Est-ce que je risque d'avoir une mauvaise influence sur les gens avec tous mes défauts ?
Question d'origine :
Les gens construisent leur identite grace aux autres, a des modeles...si donc je ne suis pas une bonne influence avec tous mes defauts, n'y-a-t-il pas un risque que j'aie une mauvaise influence sur d'autres gens, que des gens influences par moi se mettent a avoir mes defauts? Vaut-il mieux que j'essaie d'etre quelqun de meilleur pour que j'aie une bonne influence sur les gens, qu'ils soient plus influences par mes qualites que par mes defauts?
Réponse du Guichet
Nous recevons des autres, autant que nous nous constituons par nous-mêmes. Si nous sommes tous perméables aux influences en tant qu'êtres sociaux, nous pouvons considérer que notre défi en tant qu'adulte est d'exercer notre liberté pour choisir nos influences, ce qui nous rend heureux et ce qui nous inspire. Ainsi libre aux adultes avec qui vous interagissez de cultiver telle ou telle influence intersubjective avec vous.
En effet, l'influence se distingue de la manipulation coercitive : "le pouvoir de l’influenceur n’est jamais qu’une autorité que nous lui reconnaissons", nous dit le philosophe Thibaut de Saint-Maurice. Pour François Roustang auteur de Influence (1990), résister aux mauvaises influences ne consiste donc pas à refuser toute influence, mais à en reconnaître l’ambivalence et à choisir celles qui libèrent la singularité plutôt que celles qui l’asservissent.
De plus, les défauts humains d'une personne ne sont pas nécessairement à la source de mauvaises influences : certaines aspérités de la personnalité nous rendent humain.e.s et sont le revers de certaines de nos qualités ! Oser montrer ses failles est aussi une invitation à une connexion intersubjective plus sincère et authentique, inspirant des personnes à se sentir moins seules, avec leurs propres vulnérabilités.
Bonjour,
Vous vous demandez si vous risquez d'avoir une mauvaise influence sur les gens du fait de vos défauts.
Les phénomènes d’influence sont au cœur de toutes les relations entre individus ou au sein d’un groupe. Il faut donc au préalable se demander comment fonctionne l’influence sociale. C'est l'objet de l'émission France Inter Grand bien vous fasse Qu’est-ce qu’un influenceur ? (21 mars 2019) qui fait intervenir Sylvain Delouvée et Thibaut de Saint Maurice :
Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale, auteur notamment en 2025 de Psychologie sociale des réseaux sociaux, fait une distinction bien sentie entre influence sociale et manipulation : si la première est au coeur de nos vies car nous sommes des êtres sociaux (pensons à l'influence des pairs sur la sociabilité et les choix amoureux [article à lire sur Persée]), la seconde correspond à la volonté d'"extorquer" une influence par le biais d'une domination. Sylvain Delouvée note aussi que les êtres humains sont plus susceptibles d'être influencés par ceux qui leur ressemblent.
Pour Thibaut de Saint Maurice, philosophe et essayiste, le mot "influençable" revêt une connotation négative, par la peur qu'elle engendre, que nous devenions des moutons de Panurge. Depuis Descartes, la conception de notre identité repose sur la constitution d'un sujet libre qui fait ses choix par lui même et pense par lui-même. Un siècle plus tard, contre la superstition religieuse, la philosophie des lumières tend vers l'idéal d'émancipation de toute tutelle. Mais comme il est impossible de rejeter toute influence si l'on vit vivre en société et avec les autres, le vrai défi est moins d'être non influençable mais d'exercer notre liberté pour choisir nos influences, nous attacher à ce qui nous rend heureux, à ce qui nous inspire dans la vie.
Ainsi, pour Thibaut de Saint-Maurice, chaque être humain adulte devrait aspirer à choisir ses influences et donc ne pas choisir d'être influencé par ce qu'il considérerait être un défaut, entendu comme "imperfection d'une personne, résultant de l'absence de certaines qualités ou d'un manquement à certaines règles et conventions" (CNTRL). Encore faut-il s'entendre sur l'aspect forcément négatif véhiculé par ce mot, car certains défauts peuvent se révéler être, comme aux yeux de l'écrivaine Maud Ventura, le revers de qualités humaines et des aspérités touchantes d'une personnalité :
"J’aime les défauts, j’aime l’idée d’en avoir, j'aime l’idée d’en trouver aux autres, j’aime l’idée de cette incorrigible imperfection. Et j’aime l’idée que les qualités et les défauts ne sont que les deux faces d’une même pièce ! On ne peut pas franchement reprocher à quelqu’un d’être nonchalant et l’aimer pour sa cool détente. On ne peut pas non plus reprocher à cette amie qu’on adore pour son insatiable sociabilité et son infinie curiosité de ne pas être disponible pour nous voir au pied levé, parce que oui, elle a toujours mille activités ! Bref, on a toujours, toujours, les défauts de ses qualités."
Nos imperfections nous rendent humain.e.s, nous dit l'écrivain britannique George Orwell :
Pour George Orwell, "Être humain signifie essentiellement qu'on ne recherche pas la perfection". Or, depuis des siècles, on nous invite au contraire à atteindre un état de perfection assimilé à une sorte de domination de la raison sur tout notre être. Nous regrettons tous de ne pas être un peu plus parfaits, mais nous avons tort. Car c'est dans l'imperfection que nous rencontrons l'abîme de notre cœur, et cela peut nous permettre de développer une vraie tendresse envers nous-même ! [...]
