Pourquoi n'aime-t-on pas certaines personnes au premier regard ?
Question d'origine :
Pourquoi y-a-t-il des 'gens avec qui le courant ne passe pas?' Il y a des gens avec qui on peut bien s'entendre mais pourquoi y--t-il des gens qui degagent quelque chose que nous n'aimons pas? Et pareil pour moi, il y a des gens qui me rejettent tout de suite...quelles sont les raisons qui expliquent ce phenomene?
Réponse du Guichet
L'apparence physique et le comportement influencent notre perception d'autrui au premier regard mais ces premières impressions reposent bien souvent sur des biais cognitifs et des stéréotypes. Ce jugement subjectif privilégie souvent la ressemblance et les points communs. On est attiré par ce qui nous est proche.
Bonjour,
Lorsque nous rencontrons une personne, notre première impression va se baser sur ses caractéristiques physiques, son comportement, son état émotionnel, sa voix, ses vêtements, le contexte, etc. Quelques secondes suffisent à notre cerveau pour se forger une opinion, bonne ou mauvaise sur un individu. Or, ces premières impressions, sous le joug de biais cognitifs et de stéréotypes peuvent bien souvent être erronées et perdurer dans le temps au lieu d’être facilement corrigées.
Alors, quelle personne nous semble digne de confiance ? Compétente ou dominante ? Et sommes-nous réellement capables de déduire la personnalité d’un inconnu à partir de ses caractéristiques externes ? Ces questions ne datent pas d’hier. Déjà au XVIIIe siècle, le pasteur suisse Johann Kaspar Lavater (1741-1801) a inventé le terme de physiognomonie pour nommer le décryptage de la personnalité d’après sa physionomie. Puis, différents auteurs ont tenté de déterminer, par déduction à partir de ses traits, les grandes lignes de la vie d’un être humain… Ainsi au XIXe siècle, le criminologue italien Cesare Lombroso défendait la thèse du criminel-né reconnaissable notamment à la forme de son crâne et à sa denture anormale.
Ces idées se sont ensuite révélées totalement fausses. Mais cela ne nous empêche pas de forger notre première impression à partir de certains traits du visage. Le fait est que l’on dispose de fort peu d’informations au moment où l’on croise quelqu’un pour la première fois. Ainsi, par exemple, nous évaluons les visages classiques et simples – grands yeux, tête ronde et petit nez – plus positivement que les visages plus singuliers. De telles proportions rappellent à l’observateur l’apparence de poupons et donneraient donc l’impression d’une personnalité plus cordiale, plus innocente, mais également plus faible psychologiquement et moins compétente. La hauteur des sourcils influe également sur la perception d’une expression faciale a priori neutre : quand ils sont hauts, la personne semble agacée ou étonnée.
Nous avons aussi tendance à considérer les individus physiquement attrayants comme plus cordiaux, plus forts et plus compétents. Cette distorsion cognitive est connue sous le nom d’effet de halo : on déduit d’une propriété positive observable (ici, l’attractivité) d’autres caractéristiques positives encore inconnues (par exemple, l’amabilité).
D’autres facteurs influent sur la façon dont nous interprétons les traits d’un visage, à commencer par nos propres points de vue. C’est ce qu’a découvert en 2018 l’équipe du neuroscientifique Jonathan B. Freeman, à l’université de New York. Dans ses expériences, encore une fois, les participants devaient évaluer la fiabilité, l’agressivité, la dominance, l’intelligence et la stabilité émotionnelle de différents individus d’après leur visage. Les sujets devaient aussi estimer la fréquence à laquelle certains traits de personnalité sont liés à une même caractéristique physique.
Ainsi, ceux qui étaient fermement convaincus que les personnes intelligentes étaient forcément dignes de confiance attribuaient ces deux traits en se fondant sur des caractéristiques similaires des yeux. Mais ce n’était pas le cas des volontaires pensant qu’on pouvait se méfier d’un individu intelligent.
Nos expériences passées interviennent aussi dans nos jugements et la confiance que nous accordons à quelqu’un au premier coup d’œil, comme l’a montré en 2018 la psychologue Oriel Feldman-Hall, de l’université Brown, à Rhode Island. [...]
La façon dont nous jugeons autrui repose en outre sur des stéréotypes, à savoir des croyances simplificatrices et généralisatrices à propos des membres d’un groupe social (voir l’encadré cidessous). En 2009, Robert Livingston, à l’université Harvard, et Nicholas Pearce, à l’université Northwestern, ont confirmé ce constat. Ils ont montré à des volontaires des photos de vrais chefs d’entreprise à la peau foncée ou claire, et leur ont demandé de juger de leur cordialité et de leur compétence. Les participants devaient aussi dire à quel point les visages étaient « poupins ». Car normalement, les personnes ayant des traits proches de ceux des bébés (des traits dits « néoténiques ») sont considérées comme moins compétentes et ont donc plus de difficultés à atteindre des postes de direction. Fait intéressant : les chercheurs ont observé que les chefs d’entreprise à la peau foncée de leur échantillon avaient dans l’ensemble des visages aux caractéristiques juvéniles. Ces derniers dirigeaient souvent des entreprises prestigieuses, gagnaient plus d’argent que d’autres patrons à la peau foncée mais qui avaient des traits plus anguleux et, pour les volontaires de l’étude, ils paraissaient plus cordiaux que leurs homologues blancs. Livingston et Pearce pensent que dans ce cas-là, le fait d’avoir ces caractères néoténiques compense en quelque sorte une certaine « menace » que le stéréotype du Noir représente souvent.
