et la Bataille La Belote (51,9%) se classe très nettement en première position du classement des jeux de cartes et devance le Tarot (43%) la Bataille (36,5%), le jeu des 7 familles (33,9%) et la Réussite (31,6%). Les Français marquent ici un intérêt pour des jeux plutôt complexes, seuls 63% savent en effet jouer à la Belote et 53% au Tarot alors que 91% déclarent qu’ils savent jouer à la Bataille.
Source : Les Français et les Jeux, Observatoire de la vie quotidienne (2015)
Pour aller plus loin, vous pouvez lire ce travail de thèse : Géographie ludique de la France. Approche spatiale des pratiquants et des fédérations des jeux institutionnels de Manouk Borzakian (Université Paris Sorbonne, 2010)
Et ces livres disponibles dans nos collections :
- Fabuleuses cartes à jouer : le monde en miniature / sous la direction de Jude Talbot (BNF editions, 2018)
- Histoire abrégée des cartes à jouer / d'après Henry-René d'Allemagne ; sélection des textes et illustations Samin Eslamizad (Place des victoires, 2021)
- Cartes à jouer et tarots de Marseille : La donation Camoin, collection du Musée du Vieux Marseille : exposition du 9 avril au 19 septembre 2004 (Alord Hors du temps, 2004)
Bonne journée.
Questions à Sarah Djidjeli, championne des échecs