Quels sont les enjeux des dernières technologies (IA et autres) pour les bibliothèques ?
Question d'origine :
Je cherche à comprendre les enjeux des dernières technologies (I.A. mais pas seulement) pour les métiers des bibliothèques ; je suis très circonspect sur les réelles capacités des I.A. de type LLM qui font beaucoup d'erreurs, étant basées sur des statistiques et non sur la sémantique, et sur la manière dont ça pourrait être intégré dans les bibliothèques ? Mais on entend peu parler d'autres technologies, moins à la mode, et de leur possible rôle dans les transformations des bibliothèques ?
Réponse du Guichet
Face à la puissance de l’IA, les bibliothécaires s’interrogent sur leur rôle, sur le rôle de l’IA dans le monde des bibliothèques et sur la notion de collections dans ce nouvel environnement technologique : textes ou images qui doivent être vérifiées et validées mais aussi risque réel de voir disparaître une partie de notre patrimoine culturel occulté sur l’espace numérique et donc non pris en compte par les IA.
Le métier exige donc plus que jamais des compétences pour l'analyse des données, la détection des œuvres ou des auteurs créés par une IA, et une expertise en utilisation de ces outils. Le bibliothécaire peut valoriser ce qui est déjà dans son ADN professionnel : la mobilisation des communs, l'éducation aux médias et à l’information, la culture d’un service public afin de favoriser l’exercice des droits fondamentaux du citoyen à s’informer.
Les enjeux sont multiples : ne pas subir une adaptation forcée au type d’IA prédominant dans la sphère publique ; face à la déshumanisation des machines, promouvoir la créativité, l'intelligence sociale, le débat démocratique, les savoir-faire partagés et la co-construction des savoirs ; ne pas reproduire en bibliothèque les "bulles cognitives" numériques. Par exemple, le moteur de recherche de Gallica passe outre la prédictibilité du parcours usager, pour éviter de l’enfermer dans des recommandations en l’orientant uniquement selon ses points d’intérêt.
Mais l’IA peut aussi être une aide aux bibliothécaires dans l’analyse et l’exploitation de masse de données. Prédictive, elle intervient comme aide à la décision et au pilotage, en comparant et observant les répétitions d’informations, comme les données de conservation afin d’anticiper la dégradation de certains documents.
Bonjour,
Vous cherchez à comprendre les enjeux des dernières technologies liées à l'Intelligence Artificielle (IA), pour les métiers des bibliothèques, notamment la pertinence d'intégrer des IA conversationnelles (Chatbot), recourant aux large language models (LLM) ou grands modèles linguistiques, au sein d'une bibliothèque.
Et vous avez raison, il existe déjà d'autres technologies en cours et en devenir : l’IA a d’abord appris à raisonner avec des règles symboliques, avant de se nourrir de données pour reconnaître des motifs (patterns) via des modèles connexionnistes qui recouvrent les avancées les plus médiatisées ces dernières années en matière d’intelligence artificielle (réseaux de neurones artificiels, deep learning) et constituent le socle technologique d’entreprises comme Google/DeepMind, OpenAI, etc.
Aujourd’hui, des IA plus complexes émergent : génératives, multimodales, agentiques, adaptatives, prédictives… dont l'objectif est de combiner les approches pour accomplir des tâches de plus en plus variées et contextualisées.
L'IA générative est aujourd'hui la plus populaire : elle génère du texte, des images, des vidéos ou du code (programmation informatique) mais son fonctionnement est opaque et les risques d’hallucinations, de biais, d'inexactitude, d'obsolescence et d’usages abusifs et illégaux comme la désinformation (fake news) en constituent les limites et sont un défi pour les bibliothèques dont le rôle essentiel est de favoriser l’exercice des droits fondamentaux du citoyen à s’informer.
Étant donné que l'IA générative n'aime pas nous contredire, elle essaiera néanmoins de nous satisfaire, quitte à donner des réponses fausses ou trompeuses.