Nos premières impressions sont presque toujours fausses
Mais une chose est certaine : toutes les premières impressions ne se confirment pas, surtout s’il s’agit de stéréotypes autour des Noirs et des Blancs, des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes. Néanmoins, Todorov pense que certaines caractéristiques extérieures nous aident parfois à évaluer avec précision des situations. Ce sont avant tout des mimiques émotionnelles : « Si quelqu’un a l’air joyeux, il sera certainement prêt à vous aider dès maintenant. En revanche, une personne en colère ne sera probablement pas très gentille avec vous à ce moment-là et dans cette situation. »
Toutefois, il est important de ne pas déduire la personnalité globale d’un individu sur la base d’une seule et brève interaction. C’est pourtant ce que la plupart d’entre nous faisons, car nous oublions que les comportements changent avec le temps et les circonstances. Cette distorsion cognitive est appelée erreur d’attribution fondamentale : nous accordons trop d’importance à ce que nous percevons d’une personne à un moment donné, au détriment des facteurs externes et du contexte. Il est donc difficile de savoir si notre première impression est précise et correcte : elle dépend d’un trop grand nombre de facteurs tels que l’environnement, les attitudes de l’individu, son âge et le nôtre. C’est la raison pour laquelle nous jugeons souvent plus favorablement nos pairs, comparés à des personnes bien plus jeunes ou plus âgées.
source : Peut-on se fier à sa première impression ? / Stefanie Uhrig - Cerveau & Psycho, 116(11) - 19 novembre 2019 - p. 74-81.
Vous découvrirez de nombreux biais cognitifs présentés dans la fiche outil Fiche outil n° 0 : biais cognitifs.
Gustave-Nicolas Fischer revient dans cet article sur les facteurs en jeu dans une relation.
les relations sociales et interpersonnelles se manifestent à la fois dans des comportements et dans des mécanismes cognitifs tels que les préjugés et stéréotypes qui sont des formes de connaissances que nous produisons au cours de nos échanges [...]
Quels sont les facteurs essentiels qui interviennent dans l’établissement de nos relations ?
l Facteurs jouant dans la relation
Parmi les nombreux facteurs culturels, de personnalité, etc., qui influent sur la relation et qui ont été étudiés en psychologie sociale, l’on ne retiendra ici que ceux qui interviennent lors de l’établissement de nos relations.
Ces facteurs illustrent un aspect plus général qui est celui des conditions dans lesquelles une relation se crée.Un premier élément s’applique à de nombreuses relations : ce sont les circonstances à notre condition sociale qui constituent habituellement le cadre à I’intérieur duquel nous établissons nos relations avec autrui : selon Zajonc (1965), le simple fait de rencontrer fréquemment une même personne peut être un facteur incitateur pour engager la relation avec elle ; dans une situation professionnelle, par exemple, plus on travaille fréquemment avec des personnes qui nous sont sympathiques, plus la probabilité de développer avec elles des relations amicales est grande.
Des chercheurs qui se sont intéressés à cette question ont réalisé une étude en organisant une soirée dansante en début d’année pour des nouveaux étudiants; en fait, ils avaient préalablement constitué des couples à partir d’un choix aléatoire effectué par l’ordinateur; chacun se trouvait ainsi avec un ou une partenaire qui lui était désigné(e) en début de soirée; en vue de l’organisation de cette soirée, les chercheurs avaient obtenu au sujet de tous ces étudiants trois types d’informations, à savoir les résultats de tests d’aptitude et de personnalité, ainsi qu’une évaluation de l’attrait physique de chaque étudiant effectuée par un jury. L’objectif de cette expérience consistait à identifier parmi les trois facteurs : personnalité, aptitude et attrait physique, celui qui avait la plus grande importance dans I’établissement des relations.
Le déroulement de l’expérience comportait deux étapes : la première d’une durée de deux heures et demie, au cours de laquelle les couples ainsi formés, ont dansé et échangé ; la deuxième eut lieu pendant la pause au cours de laquelle on a demandé à chaque étudiant d’évaluer son ou sa partenaire ; une deuxième évaluation eut lieu quelques semaines plus tard. Les résultats obtenus par ces évaluations montrent qu’une seule chose avait été jugée importante aux yeux des étudiants, c’était l’attirance éprouvée envers son partenaire or celle-ci est surtout fonction de l’évaluation que l’on fait de son apparence physique ; on retiendra donc ici que l’apparence physique semble un facteur important dans l’attraction interpersonnelle (Walster et coll., 1966).
