Quels sont les concepts fondamentaux de Maurice Godelier et quels ouvrages les développent ?
Question d'origine :
Bonjour.
quels sont les concepts fondamentaux de Maurice Godelier et dans quel ouvrage sont-ils développés principalement ? Merci
Réponse du Guichet
Les travaux de Maurice Godelier développent une pensée anthropologique matérialiste et économique où est intégré le marxisme. Celle-ci s'élabore autour des fondamentaux de la vie sociale, la domination masculine, les formes et fonctions du pouvoir, la parenté et ses métamorphoses, ou encore la présence de noyaux imaginaires au coeur des rapports sociaux, le don, le sacré, la sexualité, la monnaie, la souveraineté, la propriété, la pensée. Ses recherches connaissent un grand retentissement dans toute la discipline.
Bonjour,
Les concepts fondamentaux développés Maurice Godelier, pionnier de l’anthropologie économique, spécialiste de l’Océanie, chercheur, directeur scientifique du premier département des Sciences de l'Homme et de la Société du CNRS de 1982 à 1986 puis directeur scientifique du musée de l'Homme de 1997 à 2000 et dont les recherches se situent à l’interface du marxisme et du structuralisme, sont résumés dans l'Encyclopédie Universalis :
Ses premiers travaux proposent une critique de la rationalité utilitaire propre aux théories économiques néoclassiques sur l’autorégulation des marchés concurrentiels par les prix, ouvrant à une comparaison des économies politiques « précapitalistes » comme celle de l’empire inca ou des chasseurs-cueilleurs Pygmées et Aborigènes (il est le premier en France à traduire les travaux de Karl Polanyi et des textes inédits de Karl Marx). Par le dialogue constant établi avec les autres sciences sociales, l’éthologie ou la psychologie, son œuvre contribue à étendre les connaissances sur le don, le sacré, la sexualité, la monnaie, la souveraineté, la propriété, la pensée, et sur ce qui, de façon générale, est « au fondement des sociétés humaines » pour reprendre le titre de l’un de ses ouvrages, paru en 2007.
L'article donne des précisions sur ses recherches :
L’imaginaire dans la structuration des rapports sociaux
... Godelier revisite les notions marxistes d’infrastructure, de superstructure et d’idéologie, pour conceptualiser l’unité et l’historicité des sociétés. Il intègre d’abord aux infrastructures la pensée et le langage en tant que forces productives. Il reformule ensuite l’hypothèse de causalité en dernière instance des infrastructures, à partir de l’articulation complémentaire de trois structures nécessaires à l’existence de toute société (les « rapports de parenté », les « rapports économiques », les « rapports politico-religieux »).
Godelier accorde ainsi une place centrale dans le matérialisme historique aux activités mentales, des formes de conscience verbalisées les plus réflexives aux connaissances pratiques les plus implicites, fondées sur la classification, l’analogie et la schématisation de l’expérience vécue. Qui dit ressources naturelles dit en effet compétence à les classer et identifier leurs propriétés. Il en est de même pour les outils et les machines qui supposent une habilité à les inventer et savoir les utiliser. Toute activité humaine implique en outre une répartition coordonnée des tâches, tout comme se spécialisent des catégories de population dans l’exercice de certaines activités plutôt que d’autres. Les représentations justifiant ces spécialisations, catégorisant ces populations et légitimant l’appropriation de ces moyens d’action et de ces produits de l’activité au profit d’une catégorie plutôt qu’une autre, participent ainsi directement à l’infrastructure des sociétés et aux logiques de domination qui s’y exercent. En ce sens, l’imaginaire à l’œuvre dans cette délimitation du champ du possible et de l’impossible est une réalité intangible matérialisée au cœur même des activités humaines.
[...]
Godelier réfléchit ainsi sur l’évolution historique en récusant à partir d’exemples océaniens (Tikopia, Trobriand, Hawaï) les stades néo-évolutionnistes (bandes, tribus, chefferies, états) où s’intercale la notion polysémique de chefferie entre les sociétés sans et avec État. Il se focalise pour cela sur trois des transformations majeures ayant affecté les tribus : le remplacement des great men par les big men, leur étatisation sous la forme de royautés divines et leur incorporation au système géopolitique du capitalisme.
[...]
Comparant de même les premiers États eurasiatiques et amérindiens, à partir d’une critique du concept de mode de production asiatique mettant en avant l’extraction de tributs et de corvées par un pouvoir central typique des royautés divines, Godelier en déduit que l’appropriation des moyens de production par une classe, une caste ou un ordre a dérivé du contrôle par ces minorités des conditions imaginaires de reproduction de l’univers et de la vie grâce à leur monopolisation antérieure des formes d’armement et de communication (notamment rituels), persuadant le plus grand nombre du bien-fondé de leur procurer des biens (im)matériels en échange d’un accès garanti aux sources divines et occultes de la vitalité, de la fertilité, de la fécondité et de la prospérité.
