Que signifie la "caverne", au delà de l'introspection pour découvrir la vérité cachée ?
Question d'origine :
La caverne : Lieu obscur secret des passions et du vice représente introspection nécessaire pour découvrir la vérité cachée et affronter ses peurs . Dans le même ordre d'idée que peut-elle signifier d'autre
Réponse du Guichet
L'Allégorie de la Caverne de Platon, qui inspire encore la philosophie contemporaine, met en exergue une condition humaine coupée radicalement du monde invisible des "Idées" qui ne peut être saisi que par l’intellect et non par le sensible. Cette allégorie parle de l’ignorance mais aussi de l’éducation des hommes : le trajet qui mène le prisonnier de l’ombre souterraine à la lumière du jour représente le long entraînement dans le domaine de l'abstraction mathématique pour atteindre le Beau, le Vrai, le Juste etc...
Au delà de la philosophie platonicienne, le motif de la caverne est récurrent dans les imaginaires des cultures humaines : par sa capacité de réclusion, elle symbolise le lieu propice à la rencontre avec le divin, mais aussi la culture magique, le ventre de la mère et l'inconscient en psychanalyse, ou encore la quête intiatique dans les mythologies des peuples premiers...
Les symboles de la caverne dans l'imaginaire humain sont ainsi abondamment explorés dans la philosophie platonicienne, mais aussi dans la mythologie, la psychologie, les traditions spirituelles et l'anthropologie préhistorique.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir ce que signifie la "caverne", au delà de l'introspection pour découvrir la vérité cachée et affronter ses peurs.
L'Allégorie de la Caverne est développée chez le philosophe antique grec Platon, (v.428-348 av. J.-C.), dans son ouvrage La République. La revue en ligne Philosophie Magazine donne des éléments sur la portée de cet ouvrage :
Dans la République, il déploie son idée d’un État gouverné par des philosophes-rois, sans ambition mais infaillibles. C’est également dans ce long dialogue qu’il résume sa vision du monde avec la célèbre allégorie de la caverne. Tout ce que nous percevons par les sens n’est qu’illusion par rapport à l’essence – ou l’Idée éternelle – de ces objets. Il existe une quantité de tables différentes. Mais si nous les nommons ainsi, si nous les reconnaissons même, c’est parce que nous avons à l’esprit l’essence de la table, qui n’est pas en bois et n’a pas quatre pieds, qui ne s’use jamais. C’est ainsi que Platon redéfinit tout ce que cherchent les hommes : le Beau, le Vrai, le Juste, etc. Pour atteindre ces idées, il faut un long entraînement, notamment dans le domaine de l’abstraction mathématique.
Si Platon n’aime pas la démocratie, il a cherché à fonder une vérité pure qui dépasse les apparences. C’est pourquoi il inspire encore de nombreux philosophes contemporains, comme Alain Badiou.
Source : Platon (Philosophie Magazine)
Platon inspire en effet la philosophie d'Alain Badiou (1937 -). En 2012, ce dernier propose ainsi une nouvelle traduction sous forme de réécriture originale du grand texte platonicien : La République de Platon (Fayard, 2012).
Chez Platon, Badiou puise un goût prononcé pour l’universel. Comme Platon, il considère d’ailleurs que les mathématiques sont le langage par excellence de l’ontologie, de la description du réel. Cependant, Badiou complète cette approche mathématique par une réflexion sur l’événement, le moment imprévu, contingent, où des vérités s’incarnent et entrent dans le monde. Les différentes « époques » sont pour lui des conditions d’épanouissement et de renouvellement des vérités, dans les quatre grands domaines de l’existence : la science, l’art, l’amour et la politique. La philosophie n’est pas, à proprement parler, le lieu de la vérité : son travail consiste essentiellement à rendre compte de la manière dont les vérités surgissent.
