Quand est-ce que la communion eucharistique est devenue fréquente chez les pratiquants ?
Question d'origine :
Cher guichet,
J'ai très mal posé ma question précédente : J'ai lu que Louis XIV, communiait environ 5 ou 6 fois par an en moyenne et faisait ses Pâques.
Je voulais savoir si aux XVIIe et au XVIIIe siècles, c'était l'habitude des laïcs catholiques de recourir à cette cadence au sacrement de l'eucharistie chez le français moyen (soit surtout le monde rural). Quand la communion eucharistique est devenue fréquente chez les pratiquants
Je vous prie de m'excuser.
Réponse du Guichet
Les français sous l'Ancien Régime communiaient effectivement assez peu.
Au XVIIe siècle, si la communion pascale est plutôt acquise, la communion eucharistique hebdomadaire reste réservée aux plus dévots.
Le concile de Trente demande qu'à chaque messe, les fidèles ne se contentent pas de communier spirituellement, mais qu'ils reçoivent aussi le sacrement eucharistique. L'influence janséniste impose une rigueur trop exigeante qui limite sa pratique. Ainsi, communier plusieurs fois par an pouvait être considéré comme une pratique pieuse.
Ce n'est qu'au tout début du XXe siècle avec le Sacra tridentina synodus de Pie X que la communion eucharistique quotidienne va se développer.
Bonjour,
La communion eucharistique était effectivement assez peu développée sous l'Ancien Régime. Un article du journal La Croix fait le tour de la question :
En 1215, le 4e concile du Latran est obligé de rappeler aux catholiques qu’il convient de se confesser et de communier au moins une fois par an !
Le débat s’enflamme aux XVIIe et XVIIIe siècles avec les jansénistes qui exigent un tel état de "pureté" pour communier que la plupart des hommes sont jugés "indignes" d’approcher la table eucharistique. "Pour les jansénistes, devant Dieu, je ne suis pratiquement que pécheur, résume le P. Sesboüé. De peur que l’eucharistie devienne, pour eux, un motif de condamnation, les fidèles préfèrent alors s’abstenir."
L’Église condamne le jansénisme, mais son influence marquera durablement l’esprit des fidèles qui communient, au mieux, chaque semaine. Saint Charles Borromée (1538-1584) rappelle que pour communier tous les jours, il faut recevoir l’autorisation de son confesseur et avoir vaincu " la plupart de ses mauvaises inclinations".
La « vie eucharistique » renaît
Au XIXe siècle, un nouvel élan se dessine en faveur de la "vie eucharistique" qui renaît, notamment sous l’effet des "congrès eucharistiques", où s’organisent des temps d’adoration eucharistique, ravivant ainsi le désir de communier. "La communion quotidienne redevient plus courante dans les ordres religieux et chez les chrétiens les plus fervents", affirme le théologien jésuite. C’est dans ce contexte que le pape Pie IX, en 1905, exhorte les fidèles, par décret, à communier plus souvent. Il abaisse également l’âge de la première communion à 8-10 ans. C’est ainsi que cette pratique s’est diffusée jusqu’à nos jours.
source : Doit-on communier souvent ? / Gills Donada - La Croix - 10 juin 2021
voir aussi : Pratiques de la communion au fil des siècles / Paul de Clerck - La Croix - 10 juin 2021
Nous vous conseillons, pour approfondir le sujet, de consulter l'ouvrage intitulé Eucharistia : encyclopédie de l'Eucharistie publié sous la direction de Maurice Brouard. Nous vous en proposons ici quelques extraits mais vous recommandons de lire la seconde partie qui est consacrée à l'histoire de l'Eucharistie à travers les siècles.