Voici quelques-uns de ses livres et articles ainsi que d'autres documents dont il n'est pas l'auteur, dans lesquels sont expliqués et développés ses travaux :
Livres
Fondamentaux de la vie sociale / Maurice Godelier, CNRS éditions : De vive voix, 2019
Qu'est-ce qu'un rapport social ? Y a-t-il une « essence » de l'homme ? Quels sont les différents systèmes de parenté ? Que nous apprend la mort sur la vie des hommes ?
Quels sont, tout compte fait, aux yeux de l'anthropologue, les fondamentaux de la vie sociale ?
Abordant ces questions qui constituent à la fois l'objet des enquêtes de terrain et le coeur de la réflexion des sciences sociales, Maurice Godelier identifie notamment cinq préconditions de l'existence qui dessinent une « nature humaine », à laquelle s'ajoute toujours le caractère imprévisible et ouvert du devenir historique.
Soulignant les apports de sa discipline pour la compréhension des sociétés humaines dans leur diversité, Maurice Godelier revient de manière vivante sur les grands jalons de ses recherches, défend à la fois distanciation méthodologique et sens de l'engagement, et dresse, à rebours d'un certain discours post-moderne, un portrait de l'anthropologue en savant de l'humanité toute entière.
Vous pouvez lire le compte rendu de ce livre en ligne dans Jonathan Louli, « Maurice Godelier, Fondamentaux de la vie sociale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus.
Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l'anthropologie / Maurice Godelier, Flammarion, col. Champs essai, 2010
Au fondement des sociétés humaines, il y a du sacré. Autant le savoir, et apprendre le secret de fabrique de ce qu'en Occident on appelle le « politico-religieux », en ces temps où le lien social se distend, où la logique communautariste et identitaire semble l'emporter sur ce qui rassemble.
Ce livre est le fruit de quarante années de recherches menées par l'anthropologue français le plus discuté à l'étranger après Claude Lévi-Strauss, et dont le parcours a été marqué par quatre étapes majeures sur le chemin de cette conclusion fondamentale, chacune d'elles faisant ici l'objet d'un chapitre : il est des choses que l'on donne, des choses que l'on vend, et d'autres qu'il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre ; nulle société n'a jamais été fondée sur la famille ou la parenté ; il faut toujours plus qu'un homme et une femme pour faire un enfant ; la sexualité humaine est fondamentalement a-sociale.
Sans jamais cesser de s'interroger sur l'histoire, les méthodes et le sens de l'anthropologie, Maurice Godelier livre ici un ouvrage de référence, qui vaut introduction à l'ensemble de son œuvre. © 4e de couverture
L'énigme du don / Maurice Godelier, Flammarion, col. Champs essai, 2008
Pourquoi doit-on donner ? Pourquoi doit-on accepter ce que l'on vous donne ? Et, quand on a accepté, pourquoi faut-il rendre ?
Cet ouvrage évalue le rôle et l'importance du don dans le fonctionnement des sociétés et dans la constitution du lien social. Un terrain jadis défriché par Marcel Mauss et que Maurice Godelier examine dans une perspective nouvelle : analysant les choses qu'on donne à partir des choses qu'on se doit de garder - au premier rang desquelles figurent les objets sacrés -, il montre que l'on peut tout à la fois donner un objet et le garder, et fait apparaître ce qui est enfoui en lui : l'imaginaire associé au pouvoir.
Ainsi, toute société renferme deux ensembles de réalités : les unes soustraites à l'échange, au don, au marché, constituent autant de points fixes nécessaires pour que les autres circulent. Et c'est précisément la redéfinition des ancrages fondamentaux du fait social qui constitue la tâche majeure de la pensée politique aujourd'hui. © 4e de couverture
La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée / Maurice Godelier, Fayard, 1982, Flammarion, col. Champs essai, 2009 :
Les Baruya sont une société tribale de Nouvelle-Guinée, découverte en 1951 seulement, et qui, à cette époque, abandonnait ses outils de pierre pour des haches et des machettes d'acier dont elle ignorait totalement la provenance. En 1975, la Nouvelle-Guinée devint indépendante, et les Baruya se retrouvèrent citoyens d'un État membre des Nations unies. Maurice Godelier a effectué chez eux de fréquents et longs séjours à partir de 1967, alors que les principes de l'organisation traditionnelle de leur société étaient encore présents dans toutes les mémoires des Baruya. Il nous livre, dans cet ouvrage classique, une fascinante reconstitution de leur ancien mode de vie ainsi que l'analyse des transformations qui ont suivi l'instauration de l'ordre colonial, l'arrivée du marché et de l'argent, celle des missionnaires et du christianisme. On y voit cette petite société, productrice de Grands Hommes, s'intégrer peu à peu dans le nouvel ordre mondial.
Source : © 4e de couverture
... expose la reproduction des hiérarchies et les ressorts de la domination consentie entre clans allochtones et autochtones, great men (chamanes, guerriers, chasseurs) et hommes ordinaires, à partir de la différenciation des genres et de la supériorité légitimée des hommes sur les femmes. Ces dernières sont en effet exclues de la fabrication et de la possession des outils, des armes, des monnaies de sel végétal et des objets rituels. Elles ont un accès restreint à la propriété des terres et à la prise de parole dans les assemblées politiques. En outre, elles sont échangées comme épouses entre les hommes des différents lignages.