Source : Alain Badiou (Philosophie Magazine)
Le spécialiste des philosophies anciennes Arnaud Macé, dans son article Au fond de la caverne du 17 janvier 2023, pose cette question : Pourquoi Platon met-il en scène cette étrange histoire que l’on a pris coutume d’appeler l’allégorie de la caverne ? Voici des extraits saillants de sa réponse :
Notre condition pourrait donc être comparée à celles de prisonniers enchaînés depuis toujours au fond d’une grotte, auxquels on aurait fait croire que les ombres projetées sur le mur devant lequel ils sont enchaînés sont la réalité même. Les ombres que les prisonniers s’évertuent à déchiffrer ne sont pas même celles des choses que l’on peut voir à l’extérieur de l’antre caverneux : ce ne sont que les ombres d’objets qui sont eux-mêmes des répliques – des statues transportées par des hommes derrière un mur, imitations en bois ou en pierre des choses du dehors –, et la lumière qui projette leur silhouette n’est pas non plus celle du soleil qui brille à l’extérieur, mais celle, blafarde, d’un simple feu allumé pour l’occasion, à l’intérieur de la caverne. Bref, rien de ce qui se projette sous nos yeux ne provient directement de l’extérieur. Nous sommes radicalement coupés de la réalité.
[...]
L’Idée, la Forme (idea, eidos) : tel est le concept fondamental de la philosophie platonicienne. Qu’est-ce qu’une Forme ? [...] La Forme n’est pas un concept, ou une réalité mentale : elle est cette unité réelle que partagent les choses qui méritent le même nom. Il en va de même pour toutes les choses belles, grandes, justes, bonnes : il y a à chaque fois une unité, la Forme, qu’elles partagent et qui fait d’elles des choses belles, grandes, justes et bonnes. La Forme, c’est un bien commun : elle ouvre une communauté, pour toutes les choses qui viennent y prendre part, tous les actes, tous les corps qui pourront être dits beaux, bons, grands, etc. Or il découle de cette unité que la Forme est invisible. La justice, la bonté, nous ne les avons jamais vues, car nous ne percevons toujours que des corps ou des actes individuels – et jamais ce qu’ils partagent absolument tous. L’unité de toutes les choses belles ne peut être vue : elle peut seulement être pensée – on dit en ce sens que la Forme ou l’Idée est intelligible, au sens où elle est saisie par l’intellect, et non sensible, c’est-à-dire saisie par les sens.
Revenons à l’allégorie de la caverne. Elle parle donc de l’ignorance et de l’éducation des hommes : le trajet qui mène le prisonnier de l’ombre souterraine à la lumière du jour est celui que l’on fait aussi grâce à l’éducation, en quittant le monde de nos sens pour découvrir celui des Formes, le seul réel. Faire apprendre, ce n’est pas remplir un esprit d’un nouveau contenu : c’est retourner son regard, faire parcourir à celui-ci le chemin qui mène des images d’images aux images, et de celles-ci aux réalités originales. On peut lire avec précision les étapes de cette initiation en la rapportant à la célèbre image de la ligne, proposée par Platon à la fin du livre VI de La République : les choses que nous percevons, sensibles (toutes les abeilles par exemple), sont des images de choses intelligibles (l’unité que partagent toutes les abeilles). Et comme nous l’apprend le Timée, les Formes se traduisent à leur tour dans le monde sensible sous l’aspect de structures mathématiques. La conversion du regard consiste à comprendre que ce qu’il y a de plus réel, dans notre monde, ce sont ces unités que partagent toutes les choses qui ont un trait commun, puis un peu moins réel mais toujours plus réel que ce que nous percevons, les figures géométriques et les rapports mathématiques qui donnent à notre monde une certaine constance. L’apparence chatoyante que saisissent les peintres n’est que l’ultime surface des choses, par laquelle elles cessent de pouvoir être pensées. Cette critique de la toute-puissance des images n’est-elle pas dévastatrice pour nous, qui, aujourd’hui, avons multiplié les cavernes (les salles de cinéma) et les écrans où se projettent les mondes virtuels ? En réalité, Platon nous avertit plutôt contre la tentation de prendre les images pour le réel et nous invite à poser aux images la question de leur réalité.
