Quelle était la religion des numides pendant l'Antiquité ?
Question d'origine :
Quelle était la religion des numides pendant l'Antiquité?
Réponse du Guichet
Le paysage des croyances numides se compose de la tradition proto-historique berbère, à laquelle se superposent les apports grecs et romains. En Numidie comme dans les autres territoires du Nord de l'Afrique, le judaïsme, le christianisme et l'islam sont également présents.
Bonjour,
Le nom de Numidie dérive probablement du grec « nomades » signifiant « qui fait paître » et du latin « Numidae », les Numides. Selon certains chercheurs, cette appellation suggérait que les Numides étaient un peuple de bergers, vivant de l’élevage itinérant, un peuple à l’origine nomade, même si cette hypothèse ne fait pas l’unanimité.
La Numidie (IV s. av J.-C. – 40 av. J.-C.) occupait les territoires du Nord de l’Afrique, allant du Maroc oriental, à travers le Nord de l’Algérie et englobant l’Ouest de la Tunisie d’aujourd’hui. Les tribus berbères qui l’habitaient à l’Ouest s’appelaient les Massaesyles, alors que les tribus qui occupaient les territoires orientaux de la Numidie portaient le nom de Massyles. Pendant longtemps politiquement divisées, elles ont été unifiées sous l’égide de Massinissa en 205 av. J.-C., période où elles ont connu un âge d’or. Cirta, l’actuelle ville de Constantine en Algérie, était la capitale de ce royaume.
Pour esquisser les lignes générales, on peut dire que la culture et la religion numides s’étaient donc formées sur un substrat de la tradition proto-historique berbère enrichi par les apports gréco-orientaux et romains.
Cependant, dès que l’on examine les données en détail, la situation se complique. Les termes « Numide » et « Numidie » désignaient en fait des ensembles et des régions qui d’une part ne se recouvraient que partiellement à une même époque et qui d’autre part variaient selon les périodes en fonction des critères employés : géographiques, ethniques, culturels, religieux, politiques, militaires, administratifs. Les différentes périodes se sont évidemment superposées : temps antérieurs aux rois, royaumes, dominations romaine, vandale et byzantine. L’histoire des régions numides est traversée par diverses réalités comme les tribus, le christianisme et les rois tardifs.
La fondation par les Phéniciens d’Utique, de Lixus et de Carthage a mis les populations numides et maures en contact avec une civilisation phénicienne, elle-même réceptacle d’influences diverses, chypriote et italique notamment. Des sanctuaires de Baal Hammon ont été bâtis à Carthage, dans ses dépendances et dans les royaumes numide et maure. Les Numides païens vénèraient entre autres le dieu guérisseur Eshmun (assimilé au dieu grec Asklépios et à l'Esculape romain), ou Astarté, la déesse du monnayage punique africain, dont certains attributs renvoient à la déesse Ishtar.
Pendant toute l’époque romaine, l’appellation "Numidie" a donc recouvert des réalités extrêmement diverses et assurément complexes. La création de la province au IIIe siècle ne réussit ni à imposer un « concept romain de Numidie, maintenant précis et clair », ni à empêcher son extension à d’autres espaces qui pouvaient évoquer la Numidie traditionnelle. Toutefois, elle transforme progressivement les croyances en Afrique du Nord.
"Quand les dieux importés n’ont pas été contraints à la coexistence avec les divinités ancestrales, un processus syncrétique a entraîné leur enrichissement mutuel jusqu’à l’apparition de nouvelles entités propres à l’Afrique. Des dieux africains ont été « traduits » en romain – interpretatio romana – et, inversement, des dieux gréco-romains l’ont été en libyco-punique – interpretatio africana. En effet, même habillés à la romaine, tant était vif le désir d’intégration des élites africaines à Rome et à ses dieux, des divinités ont préservé leur substrat libyque. Les recherches de ces dernières décennies l’ont établi pour Saturne, Pluton ou Mercure"
Source : Nacéra Benseddik, Religion : dans l’Afrique antique, dans Encyclopédie berbère (2017)
La présence de chrétiens en Numidie est assurée dès la fin du IIe siècle par l’existence de martyrs comme Miggin, Sanaem, Namphamo, Lucitas (Saint Augustin, Lettre 16, 2).
La notion de Numidie chrétienne recouvre en fait des périodes diverses, en traversant avec ses caractères propres la période romaine (à partir de la fin du IIe siècle après J.-C.), vandale et byzantine.
Dès la première moitié du IIIe siècle, de nombreuses localités comptèrent des Chrétiens, beaucoup possédaient un évêque. Le nombre très élevé d’évêques africains peut s’expliquer en partie par la règle qui voulait qu’il y en ait un par cité ; toutefois on en trouve parfois dans de petites bourgades de statut juridique romain inconnu. Dès le milieu du IIIe siècle, des évêques sont attestés jusque dans les Aurès et les Nemencha.
Les différentes vagues de persécutions amenèrent leur lot de martyrs numides, ainsi la Passio Mariani cite des martyrs de la persécution de Valérien en 259, comme Agapios et Secundinus.
