Quelle est la différence entre la monolatrie et l'hénothéisme ?
Question d'origine :
Bonjour,
Je souhaiterai savoir quelle est la différence entre la monolatrie et l'hénothéisme, deux notions qui me semble synonyme ou alors très très proche.
Merci
Réponse du Guichet
Ces deux notions sont très proches et assez floues. Elles ont donné lieu à des interprétations diverses. Deux distinctions peuvent marquer leur différence : le caractère exclusif ou non et l'opposition entre culte et croyance.
Bonjour,
Votre question est complexe puisqu’elle se situe au cœur des réflexions et théories autour du polythéisme et du monothéisme et du passage de l’un à l’autre. Comme vous le dites, ces deux notions sont "très très proches" mais selon les auteurs, les définitions ne sont pas les mêmes et les termes ne désignent pas les mêmes réalités.
Pour commencer, voici quelques éléments de définition tirés de Wikipédia :
« L'hénothéisme (grec ancien εἷς θεός [heis theos], « un dieu ») décrit le culte prédominant rendu à un dieu particulier, tout en ne niant pas l'existence (ou l'existence possible) d'autres divinités, qui peuvent, selon le cas, bénéficier d'un culte de moindre importance (hénothéisme classique) ou non (cas particulier de la monolâtrie). Friedrich Schelling (1775-1854) fut le premier à introduire ce concept... » dans Wikipédia
« La monolâtrie — ou (plus rare) le monolâtrisme — est une doctrine religieuse, forme du polythéisme, qui reconnaît l'existence de plusieurs dieux mais qui en vénère un de préférence, voire à l'exclusion des autres. Ce terme est formé à partir du grec ancien μόνος (monos) qui signifie « un », « unique », et λατρεία (latréïa) qui veut dire « vénération », « adoration ».» dans Wikipédia
Le critère de « l’exclusif »
La différence se comprendrait donc entre autre dans l’étymologie « heis » voulant dire « un » alors que « mono » signifierait « un seul » unique. Ici, la monolâtrie serait « un cas particulier d'hénothéisme. », une sorte de cas « extrême ». Du fait de « l’exclusion », la monolâtrie se rapprocherait ainsi d’une certaine façon du monothéisme.
Le Dictionnaire critique de mythologie insiste lui sur cette distinction entre les deux : Monolâtrie « type de culte à distinguer tant du polythéisme que du monothéisme et de l’hénothéisme, en ce sens qu’il est rendu exclusivement à un seul dieu par un groupe social déterminé, reconnaissant cependant l’existence de plusieurs autres divinités qui reçoivent un culte de la part d’un ou de plusieurs autres groupes. L’exemple type est celui d’Israël avant le monothéisme, où plusieurs dieux (les Elohim) étaient reconnus en plus de YHVH, mais leur culte était rigoureusement proscrit : « Qui sacrifie aux Elohim sera interdit, sauf à YHVH seul ! » (Exode, XXII :19). Monolâtrie est parfois pris comme synonyme d’hénothéisme, mais il est préférable de l’en distinguer » (p. 813) En effet, certains ont développé la théorie selon laquelle le judaïsme aurait d’abord été une monolâtrie pratiquée par les Israélites, appelé aussi le yahwisme.
C’est ce qu’évoque le Dictionnaire des faits religieux mais sans faire de distinction majeure entre hénothéisme et monolâtrie : « L’hénothéisme est le culte rendu à un dieu local, sans que soit récusée l’existence d’autres dieux locaux, voire de plus large compétence. A son propos, les théories s’affrontent. On a fait de hénothéisme la religion primitive, celle du culte d’un groupe restreint pour tel animal, commun, tel astre lointain, telle pierre insolite. Le polythéisme ne serait alors, lorsque l’intégration se fait entre groupes auparavant contigus, que l’effet attendu d’une association de dieux qui doivent cohabiter, sous peine de constamment s’affronter ou disparaître. A l’opposé, de cette reconstruction, on a fait de l’hénothéisme la fin du polythéisme, le judaïsme antique servant de judicieux modèle, qui est le monothéisme d’un dieu jaloux et de la séparation revendiquée et ritualisée avec les autres peuples adorant les autres dieux... Le polythéisme fut-il une addition de monolâtries ?... »
Ainsi les deux termes ont pour point commun de se distinguer du monothéisme par le fait de reconnaître l’existence d’autres dieux. Mais on le voit, le critère « d’exclusivité » est mouvant puisqu’il sert tantôt à marquer l’opposition hénothéisme/monolâtrie, tantôt à opposer ces deux termes à celui de monothéisme. C’est ce que dit le Dictionnaire des faits religieux (p. 933) : « Ce n’est pas en soi le principe de l’unicité de Dieu qui fait le monothéisme ; les faits de monolâtrie, dans l’idée qu’un groupe se donne un seul dieu, ne sont pas absents de l’histoire ancienne, comme les représentations d’un grand dieu ou d’un principe divin qui gouvernerait les divinités diversement adorées (La Personne suprême de l’hindouisme). C’est l’exclusivité : le monothéisme est une monolâtrie exclusive, qui impose la croyance que les autres dieux sont faux, que leurs cultes sont de fausses religions. Aussi, le monothéisme ne se pose pas comme une religion de soi opposée à une religion de l’autre, mais comme la seule vraie religion opposée à toutes les fausses religions. ».
