Quels concepts principaux a développé Pierre Clastre et par quel ouvrage commencer ?
Question d'origine :
Bonjour. Lors d'un dîner, j'ai cité Clastre. On m'a répondu ''Anthropologie Marxiste, comme Maurice Godelier.'' Avant de commander chez mon libraire préféré, j'aurais voulu connaître les concepts principaux qu'il a développés et par quel ouvrage commencer. Merci !!!
Réponse du Guichet
L'œuvre de Pierre Clastres a largement contribué à l’anthropologie politique. Il soutenait le primat du politique sur l'économique, questionnait la notion de pouvoir et les conditions de l’avènement de l’État par l'études de sociétés Amérindiennes dans lesquelles le chef n'a pas de pouvoir coercitif. Il s'opposait aux anthropologues « marxistes » comme Maurice Godelier et proposait de dépasser la pensée économique marxiste.
Bonjour,
La disparition dans un accident de voiture en 1977 à l'âge de 43 ans de l'ethnologue, anthropologue et philosophe Pierre Clastres, spécialiste de l'Amazonie, a laissé son œuvre inachevée. Celle-ci, abondamment commentée, a fait l’objet de plusieurs colloques internationaux dont un s'est tenu à l’Unesco en 2009, intitulé La révolution copernicienne et la question de l’Etat. L'autre, Pierre Clastres : d’une ethnologie de terrain à une anthropologie du pouvoir, a été organisé en 2017 par le CERReV (Centre de recherche risques et vulnérabilités, unité de recherche de l'Université de Caen Normandie) et l’IMEC (Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine). Quelques échos de ce dernier congrès sont publiés dans Pierre Clastres ou la pensée ensauvagée, Pierre-Alexandre Delorme et Clément Poutot, Journal des anthropologues, 152-153 | 2018.
La page de l'IMEC Pierre Clastres. D’une ethnologie de terrain à une anthropologie du pouvoir, présente ainsi le chercheur en sciences humaines :
...formé dans la tradition structuraliste par Claude Lévi-Strauss lui-même, Pierre Clastres a pris ses distances avec cette tradition en proposant une épistémologie originale et complexe capable de renouveler la discipline.
L’esprit libertaire qui alimente ses écrits, à l’instar de La Société contre l’État, a offert une contribution majeure à l’anthropologie politique. À la fois critique du structuralisme et de l’économisme qu’incarnent les analyses marxistes orthodoxes de l’époque, son travail continue d’alimenter les réflexions d’universitaires comme de personnes impliquées dans des mouvements politiques. Son approche particulière qui trouve des continuateurs dans le champ anthropologique français ou américain, se pose comme un détour incontournable pour qui prétend produire une pensée sur l’État, le pouvoir, ou encore la guerre.
Les concepts principaux de Pierre Clastres s'organisent d'abord autour de son travail de terrain auprès de sociétés Amérindiennes dans lesquelles l’absence d’État l'amène à questionner la notion de pouvoir, mais aussi les conditions de l’avènement de l’État. Ses recherches débouchent ainsi sur une anthropologie politique propre à démontrer que des sociétés dites "primitives" organisent activement la vie collective pour empêcher la naissance d’un État séparé et coercitif :
Clastres, lui-même, mène trois expéditions de recherche : la première, en 1963, consiste en une enquête de huit mois auprès des Arché-Guayaki, un peuple de chasseurs-cueilleurs presqu’entièrement nomade des forêts tropicales. Deux ans après, en 1965, il réalise un second séjour au Paraguay où il étudie les Mbya Guarani, un peuple doté d’une riche pensée métaphysique et religieuse, ainsi que les Chiripa, surnommés « prophètes des forêts ». Enfin, il mène une troisième mission parmi les Indiens Chulupi, un peuple ayant une mémoire vive de leur ancienne énergie guerrière.
Clastres se concentre particulièrement sur l'étude des institutions et des pratiques qui assurent le gouvernement des hommes et régissent les sociétés. L’absence d’État dans les sociétés amérindiennes forme son sujet central pour questionner la notion de pouvoir, mais aussi les conditions de l’avènement de l’État...
