Quelle part de l'opinion publique iranienne soutient le régime atuel ?
Question d'origine :
Une répression terrible sevit en Iran contre les opposants au régime. Quelle part de l'opinion publique iranienne soutient ce régime?
Réponse du Guichet
La répression que subit la population iranienne depuis le 28 décembre 2025 est d'une ampleur inédite. Selon une source officielle émanant de deux hauts responsables du ministère iranien de la Santé, le nombre de victimes s'élèverait à plus de 30 000 morts. Plus encore que lors des précédentes contestations (la révolte contre la vie chère en 2019 puis le soulèvement « Femme, vie, liberté », suite au meurtre de Mahsa Amini), une large majorité des iraniennes et des iraniens rejettent le régime. Comme l'analysent plusieurs spécialistes, le fait que les manifestations aient débuté au sein du bazar de Téhéran qui agglomère plutôt une sociologie conservatrice, est une preuve d'un ralliement massif contre le régime des mollahs. Par ailleurs, de jeunes gens enrôlés comme gardiens de la révolution témoignent également non pas de leur conviction idéologique à l'égard du régime, mais plutôt de la peur de perdre leur travail ou de la crainte pour leur vie.
Bonjour,
il nous est difficile de savoir quelle est la part de l'opinion publique iranienne qui soutient le régime.
Nous vous recommandons la lecture de la sélection d'articles et analyses cités ci-dessous, parus depuis début janvier.
Pour autant, même si nous ne sommes pas en mesure de vous donner des chiffres précis concernant le soutien au régime actuel, plusieurs analystes s'entendent pour affirmer que l'opposition au régime iranien est massive et qu'une grande majorité de la population attend la chute du régime de Ali Khamenei.
Ainsi Farid Vahid, chercheur et enseignant à Sciences Po affirme le caractère inédit de ses manifestations contre le régime :
La vague de protestations qui touche actuellement le pays est inédite à plusieurs égards. Premièrement, elle concerne l’ensemble des régions, mais surtout toutes les classes sociales. Si le mouvement de 2019 touchait principalement les classes populaires et celui de 2022 les classes moyennes, la contestation actuelle traverse désormais l’ensemble de la société, dans une ampleur sans précédent depuis le « mouvement vert » de 2009. La majorité de la population iranienne aspire aujourd’hui à une séparation complète de la politique et de la religion, à une normalisation avec le monde, aux libertés civiles et individuelles, ainsi qu’à une prospérité économique, autant d’aspirations qui ne pourront voir le jour tant que le régime reste en place.
Source : article " La République islamique d’Iran entre dans sa phase finale » paru dans le Monde, le 12 janvier 2026 (article à retrouver dans son intégralité sur la plateforme Europresse, accessible à la bibliothèque municipale de Lyon ou via votre abonnement )
Retrouvez également un entretien de Farid Vahid dans un récent épisode de l'émission " Le dessous des cartes " visible sur la plateforme Arte.
L’avocat et essayiste, Ardavan Amir Aslani, dans une interview du 07 janvier 2026, pour RFI affirme également que " les manifestations dans le Grand bazar de Téhéran signifient que la théocratie du régime a perdu sa base."
De même, la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, revient sur le caractère historiquement conservateur des commerçants du bazar de Téhéran ainsi que sur une convergence des luttes qui a grandi avec l' explosion des inégalités sociales et économiques.
La révolte que connaît le pays actuellement a un caractère inédit : ce sont les commerçants du bazar, le cœur battant de l’économie, pourtant conservateurs et naguère proches du pouvoir clérical, qui l’ont enclenchée...plus de la moitié des Iraniens se trouvent sous le seuil de pauvreté, et la classe moyenne disparaît, s’appauvrissant toujours davantage, alors qu’une minorité au pouvoir, ou proche du pouvoir, continue de profiter de la manne pétrolière et de s’enrichir.
A la faveur des mobilisations, les différentes strates de la population iranienne se sont rapprochées...la convergence des luttes de différentes catégories sociales, ethniques, religieuses sont susceptibles de libérer les peuples d’Iran de l’étau d’un régime qui a sacrifié les intérêts nationaux à ses propres intérêts.
Source : article paru le 7 janvier dans le Monde et intitulé « En Iran, la révolte est enclenchée par les commerçants du bazar, pourtant conservateurs » (accessible en intégralité via l'abonnement BmL).
