Pourquoi l'ordre des cartes de la plus forte à la moins forte est différente à la belote ?
Question d'origine :
Bonjour le guichet,
Dans un jeu de carte traditionnel, les cartes vont de 1 à 10 puis viennent les figures avec un ordre de hiérarchique (Valet, [Cavalier], Dame, Roi).
L'ordre naturelle des cartes de la plus forte à la moins forte serait donc : R, D, (C,) V, 10, 9 .... Dans la plupart des jeux (sauf au tarot), l'As est passé devant le Roi : As, R, D, (C,) V ... - pourquoi pas (les premiers seront les derniers ...). Dans des jeux moins structuré et selon la même logique, le 2 peut avoir tendance à son tour à passer en tête (2, As, R ...)
Pourtant, à la Belote, le 10 est plus fort que le Roi et le 9 moins fort que le Valet. (As, 10, R, D, V, 9 ...qui deviennent V, 9, As, 10, R, D ... à l'atout). A-t-on une explication historico-culturelle à cette bizarrerie, qui, certes, représente un bon moyen de piéger les joueurs débutants mais semblent déjouer les règles de la logique élémentaire ?
Merci
Réponse du Guichet
La belote est un jeu de cartes relativement récent dont les règles proviendraient du klaverjas, ou jas, un jeu de cartes hollandais dont l'appellation dérive du nom donné au valet d'atout (abréviation de Jasper, prénom d'homme), carte dominante du jeu. Ce renversement de la hiérarchie "naturelle" des cartes complexifie le jeu et le rend plus amusant. Mais une autre interprétation de ce jeu le présente comme une métaphore de la valeur sociale, montrant que la valeur des choses est une convention collective plutôt qu’une donnée naturelle. Un sept peut prendre l'avantage sur un roi, si on décide qu'il en est ainsi.
Bonjour,
Oui, les règles de la belote peuvent être surprenantes et difficiles à intégrer pour les néophytes. En effet, l'ordre des cartes tel que nous le connaissons n'a pas cours au jeu de belote qui en modifie la hiérarchie. Par exemple, la carte la plus forte est le Valet à la couleur d'atout tandis que le dix surpasse le Roi ou la Dame dans les autres couleurs :
A la belote, l'ordre naturel des cartes (As, Roi, Dame, Valet, dix, neuf, huit, sept) n'est pas respecté. Cet ordre est d'ailleurs différent à la couleur d'atout et dans les autres couleurs. A la couleur d'atout, la plus forte carte est le Valet, suivie du neuf, puis de l'As, du dix, du Roi, de la Dame, du huit et du sept. Dans les trois autres couleurs, l'ordre est le suivant : As, dix, Roi, Dame, Valet, neuf, huit, sept.
Source : La Belote de Robert Ismir (p.4, 1977)
Pour les débutants, les règles officielles de la belote sont consultables sur le site de la Fédération française de belote.
Les mots Belote et rebelote, sont annoncés par les joueurs lors qu'il possèdent le roi et de la dame d’atout dans la même main au moment de les abattre (dictionnaire de l'Académie française).
Plus largement, le terme belote proviendrait probablement d'une altération de bel atout (La belote et toutes ses variantes p. 7). Une autre histoire, plus légendaire qu'attestée, ferait remonter l'étymologie de ce mot à un certain Henri Belot, qui serait l'une des premières personnes à avoir élaboré les règles du jeu.
Pour comprendre l'origine de l'inversion hiérarchique de la valeur des cartes dans le jeu de belote, il faut remonter à l'origine de la création de ce jeu de carte. Si les premières parties de belote en France auraient été jouées entre la Première guerre mondiale et le début des années 1920, les règles du jeu seraient inspirées d'un jeu hollandais appelé le jas, du nom donné au valet d'atout (abréviation de Jasper, prénom d'homme) :
La belote, qui est en France un jeu récent, fait partie d'une vaste famille, bien connue en Europe, qui plonge ses racines en Hollande et dont une des caractéristiques les plus remarquables est le changement d'ordre des cartes à l'atout (promotion du valet et du neuf).
C'est vraisemblablement à la fin du xviie siècle, en tout cas au xviiie, qu'apparaît en Hollande un jeu appelé jas, du nom donné au valet d'atout (abréviation de Jasper, prénom d'homme). À la fin du xviiie siècle, le jeu, qui nécessite encore trente-six cartes, émigre en Suisse où il est toujours bien vivant sous le nom de Jass. Le début du xixe siècle voit fleurir en Hollande plusieurs variantes dont le klaverjas (litt. « valet de trèfle »). Encore très populaire aux Pays-Bas aujourd'hui, c'est alors un jeu à trente-deux cartes pour deux joueurs, dont le fonctionnement est proche de notre belote simple à deux. Le klaverjas s'est ensuite répandu dans les pays d'Europe centrale, vraisemblablement diffusé par les communautés juives sous le nom de klabberjass. Le valet d'atout y est nommé jass, le neuf, menell, et le mariage, belle (du néerlandais belle-bruid qui désigne le mariage d'atout – par opposition à bruid, « mariage simple » – terme lui-même venu du français).