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Clastres interprète autrement l’absence d’État dans ces sociétés. Les sociétés dites primitives ne sont pas seulement sans état, mais elles sont contre l’État, c’est-à-dire qu’elles sont organisées sur le plan symbolique et institutionnel dans un refus actif de l’État, d’un organe séparé qui aurait le monopole de pouvoirs de décision et de coercition, de commandement et de contrainte admis à s’exercer sur tout ou une partie du corps social. L’affirmation de la « société contre l’État » devient ainsi le marqueur terminologique d’une thèse qui se précise en vérité tardivement, en 1973, avec l’article éponyme qui conclut le livre La Société contre l’État, regroupant des études publiées entre 1962 et 1973. Dans les sociétés contre l’État, la politique se pense, s’institutionnalise et se pratique d’une façon telle qu’elle permet de conjurer la cristallisation d’un appareil et d’un pouvoir de type étatique, qui reproduit une division entre dominants et dominés, entre détenteurs de droit de commander et porteurs de devoir d’obéir.
Clastres pose donc une volonté collective là où l’idéologie occidentale se complaisait à parler d’un défaut civilisationnel. Si la doxa considère le barbare le non-civilisé, Clastres l’assigne à l’absence de société hiérarchisée, policée, déplaçant le sous-entendu civilisationnel du discours occidental et articulant la question du barbare à un régime politique égalitaire, et sans coercition.
L’articulation d’une critique radicale de l’ethnocentrisme occidental, de cette vocation à mesurer les différences à l’aune de sa propre culture, est une préoccupation constante chez Clastres Le concept d’économie de subsistance constitue alors un des critères de classification des sociétés primitives et suppose une absence d’économie à laquelle la société primitive serait condamnée pour cause d’infériorité technologique. Clastres souligne à ce sujet que les forces productives dans les sociétés primitives ne sont pas sous-développées par inaptitude ou bien par paresse congénitale, mais maintenus délibérément non développées, c’est-à-dire de façon à bloquer la formation d’un surplus, d’un excédent par rapport aux besoins du groupe. Il s’agit plutôt de sociétés d’abondance qui sont capable de produire deux fois la quantité dont elles ont besoin en ne travaillant que quelques heures par jour et qui mesurent leur suffisance à la conjuration de toute dynamique de surproduction et d’accumulation, en dilapidant ce surplus dans des activités cérémonielles et en développant des moyens d’inhibition de tout mécanisme d’appropriation privée. Finalement, si ces sociétés sont contre l’Économie, c’est parce qu’elles sont contre l’État, dit Clastres.
Source : Pierre Clastres et la quête primitive : domination, anarchie et Seconde mort / Meltem Kutahneci-Roger, Collectif de Pantin, 4 mai 2024
A ce sujet, lire aussi l'article sur Pierre Clastres, Universalis dont voici des extraits :
... l'originalité de Clastres est de montrer que, loin d'être déterminantes, les conditions techniques et économiques sont elles-mêmes dans la dépendance d'un choix politique, qui interdit à la société, en même temps que la formation d'un pouvoir détaché et coercitif, la production d'un surplus de biens sans nécessité pour la subsistance de la communauté et contraire au principe de son équilibre. Renversant l'opinion accréditée, il soutient ainsi que l'essor des forces productives, dont les idéologues marxistes font le moteur de l'histoire et la condition de l'avènement de l'État, doit bien plutôt se concevoir comme un effet de l'apparition de celui-ci. Sa conviction est qu'il faut rétablir le primat du politique pour interroger l'histoire.
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le paradoxe que Clastres s'est acharné à scruter : l'existence d'un chef auquel sont reconnus le prestige, le pouvoir de la parole, le privilège de la polygénie, la distinction de la richesse, mais qui, en dehors de circonstances exceptionnelles (la conduite de la guerre), ne saurait commander, dont la parole, faite pour rappeler les vertus de l'obéissance aux ancêtres et à la loi, s'avère sans autorité, et dont les biens sont péniblement acquis pour être redistribués généreusement aux membres de la communauté. De l'analyse ressort que le pouvoir, en son effectivité, demeure dans le groupe, mais que celui-ci ne l'exerce que par le détour de la négation de son extériorité.