Source : info.gouv.fr
Dans ce contexte, la Charte du droit fondamental des citoyens à accéder à l'information et les savoirs par les bibliothèques de 2015 est on ne peut plus d'actualité. Elle met en exergue notamment :
- le droit d'accéder librement et sans discrimination à toutes les cultures et à une information plurielle ;
- le droit d'accéder à un internet public ouvert et fiable ;
- le droit à un accompagnement attentif et compétent, respectueux des attentes des citoyens ;
- le droit d’être en capacité de participer à l'innovation sociale et aux débats citoyens.
La coproduction des savoirs et de l’information ainsi que le soutien à la créativité deviennent des enjeux d'autant plus significatifs, à l'ère d'une Intelligence artificielle opaque, mettant en jeu la liberté humaine et notre rapport à l'humanité. Les ouvrages d'Asma Mhalla, Cyberpunk [Livre] : le nouveau système totalitaire (2025), et de Gérald Bronner Apocalypse cognitive [Livre] sont édifiants en la matière.
Le Bulletin des bibliothèques de France consacrait en 2023, trois articles à l’intelligence artificielle :
- Journées d’étude « Intelligence artificielle : écosystèmes, enjeux, usages. Une approche interprofessionnelle ». Jour 1 : « Écosystème et enjeux », 13 novembre 2023. Voici quelques extraits saillants :
Dominique Boullier, professeur de sociologie, Sciences Po Paris
Il s’agit de penser l’utilisation de l’IA à travers la modification des usages des publics, de confronter les usages publics et professionnels de l’information de demain. L’Enssib est justement là pour investir de nouveaux angles de recherche, de réflexion, de nouvelles techniques et outils afin de faire évoluer des pans entiers de métiers. [...] Il s’agit de comprendre que face à l’IA, nous avons le choix, et n’avons pas à subir une adaptation forcée au type d’IA prédominant dans la sphère publique qu’est ChatGPT. Malgré son nom, OpenAI est loin d’être transparent dans sa récolte des données. [...]
On ne nous donne pas la possibilité de comprendre le fonctionnement de l’IA générative, pas plus que de choisir comment les données sont collectées. L’IA générative ne fait que des connexions basées sur la statistique pour fournir ses réponses et ne prend pas en compte la syntaxe ni la sémantique. [...] Dans l’utilisation de l’IA, on adopte alors une posture d’attente de réponse et non de recherche. Si nécessaire, le modèle peut d’ailleurs inventer des réponses qui n’ont pas de sources pour satisfaire la demande.
Yann Ferguson, sociologue, chercheur à l’Institut catholique d’arts et métiers (Icam) à ToulouseDes enquêtes, comme l’étude de Carl Frey et Michael Osborne de l’université d’Oxford (2013) 2, prédisent une automatisation alarmante de 47 % des emplois et mettent en avant pourtant des capacités humaines insurmontables par les machines, telles que la dextérité physique, la créativité et l’intelligence sociale. [...]
Mathieu Guillermin : « Comment (re)penser ce que veut dire être humain au temps de l’IA ? »Définir l’être humain devient essentiel avec le désir de garder l’être humain dans la boucle et le droit d’avoir une intervention humaine. Ce sont des notions intrinsèquement difficiles mais quelques points peuvent être soulignés, comme la présence d’un héritage culturel et politique, de rationalité et de raison, de dignité, de responsabilité, de solidarité, d’émancipation, d’autonomie individuelle et de liberté d’expression. [...] La présence de l’IA créé des bulles cognitives ainsi qu’une possibilité de penser et satisfaire les désirs et envies rapidement. Cela impact alors la société et notre capacité et expérience à être humain·e. De même, le gain progressif en performance et efficacité de l’IA exerce un effet déshumanisant, une perte de compétence, de savoir-faire et une dilution de la responsabilité. Cela entraine la disparition d’expériences fondatrices pour le développement de la personne et des différences fondamentales dans l’expérience de la culpabilité.