L'Historique et règle du jeu de la belotte française d'Eugène Soullier (Paris, 1921) et la Règle générale du jeu de la belotte, de Jean Durandard (Paris, s.d. [1921]) constituent les deux premiers témoignages connus sur la belote en France. Tous deux font clairement état, en 1921, d'une introduction récente : le premier affirme que la « belotte » est « actuellement peu en vogue en France et même à Paris ». C'est alors essentiellement un jeu à deux joueurs, les formes à trois et à quatre n'étant que des variantes. On peut raisonnablement supposer que le jeu est arrivé en France pendant la Grande Guerre.
Si les premières règles sont éditées à Paris, on voit le jeu s'installer au Puy en 1923, et à Strasbourg en 1936. L'orthographe belotte (avec deux t) est employée jusque dans les années 1930. À partir de 1935, la graphie belote l'emporte. Mais, dès 1934, il est déjà question de belote aux enchères ou bridgée. Le sans-atout, emprunté au bridge, fait aussi son apparition (le tout-atout viendra plus tard), ainsi que la belote contrée (avec contre et surcontre). De fait, les bridgeurs commencent à s'intéresser de près à la belote et le grand joueur américain Ely Culbertson lui consacre un livre en 1938.
Source : Thierry DEPAULIS. Belote [en ligne]. dans Encyclopædia Universalis
La belote est donc un jeu relativement récent qui s'inscrit dans la famille des jeux de levées à atout (comme le whist, le bridge ou encore le tarot) :
Un atout est une carte à jouer dont la valeur est supérieure à la normale dans un jeu de levées. Typiquement, l'intégralité d'une couleur est désignée comme atout ; ses cartes ont alors une valeur supérieure à toutes les cartes des autres couleurs.
Source : Atout - Wikipédia.
Vous souhaitez donc comprendre pourquoi des jeux comme la belote ont décidé d'intervertir la valeur des cartes et de se jouer des conventions et hiérarchies traditionnelles. Si l'on pourrait répondre simplement qu'une envie de complexifier les règles permet de s'amuser davantage, de solliciter la mémoire des joueurs et d'amener plus de stratégie dans le jeu, certains analystes voient dans cette redistribution des valeurs une forme de renversement des conventions sociales (où du moins une forme de subversion de ces normes) par le jeu.
Une autre analyse rencontrée en ligne, propose une autre lecture, que nous ne résistons pas à l'envie de vous partager. Les règles de la belote révèleraient que "la valeur intrinsèque des choses n’est pas une donnée naturelle", mais bien une construction sociale. Seule la valeur que nous décidons collectivement d'attribuer à quelque chose lui confère réellement de l'importance :
La belote nous fait ainsi faire en direct l’expérience de la perception artificielle de la valeur : une chose n’a de prix que parce que, en ce lieu et en ce temps, il aura été déclaré qu’elle en avait. Votre dernier sac Gucci ne vous sera pas d’une grande utilité si votre yacht coule.
La logique derrière l’ordre particulier des cartes à la belote ne semble donc pas tant procéder de l’imaginaire de la révolution qu’on lui prête habituellement, qui raconterait le renversement fantasmé des hiérarchies et des institutions, que de celui de l’imprévisibilité des revers et des fortunes, une forme de perception populaire des industries et des marchés financiers.
C’est peut-être la grande leçon de ce jeu de pli : la valeur intrinsèque des choses n’est pas une donnée naturelle. C’est nous, collectivement, qui lui en accordons une. Cette évidence semble pourtant, dans nos quotidiens pressés, être bien vite oubliée : l’ordre du monde est rarement remis en question, voire même renforcé dans ses fondements fallacieux, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une convention de principe. Le cours des bourses n’est que l’une des manifestations sordides de cette manipulation des perceptions. La belote serait-elle la matière à penser du post-capitalisme ?
Source : La Belote et ses métaphores - Voyage au cœur d’une mécanique séculaire sur Lugomanie.
On vous laisse poursuivre la lecture de cette analyse passionnante. Nos investigations dans ces livres dans nos collections sur la belote et les jeux de carte en général n'ont pas offert d'explication ou d'analyse plus convaincante :
- La belote et toutes ses variantes / Claude-Marcel Laurent (1995)
- Fabuleuses cartes à jouer : le monde en miniature / sous la direction de Jude Talbot (2018)
- La Belotte / B. Renaudet et P. Manaut (1989)
- Cartes à jouer / [Hjalmar] (2007)
- Histoire abrégée des cartes à jouer / d'après Henry-René d'Allemagne ; sélection des textes et illustations Samin Eslamizad (2021)
- Le grand livre des jeux de cartes / Jeremy Harwood (2009)
Bonne journée.
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