Le philosophe iranien, Behrang Pourhosseini, évoque dans une analyse parue sur le media en ligne AOC, une opposition clairement idéologique et qui représenterait 80% de la population iranienne. Le chercheur met également en évidence le nombre de foyers de contestations présents partout en Iran et pas seulement dans les grandes villes :
Réduire donc ce soulèvement à une simple révolte des affamé.e.s serait une erreur majeure Les images venues d’ Abdanan, l’une des villes les plus marginalisées, à la frontière irakienne dans la province d’Ilam, en apportent une réfutation éclatante. Les manifestants y ont pris d’assaut un magasin lié aux gardiens de la révolution chargé de distribution d’aides alimentaires, non pour se nourrir, mais pour déchirer les sacs de riz et jeter en l’air des poignées de riz : une scène de liesse et de dépense pure, une affirmation de la dignité humaine au-delà de la pauvreté et des revendications économiques immédiates.
Il est tentant, dans les moments révolutionnaires, de dessiner le peuple comme une unité compacte, animée par une volonté générale qui tranche la tête du souverain pour en replacer une autre. Sans fétichiser les chiffres ni se réfugier dans l’arithmétique froide, il faut pourtant reconnaître que par vagues successives de manifestations, et souvent au prix de leur sang, une majorité d’Iranien.ne.s dit non à la République islamique...
Ce rejet traverse aussi ce que l’on appelle la « fraction grise », ces observateurs et observatrices silencieux qui attendent qu’une vague révolutionnaire gagne en intensité pour s’y joindre. Le ras-le-bol est massif et transversal.
Le philosophe nuance son propos en revenant sur les paradoxes d'un peuple qui en 2022 lors du soulèvement " femme, vie, liberté " appelait à une émancipation féminine et universelle et qui aujourd'hui semble attendre le retour de la dynastie des Pahlavi en la personne de Reza Pahlavi, fils du Shah, figure paternaliste et royaliste ( à écouter à ce sujet, sur Radio France " le Shah d’Iran, la démesure au pouvoir ") :
Celles et ceux qui, en 2022, ont scandé « Femme, vie, liberté », un mot d’ordre qui a érigé la cause féministe en horizon universel, sont bien les mêmes qui aujourd’hui crient « Vive le Shah » et appellent au retour du fils du roi, au « bon père », au « chef salvateur » ? S’agit-il d’un seul et même peuple ou de deux peuples différents ?
Source : " A quoi rêvent encore les Iranien.ne.s ?" analyse parue sur le media en ligne AOC, 26 janvier 2026
Dans le même ordre d'idée, l’anthropologue, Fariba Adelkhah se demande comment les deux Iran vont pouvoir vire ensemble, entre ceux qui ont scandé « À mort la République » et « Vive le roi ! », et ceux qui vont continuer à travailler dans cette République, ses institutions, ses entreprises, ses universités, ses écoles ? » (source AOC, article " l'Iran est-il déjà en guerre civile ?").
Sur les principaux soutiens du régime des mollah, nous vous recommandons vivement l'article du chercheur Simon Fauret, paru dans le media en ligne, " les clés du Moyen-Orient ". L'article est particulièrement éclairant sur l'histoire des gardiens de la révolution (aussi appelés Pasdaran) et les Bassidj (milice "populaire" créée en 1979).
L'auteur rappelle qu'aujourd'hui nombre d'engagés ne le sont pas par conviction mais par nécessité :
Khomeini, en 1979, appelait à la création d’une force populaire de 20 millions de membre . Si son objectif semble de nos jours encore utopique, la milice Bassidj s’est développée au-delà de la période révolutionnaire. Les Bassidj, volontaires recrutés en priorité parmi les jeunes Iraniens.Ils sont censés surveiller les activités des citoyens, arrêter les femmes qui ne respectent pas les codes vestimentaires du régime et saisir tout matériel jugé « indécent » .
Les milices sont présentes dans la plupart des villes iraniennes et disposent d’un bureau dans les principales mosquées du pays. Le cœur des Bassidj se situe toutefois dans les milieux universitaires, avec l’Organisation des professeurs bassidj et son homologue étudiant. Près de 2 500 bataillons ont été créés (afin de former une armée populaire. Néanmoins, certains Iraniens semblent désormais s’engager dans les Bassidj non pas par conviction mais par nécessité, car la qualité de membre apporte des avantages (salaires, bourses universitaires, avantages sociaux, etc.) aux jeunes recrues souvent pauvres.
Enfin en guise de conclusion, nous vous recommandons le reportage " Dix jours dans l'Iran qui résiste " visible sur la plateforme Arte, dans lequel nous suivons, entre autres, un jeune iranien qui, faisant son service militaire obligatoire, a été appelé comme réserviste par les gardiens de la révolution. Il fait part de son déchirement lors de sa participation auprès des forces armées, lors des manifestations sanglantes du 8 et 9 janvier 2026.
Bonnes lectures.
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