D’autres expériences ont mis l’accent sur l’importance des premières impressions, en montrant là encore le rôle essentiel de l’apparence physique dans la façon dont deux personnes se perçoivent, au début d’une rencontre. En fait, on a observé que les hommes et les femmes n’accordaient pas la même importance à I’aspect physique; les hommes semblent y attacher plus d’importance que les femmes; ces dernières considèrent l’accord avec le partenaire, le partage des mêmes intérêts, comme des éléments au moins aussi importants, sinon plus importants, que l’apparence physique.
Devant de tels résultats, on a cherché à mieux comprendre le rôle de l’apparence physique et on s’est aperçu que dans chaque culture, il existait des stéréotypes concernant la beauté ; ainsi les traits physiques deviennent des canons de la beauté en fonction des jugements sociaux ; certaines recherches ont par ailleurs montré que des personnes que l’on trouvait moins belles, étaient considérées comme plus heureuses, plus intelligentes, plus sociables, que celles que l’on trouvait belles. Ainsi l’apparence physique est-elle qualifiée psychologiquement et socialement, suivant les canons de la beauté dans une société donnée.
Pourtant si l’apparence physique semble être un facteur prédominant dans certaines études, d’autres montrent que si on trouve quelqu’un aimable, on a également tendance à le trouver charmant ou généreux.
Au cours d’une expérience, on a fourni à des étudiants une description de la personnalité de plusieurs femmes en des termes soit très favorables, soit moyennement favorables, soit défavorables; on leur a ensuite montré les photos correspondant à ces descriptions et on leur a demandé d’évaluer leur degré d’attirance physique en fonction de ces divers traits de personnalité. On a pu observer que les personnes décrites comme chaleureuses, serviables, ou prévenantes, étaient évaluées comme étant plus belles que les autres; ainsi plus le jugement porté sur les qualités personnelles de quelqu’un est positif, plus l’évaluation concernant son apparence physique est elle aussi, positive.
Ces résultats rejoignent d’autres études ou observations quotidiennes qui montrent que plus une femme aime un homme, plus elle le trouve beau physiquement. Un autre facteur joue dans l’établissement des relations : l’existence ou non d’intérêts communs, d’attitudes communes, d’opinions partagées, etc.
De nombreuses recherches ont montré que les gens qui se découvrent avoir les mêmes idées ou les mêmes centres d’intérêt, ont tendance à entrer plus facilement en relation les uns avec les autres. En outre, la perception de l’existence de ces traits communs dans une relation, peut donner lieu à un phénomène de surévaluation de la ressemblance entre ses propres positions et celles d’autrui ; ainsi par exemple, des hommes amoureux d’une femme ont tendance à surestimer leurs points communs ; un tel résultat a été expliqué par le fait que si l’on perçoit quelqu’un comme aimable, on aura tendance à le considérer également comme proche de nous.
II apparaît donc que nous entrons plus facilement en relation avec des personnes dont les centres d’intérêts, les façons de voir, les attitudes, sont proches des nôtres ou évalués comme tels, car nous supposons que ceux qui partagent nos idées sont plus aimables que les autres et nous croyons qu’ils éprouvent les mêmes sentiments à notre égard.En résumé, toutes ces données ont tendance à montrer que lorsque les gens établissent des relations avec autrui, celles-ci se font habituellement sur la base de l’attraction éprouvée envers lui, ce qui se traduit, entre autres, par l’importance accordée à son aspect physique et par le fait qu’on cherche à se rapprocher de ceux qui nous ressemblent le plus de par leurs opinions ou leur statut social.
source : Le concept de relation en psychologie sociale / Gustave-Nicolas Fischer - Professeur de psychologie sociale. Université de Metz
Quelques documents pour aller plus loin :
Tout d'abord quelques articles sur la "première impression" :
Gare à la première impression ! / Nicolas Guéguen - Cerveau & psycho N° 99 - 18 avril 2018
La première impression : un biais cognitif inconscient / Paul Goldman - IRP - 28 mars 2023
Pourquoi la première impression est-elle si importante et comment pouvons-nous l'améliorer ? / Psychologue.net - 13 octobre 2020
Les premières impressions sont inébranlables / Anne-Laure Lebrun - Le Figaro - 21/02/2014
Puis quelques livres et articles sur les relations interpersonnelles et la psychologie sociale. La psychologie sociale est un domaine des sciences humaines et sociales qui explore depuis longtemps les facettes des relations interpersonnelles. Elle étudie notamment le concept d'Attraction interpersonnelle :
Psychologie sociale : cours, méthodologie, entraînement / Fabien Girandola, Christophe Demarque, Grégory Lo Monaco
Psychologie sociale / Jacques-Philippe Leyens, Vincent Yzerbyt
Psycho-sociologie de l'amitié / Jean Maisonneuve, Lubomir Lamy
Les relations interpersonnelles / Gabriel Moser
Traité de psychologie des émotions / sous la direction de David Sander et Klaus R. Scherer
Compétence et agentisme dans le jugement social / Carrier, A., Louvet, E. et Rohmer, O. (2014). Revue internationale de psychologie sociale, Tome 27(1), 95-125.
Bonne journée.
Estime de soi et fin du monde