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il admirait la résistance que ceux que nous qualifions de primitifs ont su opposer pendant des millénaires à l'instauration de la domination de l'homme sur l'homme. Mais, attentif au phénomène de la violence comme peu d'ethnologues le furent avant lui, il n'a jamais accrédité la représentation du « bon sauvage ». Sa passion était d'interroger une humanité dont il cherchait à restituer l'interrogation propre, constitutive de son état social.
Marce Abélès, anthropologue, dans son entretien avec Régis Meyran pour la revue Sciences Humaines, aborde la controverse autour du marxisme, l'ambiguïté de son positionnement, l'intérêt de ses travaux et la faiblesse de son argumentation :
... il a été étudié, repris, cité plus par des philosophes que par ses collègues ethnologues ! Il a intéressé Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault... Mais il faut tenir compte de la controverse autour du marxisme, qui fut à la fois théorique et politique. C'est pour cela qu'on ne peut pas comprendre la réception de P. Clastres sans tenir compte du contexte de l'époque, que j'ai connue en tant qu'étudiant. P. Clastres se positionnait plutôt comme un anarchiste, il voulait en quelque sorte abolir notre système politique... Ce qui en faisait un proche du courant Socialisme et barbarie, de Claude Lefort, ou de Marcel Gauchet et l'opposait aux anthropologues « marxistes », comme Maurice Godelier, qui croyaient à un changement possible dans leur propre société en utilisant les cadres politiques existants.
Donc P. Clastres aurait été à la fois un anthropologue du politique et un théoricien politique, d'où l'intérêt mais aussi l'ambiguïté de son positionnement ?
Quand on relit P. Clastres aujourd'hui, on voit bien qu'il avait une position marginale, à l'écart du grand débat anthropologique de l'époque entre structuralisme et marxisme. [...] Au sein des assemblées, ceux qui tentaient de monopoliser le pouvoir étaient bannis, et n'avaient même plus le droit de revenir mourir sur place ! P. Clastres montrait bien cela, de manière assez subversive, en renversant les analyses de Claude Lévi-Strauss sur les Nanbikwara : il contestait la logique d'une société fondée sur l'échange, à partir d'un contrat dans lequel le chef reçoit le pouvoir en échange de quoi il redistribue ses richesses. Pour P. Clastres, c'était le contraire : il n'y a pas d'échange, mais un contrôle social du pouvoir qui limite les prérogatives du chef et le rend dépendant des autres membres de la tribu.
[...]
P. Clastres a eu le mérite de désenclaver le politique de l’État. Cela dit, la faiblesse de son argumentation vient aussi, à mon avis, du rôle prépondérant qu'il accorde à l’État - influence là encore de la philosophie politique classique -, même si cela donne une lisibilité très forte à son œuvre. Des choses sont datées dans ses travaux. Mais n'oublions pas que son œuvre s'est interrompue trop tôt. On peut le critiquer, mais par ailleurs, son côté « provocateur » en fait quelqu'un de toujours très stimulant aujourd'hui ! L'anthropologie a finalement eu peu d'auteur « à thèses » comme lui.
Puis, dans un encart intitulé Réception et critiques :
Pierre Clastres et les philosophes
Pour Miguel Abensour, P. Clastres se positionne à la fois comme un ethnologue et comme un philosophe politique. Selon lui, P. Clastres aurait remis en cause l'un des présupposés fondamentaux de la philosophie politique : la division entre maîtres et sujets comme donnée fondamentale appartenant à l'être même de toute société humaine. Par ailleurs, il serait en affinité avec des « contre-courants » de la philosophie politique, avec des auteurs qui avaient déjà plus ou moins critiqué ce postulat : Montaigne, La Boétie, Rousseau. De façon plus générale, l'ethnologue suscita un vif engouement dans le milieu intellectuel français, car il proposait de dépasser la pensée économique marxiste, comme le firent aussi à leur manière Michel Foucault ou l'anthropologue Lucien Sebag.