- Journées d’étude « Intelligence artificielle : écosystèmes, enjeux, usages. Une approche interprofessionnelle » Jour 2 : « Usages de l’IA. Incertitudes et opportunités », 14 novembre 2023. Voici quelques extraits significatifs :
Nicolas Morin, Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes)
L’IA dans le projet d’établissement de l’Abes 2024-2028
Il s’agit en particulier d’appliquer l’IA sur les données gérées par l’Abes, dans une démarche d’ouverture à la fois des données source, des données résultant des traitements, et des modèles utilisés pour en permettre la plus grande réutilisation.[...]
La quatrième table ronde s’est interrogée sur les opportunités offertes par l’intelligence artificielle en bibliothèques et sur le chemin à parcourir afin de pouvoir véritablement les exploiter. Luc Bellier, directeur adjoint du service commun de la documentation (SCD) de l’université Paris-Saclay, présente pour commencer l’initiative AI4LAM et son chapitre francophone. Il s’agit d’une structure informelle impulsée par Emmanuelle Bermès, en partenariat avec la Bibliothèque nationale de Norvège et les bibliothèques de l’université de Stanford, pour permettre un partage d’expériences sur l’intelligence artificielle en bibliothèques, archives et musées. [...] Marie Carlin, coordinatrice du BnF Data Lab, présente ensuite la feuille de route de l’intelligence artificielle à la Bibliothèque nationale de France.
- Le printemps des métiers « 1, 2, 3… IA ! Intelligence artificielle, métiers et compétences, une journée pour explorer les liens de l’IA avec le monde des bibliothèques » Villeurbanne, Enssib, 11 mai 2023. Voici une sélection d'extraits :
Cette intelligence s’introduit de plus en plus dans le quotidien des professionnels et bouleverse l’accès au savoir. Face à la puissance de l’IA, les bibliothécaires s’interrogent sur leur rôle, sur le rôle de l’IA dans le monde des bibliothèques et sur la notion de collections dans ce nouvel environnement technologique. Pour la profession, l’IA implique un changement dans ses missions de médiation et de nouvelles compétences :
- suppose une connaissance en matière de recherche, gestion, conservation ;
- génère des informations, textes ou images, qui doivent être vérifiées et validées, elle demande donc des compétences en analyse des données, savoir détecter des œuvres ou des auteurs créés par une IA ;
- demande une expertise en utilisation de ces outils, comme le prompt ingénieur, expert dans l’utilisation des chatbots IA comme ChatGPT.Mais l’IA peut aussi être une aide aux bibliothécaires dans l’analyse et l’exploitation de masse de données. [...] Prédictive, elle intervient comme aide à la décision et au pilotage, en comparant et observant les répétitions d’informations, comme les données de conservation afin d’anticiper la dégradation de certains documents. [...]
Autre problématique très prégnante posée par l’IA, l’exemple des algorithmes utilisés dans les moteurs de recherche ; celui de Gallica passe outre la prédictibilité du parcours usager. Loin des stratégies économiques développées par les acteurs privés, ce parti pris évite de l’enfermer dans des recommandations en l’orientant uniquement selon ses points d’intérêt. Fondés sur des critères et des choix non explicités et non neutres, les algorithmes utilisés par les moteurs de recherche restent souvent opaques et offrent des résultats biaisés.
La question de la fiabilité de la donnée va devenir primordiale, préoccupation qui rejoint les considérations éthiques pour la construction de regards critiques dans l’éducation à la citoyenneté et l’approche des médias et informations. Repérer les plagiats, construire les indicateurs, cartographier l’information : autant d’activités qui positionnent les bibliothécaires non plus comme des seuls pourvoyeurs de contenus mais aussi comme des valideurs, ou même des experts de certains domaines. [...]
Le bibliothécaire peut jouer son rôle en valorisant ce qui est déjà dans son ADN professionnel : la mobilisation des communs, la culture d’un service public de l’échange gratuit de biens et de données. Il ne pourra cependant pas agir seul : la réglementation devra l’aider à affirmer ce rôle, et les instances de gouvernance françaises, qui pour le moment restent encore trop cloisonnées entre Culture, Enseignement supérieur et Éducation, doivent mobiliser des financements, et organiser le partage des ressources métiers. [...]
