Que penser de l'idée que les classes moyennes en France sont en voie de déclassification ?
Question d'origine :
Cher guichet,
Que penser de l'idée que lescalsses moyennes en France sont en voie de déclassification comme on lit parfois ?
Réponse du Guichet
Le déclassement des classes moyennes fait écho à l'actualité : la France serait sous la moyenne européenne en PIB par habitant (selon Eurostat) suscitant un vif débat médiatique. Au-delà des indicateurs bruts, critiqués par Dominique Seux, les analyses sociologiques (Chauvel, Lazarus, Duvoux etc.) semblent confirmer un affaiblissement progressif des classes moyennes caractérisé notamment par une inquiétude face à l'avenir et la peur du déclassement.
Bonjour,
Votre question résonne avec l'actualité. Une chronique écrite par l'essayiste Antoine Foucher le 26 janvier dernier et publiée par le journal Les Echos a fait grand bruit au point d'être reprise et commentée abondamment dans la presse nationale : « Les Français désormais moins riches que la moyenne européenne » (lisible avec un abonnement à la BmL grâce aux ressources Europresse et Cafeyn).
Cette analyse s'appuyait sur les chiffres de l'organisme de statistique européen, Eurostat, qui, pour la troisième année consécutive plaçait la France sous la moyenne européenne en terme de PIB par habitant. Si la moyenne européenne est à 100, le PIB par habitant en France ne s'élève qu'à 98,2 : Volume indices of GDP per capita, 2024.
Faut-il y voir un décrochage ou un ralentissement de la France face à nos voisins européens, une paupérisation croissante de notre population et, in extenso, un déclassement progressif des classes moyennes françaises ? Difficile de se faire une idée juste de la situation tant le battage médiatique a été intense ces derniers jours. Pour Nicolas Baverez, au Figaro, « La France est en voie de tiers-mondisation », tandis que François Geerolf, économiste à l’OFCE, fait le constat d'une France "doublement déclassée", au sein de l’Europe et par rapport à la puissance américaine sur France Culture.
Le journaliste économique Dominique Seux rappelle les limites d'un tel indicateur dans une contre chronique publiée quelques jours plus tard. Si le PIB par habitant est un outil éclairant, il n'est en rien révélateur du niveau de vie d'un pays. Celui-ci s'ajuste mal aux écarts démographiques entre pays, favorisant par principe les moins peuplés d'entre eux :
Une mise au point est ici indispensable : ces résultats doivent être interprétés avec des pincettes. Le PIB par habitant, d'abord, est un témoin de la production, pas du niveau de vie. Chacun sait que les Irlandais ne vivent pas deux fois mieux que nous, alors que leur indicateur est à 221. Dans leur cas, c'est l'activité des géants numériques américains qui rapatrient leurs bénéfices aux Etats-Unis. En clair, l'Irlande remonte artificiellement la moyenne.
(...)
Bref, on l'a compris, cet indicateur est « brut de décoffrage ». C'est d'autant plus le cas qu'on ne peut oublier les écarts démographiques. Le PIB par habitant en tient compte par définition, dira-t-on. Bien sûr, mais si les données concernant l'Italie et la France se rapprochent, c'est entre autres parce qu'il y a moins de bébés au-delà des Alpes. Par conséquent, cela fait reculer ici la richesse par tête tandis qu'elle grimpe là-bas.
Source : Notre déclassement, notre choix collectif, Dominique Seux (Les Échos, 4 février 2026)
Ainsi, au-delà de ce débat actuel sur la richesse nationale se pose une question plus structurelle, celle de la trajectoire à long terme des classes moyennes françaises. Si cette tribune a produit beaucoup de bruit, les études et analyses du niveau de vie des classes moyennes sur le temps long semblent valider elles aussi l’hypothèse d’un affaiblissement progressif de cette catégorie sociale.
Pour comprendre cet enjeu, encore faut-il préciser de qui l’on parle. Bien qu'aucune définition satisfaisante ne semble s'imposer, pouvoirs publics et/ou organismes privés tentent d'en délimiter les contours sociologiquement ou économiquement :
La classe moyenne, qu'est-ce que c'est ?
La notion de classe moyenne regroupe la population située au centre de l’échelle sociale. Elle est utilisée comme indicateur pour estimer les évolutions économiques et sociales d’un pays.
La notion de classe moyenne, bien que couramment utilisée, ne fait pas l’objet d’une définition précise. Elle regroupe une large part de la population située au centre de l’échelle sociale qui est parfois utilisée comme indicateur pour estimer les évolutions économiques et sociales d’un pays
Source : La classe moyenne, qu'est-ce que c'est ? - Ministère de l'économie.
Le site La Finance pour Tous, met en parallèle différentes conceptions des classes moyennes :
Selon l’Observatoire des inégalités, la classe moyenne représente la population située entre les 30 % les plus pauvres et les 20 % les plus riches.
Selon L’Organisation de Coopération de et Développement Économique (OCDE), la classe moyenne est représentée par les personnes ayant un revenu compris entre 75 % et 200 % du revenu médian (c’est-à-dire le revenu qui divise la population en deux parts égales).