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L'anthropologie marxiste et Pierre Clastres
L'opposition de P. Clastres aux anthropologues reprenant à leur compte l'analyse marxiste des faits sociaux (ce que l'on a un peu hâtivement appelé l'anthropologie « marxiste ») a fait grand bruit dans les années 1970... Dans certains séminaires, paraît-il, on en est presque venu aux mains ! A cette époque, P. Clastres reprochait à la grille de lecture marxiste des sociétés son caractère simpliste... Selon lui, ses défenseurs seraient des « religieux », car le marxisme ne se distinguerait du sens commun « que par la comique prétention à se poser comme discours scientifique » ! P. Clastres a donc été aussi un polémiste. Mais lui-même ne fait parfois que renverser les postulats marxistes... Par exemple, dans son Archéologie de la violence, il affirme le primat du politique sur l'économique ; ce qui revient à prendre le contre-pied de l'interprétation classique de Karl Marx selon qui, dans toute société, l'économie détermine l'idéologie, l'infrastructure préexiste à la superstructure.
Revenant, dans les années 1980, sur les questions de domination et de la naissance de l'Etat, Maurice Godelier, qui fut un des représentants de l'anthropologie marxiste, n'hésite pas à comparer l'analyse de P. Clastres à l'Anti-OEdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari. P. Clastres expliquerait la naissance de l'Etat par une « prolifération cancéreuse de rapports sadomasochistes », par la conjugaison du « désir pervers » de certains d'asservir, et du désir de tous les autres d'être asservis... Pour lui, ce type d'interprétation ne serait qu'une « socioanalyse bon marché ». Car M. Godelier pense au contraire que l'Etat est apparu comme un avantage pour tous, et par un partage de représentations collectives qui l'a rendu acceptable par tous. Selon ces représentations, les dominants rendent aux dominés un service, vis-à-vis duquel les dominés contractent une dette.
Source : Meyran, R. (2006). « Pierre Clastres nous interpelle encore » Sciences Humaines, 173(7), 65-65.
L'œuvre de Pierre Clastres s’étend de 1962 jusqu’à son décès en 1977. Vous pourriez tout d'abord lire son premier essai Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne, qui jette les fondements de son anthropologie politique : Clastres Pierre. Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne. In: L'Homme, 1962, tome 2 n°1. pp. 51-65.
Puis continuer avec son livre majeur La société contre l'Etat / Pierre Clastres, Éditions de Minuit, 1978 et Archéologie de la violence, La guerre dans les sociétés primitives / Pierre Clastres, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1997 et 2022 où Clastres pose l’hypothèse de la transformation des dynamiques de concentration et de centralisation de pouvoir par un emballement de la machine de guerre, par le changement des dynamiques guerrières, source : Pierre Clastres et la quête primitive : domination, anarchie et Seconde mort / Meltem Kutahneci-Roger, Collectif de Pantin, 4 mai 2024.
Et terminer (ou pas) avec Recherches d’anthropologie politique / Pierre Clastres, Paris, Seuil, 1980.
Ces titres sont conservés dans les collections de la bibliothèque municipale de Lyon. Voir aussi la bibliographie des articles et ouvrages que conserve la BmL de et sur P. Clastres.
A lire ou écouter aussi, des œuvres, articles et autres documents sur P. Clastres :
Les mondes idéaux de Pierre Clastres, Telos, 30 août 2025
Politique des multiplicités : Pierre Clastres face à l'État / Edouardo Viveiros de Castro ; [postface et traduction du portugais (Brésil) par Julien Pallotta], éditions Dehors, 2019. Titre présenté sur Non-fiction
Pierre Clastres : les sociétés contre l'État / Claire Pagès, éditions Amsterdam, 2024
Feigelson Kristian. Le gai savoir de Pierre Clastres. In: L'Homme et la société, N. 65-66, 1982. Socialisme réel et marxisme. Culture de masse et société de consommation. pp. 107-119.
Pierre Clastres et la révolution copernicienne de l’anthropologie politique, cePPecs, 18 mai 2010. Un article à lire et une conférence à écouter.
Pierre Clastres, Wikipédia
Bonne journée
Petit manuel illustré de l’art de vivre au Japon