On le voit, le critère du caractère exclusif est utilisé pour démontrer des théories différentes.
La différence « culte/croyance »
Le Dictionnaire des religions dit autre chose : « Il faut bien distinguer Un et Unique, la nécessité de l’Un avec l’obsession de l’Unique. L’Un du néo-platonisme fait bon ménage avec le polythéisme : pour lui la pluralité des dieux fait droit à la largesse du divin, à la magnificence de son expansion... Tout autre est la foi juive, qui ne porte pas sur l’Un mais l’Unique. Il ne s’agit pas pour elle d’une affirmation théorique mais bien d’une expérience sotériologique faite par Israël. En se montrant dans le relatif de l’histoire, Yahvé est apparu comme l’unique libérateur possible, pour un peuple élu d’une façon unique. On a prétendu qu’Israël était parti d’une monolâtrie originelle, c’est à dire d’une unité avant tout cultuelle, mais ce n’est pas ainsi qu’apparaît la révélation mosaïque dans les textes bibliques. Tout repose sur le sens de l’élection, réalité conférant une mission à un peuple particulier au vu et au su de tout l’univers, non à usage interne... » (p. 492)
Ici la distinction entre monolâtrie et monothéisme ne relève pas du nombre mais de la nature même de ce rapport au Dieu unique, le monothéisme n’est plus un « simple » culte, c’est une croyance (en un dieu unique) et même pour le judaïsme une Alliance. On la retrouve dans le Dictionnaire des faits religieux : « mais le polythéisme est avant tout une pratique rituelle, il n’est pas une théologie, c’est à dire un système doctrinal dont les rites seraient les actualisations ; autrement dit, dans le polythéisme l’essentiel n’est pas tant de croire (aux discours ou messages que les dieux émettraient) que de faire (le rite qui est dû aux dieux). »
Or cette distinction culte/croyance a été aussi à l’œuvre parfois pour distinguer hénothéisme et monolâtrie, comme dans le Dictionnaire critique de la mythologie qui décrit l’hénothéisme comme « une conception de la divinité alliant la pluralité à l’unicité et qui selon Fr.-Max Müller, peut conduire au polythéisme ou au monothéisme, à distinguer de la monolâtrie. L’hénothéisme se différencie du monothéisme (du grec monos « seul) en ce qu’il reconnaît l’unité du principe divin dans la multiplicité des personnes divines. C’est F.W. Von Schelling qui utilisa le premier ce terme pour désigner le « monothéisme relatif, rudimentaire » qui aurait caractérisé la religion préhistorique. ».
Dernière distinction possible (assez proche de la précédente) : « Le mot « monothéisme » désigne un système de pensée reconnaissant la qualité divine à un seul dieu, à l’exclusion de tout autre. Cette notion divine absolue distingue le monothéisme de l’hénothéisme qui consiste, pour un groupe humain, à ne reconnaître l’autorité que d’un dieu parmi d’autres, ou de la monolâtrie, qui caractérise le fait de ne rendre culte qu’à un dieu parmi d’autres. » dans De l'apparition d'un monothéisme dans la religion d'Israël (IIIe siècle av. J.-C. ou plus tard ?) par Arnaud Sérandour
Le terme hénothéisme a été utilisé par différents théoriciens pour décrire différents faits religieux, notamment la religion égyptienne ou la religion hellénistique. Il a servi dans des conceptions évolutionnistes (un peu dépassées aujourd’hui) à désigner un stade intermédiaire ou un stade « primitif ». Mais des auteurs l’ont aussi remis en cause : « le mot n’a pas de sens précis et il n’est du reste nullement indispensable : il serait même désirable qu’on le laisse entièrement de côté », dit P.-D. Chantepie en 1904. A méditer...
En espérant vous avoir donné quelques clés de compréhension.
Pour aller plus loin :
L'invention du monothéisme / Jean Soler ; préf. de Jean Perrot
Introduction à la philosophie de la mythologie / Friedrich Wilhelm Schelling
Le polythéisme grec à l'épreuve d'Hérodote / Vinciane Pirenne-Delforge