Concernant l'Eucharistie en Occident de 1300 à 1550, voici ce qu'indique l'ouvrage :
Quelques cas plus ou moins isolés de communion quotidienne ne font probablement que confirmer ce qui apparaît comme la règle : l'écrasante majorité des baptisés ne s'approche de la sainte table qu'une fois l'an, à Pâques ; quelques-uns y vont en plus à Noël, à la Pentecôte, le 15 août et à la Toussaint. Ce recours parcimonieux au sacrement de l'autel peut être dû à la tiédeur mais aussi à la piété vive, frappée par le mysterium tremendum, la grandeur terrible de ce mystère. Il est vraisemblable que les impératifs de la morale sexuelle aient empêché les gens mariés de communier fréquemment.
Dans ces conditions, il est compréhensible que la communion de désir, spirituelle, ait pris progressivement la place de la communion effective, sacramentelle, au moins chez les fidèles pieux, sensibles à la valeur de ce geste, mais que les scrupules empêchaient de l'accomplir.
Suite au Concile de Trente, à la mise en place entre autres des quarante-heures et des confréries du Saint Sacrement, la spiritualité eucharistique élaborée par les élites dévotes se diffuse dans des cercles laïcs de plus en plus étendus. On assiste à une intensification de la pratique eucharistique.
Vous pouvez lire à ce sujet l'article de Bernard Dompnier : Un aspect de la dévotion eucharistique dans la France du XVIIe siècle : les prières des Quarante-Heure.
Au XVIIe siècle, la messe dominicale s'ancre dans les usages sociaux :
Moment clé de la vie collective, la messe paroissiale jouit d'une quasi-unanimité. Chacun a coeur d'y participer, depuis les manouvriers jusqu'aux riches propriétaires et gentilshommes selon une étiquette stricte qui cependant n'empêche pas toujours les conflits et querelles de préséance : la hiérarchie des places comme l'ordre de la distribution du pain bénit ou de l’aspersion sont l'objet de fréquents litiges. [...]
Au cours de la liturgie, le prône est, avec la distribution du pain bénit, le moment où s'affirme et se raffermit le sentiment d'appartenance à la communauté et, par-delà, à la catholicité. [...] Le pain bénit, distribué certes selon l'ordre de la hiérarchie sociale, est cependant "départi" à tous : "substitution à la Communion au S. Sacrement", il signifie que le peuple de la paroisse [...] a part à la bénédiction de Dieu, élargie aux saints mystères de la Messe de paroisse ; à cause que le peuple recevant à cette fin partie de ce pain Bénit, il proteste chacun chez soi qu'il est de la Communion catholique [C. Villette, Les raisons de l'Office, et cérémonies qui se font en l'église catholique, apostolique et romaine, Rouen, 1622, p. 712-713]. [...]
Au terme d'une lente mais irréversible progression, la communion pascale est définitivement entrée dans les moeurs à la fin du XVIIe siècle. [...]
Communion pascale comme pratique dominicale sont des indicateurs de l'appartenance à la société catholique. En revanche, la progression de la communion fréquente - elle que ne sanctionne aucune obligation sociale - est un signe non douteux du développement de la dévotion eucharistique. [...] Dans sa treizième session, le concile de Trente a voulu encourager la fréquentation eucharistique, sans permettre pour autant une familiarité qui banaliserait le sacrement, c'est pourquoi elle n'est pas obligatoire. Le Concile parvint à réaliser ce périlleux équilibre en articulant la communion spirituelle (toujours accessible et sans conditions) et la communion sacramentelle (qui, pour être fructueuse, inclut la précédente), une distinction qui va nourrir la doctrine courante des libres de dévotion. [...]
En dehors des milieux conventuels, les fidèles manifestent une faveur grandissante pour la communion fréquente. C'est dans la première moitié du XVIIe siècle que la tendance qui s'est amorcée vers 1560 se confirme avec succès : à Toulouse, on passe ainsi de 3,2% en 1596 à 9,7% en 1615. Une fois de plus est exemplaire la région provençale, où le mouvement, sensible dès 1550, s'approfondit dans les années 1575-1610 : en 1574, le très fervent Antoine Sissoine communie "au moins une fois l'an, et quelques fois deux, et trois même quand il venait quelques indulgences" ; mais quelques années plus tard, une chronique jésuite rapporte qu'un teinturier communie "les jours de fête et souvent deux fois la semaine". César de Bus qui, au lendemain de sa conversion vers 1575-1580, se fit l'avocat ardent de cette pratique nouvelle, ne recommandait que la communion hebdomadaire. Mais en 1616, l'échantillon que constituent les trente-quatre laïcs appelés à témoigner à son procès de canonisation, révèle, à défaut de permettre des statistiques, que cette dévotion est bien entrée dans les mœurs : dix communient tous les mois, dix plus d'une fois par mois, neuf aux grandes fêtes et cinq annuellement, avec une sensible prédominance féminine. Aussi bien que les élites, le peuple des boutiquiers et artisans et de leurs épouses est donc désormais acquis à cette dévotion.