Au delà de la philosophie platonicienne, le motif de la caverne et la symbolique du monde souterrain nourrissent les imaginaires de toutes cultures et de toutes époques, comme en témoigne cette sélection de documents issus de nos collections :
La symbolique du monde souterrain et de la caverne [Livre] / Jean-Pierre Bayard, 1973
Interrogation sur le sens spirituel du monde souterrain abordant le thème de la descente de l'esprit dans la matière et sa lente cristallisation.
La caverne [Livre] / Myriam Philibert, 2003
L'"homme des cavernes" est allé en leur sein, dès l'aube des temps, danser, battre du tambour et se livrer à d'étranges cérémonies. Des souterrains, des cryptes, des hypogées ont hébergé tout un peuple fantasmagorique de fées, dragons, nains et autres démons s'adonnant à d'occultes travaux. Puis des dieux y sont nés...
Dans Le mythe de l'éternel retour [Livre] (1989), Mircea Eliade évoque la symbolique cosmogonique et initiatique de la grotte dans les mythologies des peuples premiers. L'homme et ses symboles [Livre] de G. Jung (2022), parle de la caverne comme symbole de l"inconscient.
En 2022, l’anthropologue et préhistorien Jean-Loïc Le Quellec a proposé une approche de la Caverne préhistorique dans son ouvrage La Caverne originelle (éd. La Découverte, 2022) : les œuvres des cavernes pourraient être liées à un mythe de création, celui de l'Émergence primordiale. "Un type de récit qui raconte que les humains et les animaux vivaient autrefois sous terre, mais qu’ils sortirent au jour pour se disperser à la surface du globe", précise l’auteur. L'article Comment les sociétés préhistoriques exploraient-elles et aménageaient-elles les grottes ? (ça m'intéresse, 28 janvier 2026) parle d'espace liminal, reliant le monde des vivants à celui des esprits ou des ancêtres :
Des recherches archéologiques montrent que les habitats en grottes ne servaient pas qu’à s’abriter. Les gisements des abris sous roche du Paléolithique moyen révèlent une structure par zones : l’espace de vie et de stockage à l’entrée et, en profondeur, une cavité dédiée au monde des esprits.
La bibliothèque numérique en science humaines et sociales, Cairn (accessible avec un abonnement à la bibliothèque Lyon Diderot), donne accès à des documents traitant de la symbolique initiatique, divine, magique et même maternelle de la Caverne :
- "La caverne de Pythagore" / Delattre, C. (2008). Dans D. Auger et É. Wolff Culture classique et christianisme : Mélanges offerts à Jean Bouffartigue (p. 179-189). Picard
Par sa capacité de réclusion, la caverne est susceptible à la fois de concentrer et de transformer la montagne grecque en un espace fermé, hermétiquement distinct du reste du monde. Loin d’être une zone frontière, elle instaure un espace parallèle au monde des hommes où une forme de vie peut suivre son cours [8]. Le séjour dans la caverne peut alors devenir le signe d’une sélection hors du champ de l’humain susceptible de se prolonger indéfiniment. Par conséquent, la montagne et surtout la caverne sont un lieu propice à la rencontre avec le divin, qui trouve à se manifester dans un espace protégé et à l’abri des indiscrets [9].
- "Chapitre I. La philosophie de l’histoire. Le début de la fin : Penser la décadence avec Oswald Spengler (p. 25-78)". Presses Universitaires de France
[...] On sait que le symbole fondamental de la culture « magique » est la caverne qui s’oppose à l’espace infini et ouvert du faustisme.
Pour approfondir votre recherche, nous vous orientons enfin vers des dictionnaires des symboles. En voici une sélection, issue de nos collections :
Dictionnaire des symboles [Livre] / Miguel Mennig, 2005
Dictionnaire des symboles, mythes et croyances [Livre] / Corinne Morel, 2004
Dictionnaire des symboles [Livre] : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres / Jean Chevalier, Alain Gheerbrant ; édition par monsieur Christian Lacroix, 2019
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