Pensez à une personne que vous aimez, pensez à ses failles, à ses blessures et considérez-les non comme ce qui entrave leur existence, mais ce qui en fait la beauté. Et pour cela, pensez à l'art des grands maîtres potiers japonais. Nous savoir imparfaits nous rend plus tolérant et plus soucieux des autres.
Source : Ne pas rechercher la perfection (France culture, 1er juillet 2019)
"Dans une société où règnent compétitivité, performance et puissance, la fragilité n’est pas de mise. Or le déni de fragilité amoindrit notre fraternité et la considérer élargirait notre humanité", nous dit un article de France culture : Pourquoi faut-il voir la fragilité comme une force (27 juillet 2021).
Posons-nous donc la question, comme l'a fait France Inter, Être influençable, est-ce vraiment grave ? (jeudi 21 mars 2019) ?
Il y a donc un bon côté à être influençable et à être influencé, c’est que nous apprenons par là que nous nous recevons des autres autant que nous nous constituons par nous-mêmes…. [...]
Le pouvoir de l’influenceur n’est jamais qu’une autorité que nous lui reconnaissons. La liberté ce n’est pas d’être détaché de tout, mais c’est de connaître ce qui nous attache et de continuer à nous attacher à ce qui nous rend heureux.
Dans le podcast de France culture en 3 épisodes, Les pouvoirs de l'influence, Frédéric Worms interroge les pouvoirs de l’influence en se basant sur le livre "Influence"(1990) du philosophe et hypnothérapeute François Roustang.
Épisode 1 : Comment peut-on être influencé ?
Pour expliquer des actes que nous n’assumons pas entièrement, nous disons parfois : "je l’ai fait parce que j’ai été influencé". L’influence apparaît alors comme une emprise mystérieuse sur des esprits pourtant libres en principe. Elle peut aller jusqu’à expliquer le pire, lorsque des individus, qui ont pu commettre l'irréparable, se disent avoir été influencés par une idéologie ou un autre. Aujourd’hui, ce pouvoir se manifeste aussi dans nos relations sociales et numériques, à travers les figures des influenceurs et les influenceuses.
Étrangement, ce phénomène "influence" a été rarement étudié par la philosophie. François Roustang fait exception avec son livre Influence (1990). Il rappelle que, dès le latin médiéval, l’influence désigne "une action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ". Dès le XIIIᵉ siècle, elle devient selon lui : "une action lente et continue exercée par une personne sur une autre". Pour Frédéric Worms, comprendre ce pouvoir, c’est ouvrir la possibilité de "se libérer les uns les autres", et non de se dominer.
Épisode 2 : Pourquoi l’influence est-elle si profonde et faut-il en avoir peur ?
Être influencé ne consiste pas seulement à être convaincu par un argument ou à donner son accord intellectuel. Selon Frédéric Worms : "l’influence remue les profondeurs de l'esprit" jusqu’à pouvoir prendre la forme d’une emprise affective et passionnelle. Longtemps pensée "comme une force cosmique agissant sur la destinée des hommes" depuis l’astrologie médiévale jusqu’aux horoscopes contemporains, la notion d'influence s’est aujourd’hui restreinte vers les relations intersubjectives, où elle apparaît à la fois mystérieuse, dangereuse et profondément ambivalente. Bien sûr, nous avons peur d’être dominé par une influence aliénante. Dans son magnifique ouvrage Influence (1990), François Roustang, revendique toutefois un sens positif et thérapeutique de l’influence : à travers le transfert et l’hypnose. En effet, certaines thérapies - par de leurs bonnes influences - peuvent accéder au moi profond pour défaire des emprises nocives qui nous dépossèdent de notre capacité profonde d’agir. L’influence révèle ainsi que nous ne sommes pas seulement des esprits rationnels, mais des êtres vivants, passionnés et passionnels, perméables aux influences pour le meilleur comme pour le pire.
Épisode 3 : L'influence : une arme à double tranchant
La notion d’influence revient aujourd’hui, notamment avec les influenceurs et les influenceuses sur nos écrans, et elle peut être à la fois profonde et dangereuse. Nous expliquons parfois nos erreurs par le fait d’avoir subi des influences, et les parents s’inquiètent de voir un enfant ou un adolescent victime de ce qu’on appelle une "mauvaise influence". **François Roustang décrit des influences qui agissent "très profondément sur la subjectivité, passionnelle, animale", au point que *"l’on n’est plus libre de son action". ***Mais bonne ou mauvaise, il n’y a, selon lui, qu’une seule influence, comparable à l’hypnose, cette capacité presque magnétique de dire à quelqu’un : "Lève-toi, je le veux. Endors-toi, je le veux." L'influence peut être utilisée de deux façons diamétralement opposées : par le tyran, elle asservit ; par "le politique échangeur" ou le médiateur bienveillant, elle permet de "déployer sa particularité, sa vivacité, son inventivité" et d’ouvrir à la libération, à l'humanité. Résister aux mauvaises influences ne consiste donc pas à refuser toute influence, mais à en reconnaître l’ambivalence et à choisir celles qui libèrent la singularité plutôt que celles qui l’asservissent.
Source : Les pouvoirs de l'influence (France culture)
Belle journée à vous !
Estime de soi et fin du monde