L'idéel et le matériel : pensée, économies, sociétés / Maurice Godelier, Flammario, col. Champs Essai, 2010
Les hommes, contrairement aux autres animaux sociaux, ne se contentent pas de vivre en société, ils produisent de la société pour vivre. Ils fabriquent de l'histoire, et ce, parce qu'ils ont dans leur nature propre la capacité de s'approprier la nature et de la transformer. S'approprier la nature, c'est, pour l'homme, inventer des moyens matériels et idéels pour disjoindre certains éléments des écosystèmes qu'il exploite et les faire servir à ses besoins. Cette action implique la mise en oeuvre de rapports sociaux qui lui servent de cadre et de support et qui, quelle que soit l'instance où ils se situent, fonctionnent comme des rapports sociaux de production, ou, selon un parler plus commun, comme des rapports économiques. Quel est le poids des réalités matérielles et quel est le rôle de la pensée dans la production des rapports sociaux ? Tout le mouvement du livre est là : de l'analyse des rapports sociaux de production à celle de la production des rapports sociaux. Où l'on verra que des deux forces qui composent celle d'un pouvoir de domination et d'exploitation, la plus forte n'est pas la violence exercée par les ordres ou les classes qui dominent une société mais le consentement des dominés à leur domination. © 4e de couverture
L'imaginé, l'imaginaire & le symbolique / Maurice Godelier, CNRS éditions, 2015, réed. 2022
Si tout ce qui est imaginaire est imaginé, tout ce qui est imaginé n'est pas imaginaire. Dans les religions par exemple, ce qui est imaginé n'est jamais pensé ni vécu comme imaginaire par ceux qui y croient. Cet imaginé-là, plus réel que le réel, est sur-réel. Si Lévi-Strauss affirmait que dans les mythes "le réel, le symbolique et l'imaginaire" sont "trois ordres séparés", Maurice Godelier montre au contraire qu'en dehors des mythes, le réel n'est pas un ordre séparé du symbolique et de l'imaginaire. Les rites, objets sacrés et églises ne témoignent-ils pas en effet de la réalité, et donc de la vérité de l'existence de Dieu, des dieux ou des esprits pour une partie de l'humanité ? Le symbolique permet aux humains de signifier ce qu'ils pensent et ce qu'ils font. Il déborde donc la pensée, envahit et mobilise le corps tout entier, le regard, les gestes, les postures mais aussi les temples, les palais, les outils, les aliments, les montagnes, la mer, le ciel et la terre : il est le réel. S'interroger sur la nature et le rôle de l'imaginaire et du symbolique, c'est vouloir rendre compte de composantes fondamentales de toutes les sociétés et d'aspects essentiels du mode d'existence proprement humain, des aspects qui, chaque fois, forment une grande part sociale et intime de notre identité. © 4e de couverture
Voir aussi la bibliographie de Maurice Godelier au catalogue de la BmL et... :
Articles en revues
Autres documents sur M. Godelier
Livre
- Autour de l'anthropologie économique : actualité des écrits du professeur André Nicolaï / Mahieu, Francois-Régis; Suchère, Thierry - Paris : L'Harmattan, 2014 - 285 p. - Éthique économique. Version e-book.
Articles en revue
- GODELIER, Maurice, et al. “Sur La Notion de Civilisation: Interview de Maurice GODELIER.” Revue Française d’études Américaines, no. 3, 1977, pp. 11–25. JSTOR
- Au fondement des sociétés humaines : entretien avec Maurice Godelier / Mathieu Fribault, Nonfiction, 11 novembre 2007
- Mourir...et après ? Rencontre avec Maurice Godelier / Nicolas Journet, Sciences Humaines, 15 janvier 2015
- Boissière, Nicolas. « Godelier, Maurice, 2019, Fondamentaux de la vie sociale. Paris, CNRS et De vive voix, coll. « Les grandes voix de la recherche », 96 p. » Anthropologie et Sociétés, volume 46, numéro 2, 2022, p. 219–221
Film
- Maurice Godelier : entretien avec Alain Morel / réalisateur Gilles Le Mao, 2011
... Ses premières recherches sur le terrain remontent à 1966. Il effectue alors une premièremission de recherches, suivie de nombreuses autres, chez les Baruya, une tribu des Hautes Terres de l’intérieur de la Nouvelle-Guinée. Il fût un des pionniers de l’anthropologie économique. Ses travaux au sein de cette société où les femmes n’accèdent à aucun statut valorisé, portent aussi sur la forte domination masculine et notamment les rituels qui fondent les hiérarchies internes. Plus récemment Maurice Godelier s’est attaché à des questions anthropologiques qui intéressent toutes les sociétés telles, par exemple, les formes et fonctions du pouvoir, la parenté et ses métamorphoses, ou encore la présence de noyaux imaginaires au coeur des rapports sociaux...
Bonne journée
Petit manuel illustré de l’art de vivre au Japon