Pour le Pew Research Center, qui fournit des données et analyses sur la société américaine, la classe-moyenne est caractérisée par les personnes ayant un revenu compris entre 66 % et 200 % du revenu médian.
Source : Qu’est-ce que la classe moyenne ? - La Finance pour tous (2025)
L'Observatoire des inégalités adopte une approche davantage économique du phénomène. Elle répartie les individus selon leur niveau de revenus et l'importance de leur ménage. Cette lecture, bien qu’indispensable pour mesurer les écarts de richesse, laisse volontairement de côté d’autres dimensions sociales, culturelles ou symboliques comme le niveau de diplôme, les hiérarchies professionnelles ou encore les modes de vie des individus concernés. Une personne vivant seule en France, est donc ici considérée appartenir à la classe moyenne si elle gagne entre 1683 et 3110 euros par mois.

Source : Pauvres, moyens ou riches ? Les revenus par type de ménage, Observatoire des Inégalités (2025)
La thèse du sociologue Louis Chauvel abonde dans le sens d'un déclassement des classes moyennes françaises. Selon lui, les classes moyennes seraient prises dans une « Spirale du déclassement » (édition revue et corrigée en 2019) "qui condamnerait à terme l’idéal de société construit autour du progrès générationnel" (résumé critique de Marion Plault, dans Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, sur OpenEdition). Les causes de ce déclassement sont multifactorielles et peuvent se résumer en 5 points selon le sociologue. Aussi, une fracture générationnelle s'est ouverte entre les premières générations d'après guerre et les suivantes, tandis que les classes moyennes actuelles feraient face à un "grand déclassement", avec un niveau de vie qui sera, selon lui, vite rattrapé par celui des pays européens plus modestes (prémonitoire ?). Convertir politiquement ces difficultés est le grand défi de la classe moyenne, qui par son hétérogénéité et sa masse, peine à à se mobiliser :
Selon L. Chauvel, l’idéal de la « civilisation de classe moyenne » s’effrite sous l’action conjuguée de cinq éléments corrosifs : l’essor des inégalités de patrimoine ; la désagrégation des classes moyennes ; le creusement d’une fracture générationnelle ; le « grand déclassement » qui se joue au niveau mondial ; le déni des intellectuels et des politiques face à ces évolutions. La combinaison de ces éléments produirait un déclassement systémique qui toucherait non seulement les classes populaires mais aussi les classes moyennes, appréhendées comme le substrat de notre société actuelle.
(...)
En effet il existe selon lui une fracture générationnelle entre les cohortes nées dans les années 1940 et les cohortes suivantes. Alors que les premières ont bénéficié de conditions particulièrement avantageuses lors de leur phase d’insertion professionnelle et ont conservé ce bénéfice tout au long de leur carrière, les secondes connaissent des conditions d’emploi beaucoup plus dégradées. Ainsi, alors que les premières « pillent des ressources sociales qui ne se renouvelleront pas, [elles] sapent […] l’avenir collectif des générations futures » (p. 133). Ces « générations sacrifiées » feraient face à d’importantes désillusions entretenues entre autres par la dévaluation des titres scolaires, la baisse de leur pouvoir d’achat immobilier et un manque de représentation politique.
Dans le quatrième chapitre, L. Chauvel cherche à nous convaincre de l’imminence d’une autre menace, le « grand déclassement » (terminologie malheureuse qui n’est pas sans rappeler celle du « grand remplacement ») qui se joue au niveau mondial. Les revenus des classes moyennes françaises seraient progressivement rattrapés par ceux des travailleurs des pays moins riches. Selon l’auteur, l’avenir sera en France celui d’une augmentation inéluctable des inégalités aux extrêmes de la distribution et d’un retour des structures de classes. Ce pessimisme est doublé par le fait que l’absence de contrepoids idéologiques ou identitaires (la « grande anomie identitaire » des classes moyennes) n’offre pas les conditions nécessaires à une mobilisation face à cette montée des inégalités.
Source : Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions
Sorti plus récemment, l'ouvrage Tous moyens ? Idées reçues sur les classes moyennes, dirigé par Catherine Leclercq et Olivier Masclet, dresse un constat assez similaire et pessimiste. L'article "Les classes moyennes pauvres sont de plus en plus nombreuses" décrit une trajectoire décliniste. L'époque insécurise, tandis que "l'expérience" et les perspectives des classes moyennes semblent plus atrophiées que jamais :
"On voit arriver des gens qui n'auraient jamais passé notre porte avant", confirme Laetitia Vigneron, conseillère financière de l'Union des associations familiales (UDAF) du Cher, "Des personnes qui travaillent, qui ont des crédits immobiliers ou des crédits voiture".