Au IVe et Ve siècle, le donatisme prend son essor dans le diocèse de l’Afrique romaine. C’est l’évêque de Casa Nigrae en Numidie (aujourd’hui Négrine, ville dans la wilaya de Tébéssa en Algérie), Donat le Grand, qui donne son nom à ce mouvement. Les donatistes refusaient de reconnaître les sacrements délivrés par les évêques qui ont failli lors de la persécution de Dioclétien au début du IVe siècle (303-305). Le Concile de Rome de 313 condamna cette position.
C’est à Thagaste, que la chrétienté doit l’une des personnalités les plus marquantes de son histoire : Aurelius Augustinus, connu sous le nom de Saint Augustin (354-430). Son évêché d’Hippone (Annaba en Algérie) était, en 391, partagé entre une population chrétienne, devenue en majorité donatiste, et une forte communauté manichéenne. Longtemps encore préoccupée par une tradition donatiste souterraine, la hiérarchie catholique allait connaître avec l’invasion vandale la persécution arienne. Dans toute l’Afrique, des vestiges archéologiques témoignent de l’enracinement du christianisme dans les anciennes cités comme dans les campagnes les plus reculées.
La région fut conquise par les Arabes dans les années 686-688. Après l’épisode bref, mais violent de la Kahina qui a organisé la résistance (698-703), les anciens territoires numides tombèrent assez rapidement entre les mains des nouveaux conquérants. Si l’appellation de Numidie s’efface à l’époque musulmane, sur le plan religieux, l’évolution de la région fut plus lente. Représentant un élément de population largement minoritaire en nombre, l’autorité musulmane dut sans doute composer dans une certaine mesure avec la majorité de la population. Légalement, les chrétiens pouvaient continuer à pratiquer leur religion en s’acquittant d’un impôt spécial, et il n’était pas dans l’intérêt des califes de diminuer trop rapidement la masse imposable. C’est ainsi que plus à l'Est, en Tripolitaine (aujourd'hui en Libye), des cimetières chrétiens attestent de la survivance très tardive de chrétientés locales.
"Longtemps encore, non seulement dans des contrées reculées, mais encore dans les villes, des chrétiens autochtones cohabitèrent avec la population musulmane. Même dans la ville sainte musulmane de Kairouan, il en subsistait encore au XIe siècle comme le montrent plusieurs épitaphes latines qui y ont été découvertes. Cependant, le mouvement était inexorable. La plupart des dernières communautés chrétiennes urbaines autochtones semblent avoir disparu avec la conquête almohade au XIIe siècle, parfois par l’exil (c’est le cas d’une église de Mahdia, aujourd'hui en Tunisie, dont l’équipement liturgique fut transporté à Palerme), souvent sans doute par conversion sur place"
Source : l’Encyclopédie berbère, n°34 (2012).
De nombreuses communautés juives sont présentes en Numidie et dans toute l’Afrique du Nord. Parmi elles, outre celle de Carthage, dont les rabbins sont mentionnés par le Talmud (IIe-IIIe s. après J.-C.), certaines sont attestées par les textes, d’autres ont laissé des inscriptions, comme les communautés des villes situées aujourd'hui en Algérie : Sitifis (actuellement Sétif), Cirta (Constantine) ou encore Lambèze (Lambèze-Tazoult), ville militaire romaine dans les Aurès.
Pour aller plus loin :
Afin d'approfondir votre savoir sur la religion des Numides, nous vous recommandons la lecture des articles suivants :
"Numides, Numidie" de Mansour Ghaki, Jean-Pierre Laporte et Xavier Dupuis, in Encyclopédie berbère, n° 34, 2012 ;
"Religion : dans l'Afrique antique" de Nacéra Benseddik, Encyclopédie berbère, n° 40, 2017 ;
"Les religions de l'Afrique du Nord antique dans la littérature classique" de Michèle Coltelloni-Tranoy in Revista de Historiografia, 2021.
Pour finir, une sélection de monographies qui vous donneront une connaissance plus large de la Numidie et de l'Afrique du Nord :
Saint Augustin, la Numidie et la société de son temps : actes du colloque SEMPAM-Ausonius, Bordeaux, 10-11 octobre 2003, textes réunis par Serge Lancel ; avec la collaboration de Stéphanie Guédon et Louis Maurin, ed. Ausonius, 2005 ;
L’Algérie au temps des royaumes numides Ve siècle avant J.-C.-1er siècle après J.-C., exposition org. par le Musée départemental des Antiquités, Rouen, 16 mai-27 oct. 2003, Musée national Cirta, Constantine, 18 fév.-18 mai 2004 ; sous la dir. de Geneviève Sennequier et Cécile Colonna : éd. Musée départemental des antiquités de la Seine Maritime, 2003 ;
Le christianisme en Afrique du Nord ancienne de François Decret, éd. du Seuil, 1996.
Nous vous souhaitons une agréable lecture !
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