Dans sa conférence de clôture, Jean-Philippe Magué, maître de conférences en sciences du langage et Humanités numériques à l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, directeur adjoint du groupement d’intérêt scientifique IXXI 6, a mis en lumière, parmi les éléments marquants des interventions précédentes, trois grands écueils liés à l’irruption massive de l’IA : la pollution informationnelle, liée à ce tsunami de documents produits par les machines, le risque de voir disparaître une partie de notre patrimoine culturel, occulté sur l’espace numérique et donc non pris en compte par les IA, et enfin, le risque de fracture, entre ceux qui seront éduqués pour appréhender ces nouvelles ressources (esprit critique, maîtrise des aspects techniques), et les autres.
Notre réponse à la question Comment le GDS compte-t-il s'adapter à la montée des IA interactives ? (février 2025) donnait des éléments de réponse sur les enjeux de l'Intelligence Artificielle interactive pour un service de bibliothèque, comme le Guichet du savoir. En voici le résumé, qui met en exergue une complémentarité, plutôt qu'une concurrence ainsi que la plus-value des bibliothécaires qui s'appuient directement et à la source, sur ses propres collections, en effectuant un travail d'évaluation et de hiérarchisation de l'information. Tout en menant une réflexion sur les potentielles évolutions de nos services, au regard de ces bouleversements technologiques :
Les IA conversationnelles et le Guichet du Savoir sont des services plus complémentaires que concurrents. Incapable de rivaliser avec la rapidité de ces technologies le Guichet tente de maintenir sa singularité grâce aux collections de la BmL sur lesquelles ses réponses s'appuient, un réseau de professionnels qualifiés et des réponses personnalisées. Contrairement aux IA, chaque source est évaluée et hiérarchisée ; nos services sont également nettement moins énergivores. Conscients néanmoins des évolutions fulgurantes de ce nouveau paradigme technologique, la BmL a mandaté des étudiants conservateurs des bibliothèques de travailler sur de potentielles évolutions du Guichet.
Livres issus de nos collections
Que faire de l'intelligence artificielle ? [Livre] : petite histoire critique de la raison artificielle / Vivien García, 2023
Le livre face au numérique [Livre] : la disruption a-t-elle eu lieu ? / sous la dir. de Frederique Giraud et Céline Guillot, 2024
Les bibliothèques face au monde des données [Livre] / Véronique Mesguich ; préface d'Emmanuelle Bermès, 2023
Recherches francophones sur les éducations aux médias, à l'information et au numérique [Livre] : points de vue et dialogues / sous la direction d'Éric Delamotte, 2022
Ressources Web très utiles
Guide ENSSIB très complet et en phase avec les évolutions actuelles : IA et les métiers de l'information, de la documentation et des bibliothèques: Cerner le sujet
Guide BnF : L’intelligence artificielle au service de la Bibliothèque et de ses usagers
Journée d’étude de la BPI (nov 2023) : EMI – Les bibliothèques sont-elles prêtes pour l’intelligence artificielle ?
Médiadix journée d'étude : Qui a peur de l'IA ? Les bibliothécaires au milieu du gué
Webinaire de Médiat Rhône-Alpes (mai 2024) : L'intelligence artificielle : quelles opportunités pour les bibliothèques ? - Jeudi du Livre
Webinaire de Médiat Rhône-Alpes (février 2024) : Les impacts de l'IA en bibliothèque : l'exemple de Chat GPT
Chartron, G. et Raulin, A. (2022). L’intelligence artificielle dans le secteur de l’information et de la documentation : défis, impacts et perspectives. I2D - Information, données & documents, 1(1), 8-12
« ChatGPT, Bard… les IA génératives vont-elles bouleverser vos métiers ? » Archimag, mai 2023
« Intelligence artificielle. Quand la machine se met au service des collections », Ar(abes)ques, 2022, n° 107
Nous espérons que ces différentes pistes bibliographiques (non exhaustives bien sûr) sur les enjeux pour les bibliothèques des technologies d'aujourd'hui et de demain liées à l'IA, vous seront utiles.
Bien à vous
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