En regard, les paroisses parisiennes paraissent témoigner d'une moindre ferveur : en 1640, sur vingt mille communions annuelles, on ne compte que deux cents communions hebdomadaires. Il est vrai que le Rituel de 1654 recommande aux fidèles de communier seulement aux "solennités majeures de l'année", mais, en 1659, le Catéchisme servant de disposition pour faire avec fruit la première Communion leur conseille de " ne pas passer un mois sans se confesser et communier en leurs Paroisses outre les Fêtes solennelles lorsqu'ils en recevront avis par le confesseur". Plus libéral encore, celui de 1667 incite à "s'approcher le plus souvent qu'on peut des sacrements de pénitence et de communion, après s'y être disposé". Le modèle salésien s'est donc en définitive imposé : la communion hebdomadaire est réservée aux dévots ; mais la réception quotidienne de l'Eucharistie n'est autorisée qu'à titre exceptionnel, demeurant toujours suspecte de "hardiesse, présomption, fierté et légèreté". A consulter les comptages effectués par quelques curés, on constate que la moitié des pascalisants communient à Noël et le sixième aux autres fêtes, avec cependant d'heureuses exceptions, comme Ivry, où c'est plus de la moitié qui communie aux grandes fêtes. [...]
source : Eucharistia : encyclopédie de l'Eucharistie publié sous la direction de Maurice Brouard
Au XVIIIe siècle, en raison du jansénisme ambiant, les prêtres célèbrent peu et les fidèles communient moins. Une tendance qui s'inverse à la fin du siècle :
A la fin du XVIIIe siècle, beaucoup de prêtres célèbrent la messe quotidiennement, même si cette démarche n'a pas le même sens pour tous. Pareillement, du moins dans la pastorale populaire nombre de fidèles continuent ou ont recommencé de communier régulièrement, sinon très fréquemment.
source : Eucharistia : encyclopédie de l'Eucharistie publié sous la direction de Maurice Brouard
Ce n'est qu'au tout début du XXe siècle que l'eucharistie va commencer à se répandre.
Communion quotidienne (Sacra Tridentina Synodus, 20 décembre 1905) - "Jésus Christ et l'Eglise désirent que tous les fidèles s'approchent chaque jour du banquet sacré, surtout afin qu'étant unis à Dieu par ce sacrement, ils en reçoivent la force de réprimer leurs passions, qu'ils s'y purifient des fautes légères qui peuvent se présenter chaque jour, et qu'ils puissent éviter les fautes graves auxquelles est exposée la fragilité humaine : ce n'est donc pas principalement pour rendre gloire à Dieu, ni comme une sorte de faveur et de récompense pour les vertus ceux qui s'en approchent." [...]
La communion fréquente et quotidienne demande seulement aux fidèles l'état de grâce (absence de péché mortel) et l'intention droite (ne pas agir par habitude ou par vanité). [...]
Ces décrets sur la communion quotidienne et sur la communion des enfants représentent bien un "évènement historique dans la pratique sacramentelle de l'Eglise". Ils mettent fin, en principe, au rigorisme janséniste qui avait abouti à faire disparaître la communion des fidèles de la majorité des messes. La communion redevient une dimension normale de la messe et de la vie chrétienne.
source : Eucharistia : encyclopédie de l'Eucharistie publié sous la dir. de Maurice Brouard
Bonne journée