En jeu ici est la réalisation de la promesse socio-économique au coeur du contrat social construit en France depuis la Seconde Guerre mondiale selon lequel le travail, et notamment le travail salarié, doit être associé à un niveau de confort moyen, à la stabilité et à la reproduction de ce mode de vie, voire à son amélioration pour les générations futures. C'est la promesse de la Sécurité sociale qui confère une "propriété sociale" selon les mots de Robert Castel. A cette aune, dire que la classe moyenne s'appauvrit signifie que ses membres rencontreraient des difficultés croissantes à maintenir leur mode de vie, verraient leurs aspirations déçues par rapport à leur rêve de stabilité, ou encore subiraient des contraintes financières accrues.
L'appartenance à la classe moyenne implique une expérience du temps spécifique caractérisée par la stabilité dans l'emploi, le logement et la vie de famille. Celle-ci offre la possibilité de se projeter dans l'avenir, pour soi-même, notamment via la constitution progressive d'un patrimoine, en particulier immobilier dans l'intermédiaire des crédits, et pour ses enfants, via l'école (Lazarus, 2022).
(...)
En France, le décrochage des salaires des enseignants est souvent pris en exemple de cette perte de pouvoir économique des classes moyennes, mais l'on peut aussi citer celui des infirmières ou des policiers. L'inflation qu"a connu le pays en 2022, même si elle fut inférieure à celle de nombreux pays, a mis en lumière les budgets très contraints de la population salariée dont les revenus sont situés dans les déciles centraux de la distribution. Ainsi, les classes moyennes voient leurs revenus stagner, voire diminuer relativement au revenu médian, tandis que les dépenses augmentent.
Cette perte de pouvoir d'achat est parfois résumée par le terme de déclassement. Le concept a fait florès dans les années 2010. Pour Louis Chauvel, l'augmentation des prix des logements en est l'un des signes les plus patents, d'autant qu'elle fut permise par l'accroissement de la richesse des plus riches (Chauvel, 2016). Cette augmentation a rendu beaucoup plus difficile l'accès à la propriété et la constitution d'un patrimoine, sans compter la moindre stabilité de l'emploi. Il est de plus en plus difficile aux ménages ne vivant que de leur salaire de continuer à habiter dans les quartiers les plus favorisés des centres-villes. La dépendance péri-urbaine à la voiture engendre en outre des coûts (Blavier, 2021).
Plusieurs dynamiques semblent ainsi se conjuguer pour confirmer le décrochage économique de la classe moyenne, notamment dans sa définition la plus large qui serait celle des personnes incluses dans le travail. Ces dynamiques concernent aussi bien la situation vécue par les classes moyennes que leur possibilité ou pas de se projeter dans le temps. Nicolas Duvoux parle "d'un sentiment de déprise sur son avenir individuel et collectif" (Duvoux 2023).
Source : Jeanne Lazarus, dans Tous moyens ? ouvrage dirigé par Catherine Leclercq et Olivier Masclet (Le cavalier bleu, 2025) (p. 82-85)
Et de conclure pour Jeanne Lazarus (sociologue, directrice de recherche au CNRS) : "Si en majorité les membres des classes moyennes restent à l'écart de la définition statistique de la pauvreté, leur reproduction est désormais marquée par l'incertitude".
Tout aussi récemment, les conclusions du sociologue Nicolas Duvoux sont venues subvertir la manière d'appréhender le phénomène du déclassement des classes moyennes, et plus largement de la population française. Plutôt que de poursuivre dans l'évaluation traditionnelle de ce déclassement, ce sociologue s'intéresse plutôt aux ressentis et aux perceptions des classes moyennes, décrivant un sentiment d'insécurité croissant dans la population. Pour comprendre comment objectiver la façon subjective dont les Français envisagent leur vie et leur avenir, voir cet entretien donné à France Culture en février 2024 : Déclassement : quand les classes moyennes glissent, ainsi que son livre, disponible au prêt à la BmL : L'avenir confisqué (PUF, 2023), dont voici un début de résumé :
Croisant réflexion spéculative et enquêtes sur le bas, le milieu et le haut de la société, Nicolas Duvoux montre comment le sentiment de l’avenir constitue un indicateur précieux, et irremplaçable, de la position sociale. La capacité subjective à se projeter positivement dans l’avenir constitue une clé de lecture de la société au double sens où elle permet de décrire la hiérarchie sociale mais aussi de rendre compte des relations inégalitaires qui s’y nouent et de leur reproduction. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne face à la crise de l’avenir. Les plus dotés sont aussi les mieux à même de maîtriser l’avenir, individuel et collectif, ce qui entraîne anxiété et peur du déclassement au sein des classes moyennes, dépossession et insécurité radicale en bas de l’échelle sociale
Source : L'avenir confisqué de Nicolas Duvoux (PUF, 2023)
Dans une autre approche, nous attirons votre attention sur un autre livre du sociologue Camille Peugny, intitulé Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), qui décrit comment la montée d'un égoïsme contraint, notamment à cause du recul de l’État social, reconfigure en profondeur l'attitude des classes moyennes dans leurs stratégies de vie.
Bonne journée.
Fauché à 18 ans, millionnaire à 23 : la méthode ultra...