Est-ce qu'un métier à tisser pour usage domestique en Russie médiévale cliquetait ?
Question d'origine :
Enfant j'avais lu ce conte de Baba Yaga, où la sorcière installe la petite fille à son métier à tisser pendant qu'elle prépare de quoi la cuisiner (le chat couvre la fuite de la petite fille la remplaçant pour que les cliquetis du métier continuent). Or entretemps j'ai commencé à m'intéresser au tissage, et mon métier actuel n'est pas un modèle spécialement bruyant, ce qui me fait me demander sans certitude si les auteurs n'ont pas fait un calque sur un métier moderne. Ma question en bouteille à la mer est donc, est-ce qu'on sait à quoi ressemblait un métier à tisser pour usage domestique en Russie médiévale ? Et s'il cliquetait ?
Merci pour votre aide si vous savez où chercher !
Réponse du Guichet
Baba Yaga est une figure ambiguë du folklore slave qui apparaît dans de nombreux contes atemporels comme Baba Yaga et la petite fille. Le "cliquetis" entendu, qui lui sert à contrôler l’application de la petite fille sur son métier à tisser, serait peut-être un anachronisme. D'après nos recherches, en Russie médiévale rurale (s'il faut placé historiquement un récit comme un conte, par nature atemporel), le métier vertical à poids, plus silencieux, et le fuseau dominaient dans les pratiques de tissage à domicile. L'horizontal, plus bruyant, était rare car couteux et se serait déployé plus tardivement.
Cette hypothèse fragile, mais plausible, mériterait confirmation auprès d'institutions spécialisées.
Bonjour,
La figure de Baba Yaga est un personnage extrêmement populaire du folklore slave. Archétype de la femme surnaturelle, aussi respectée qu'honnie, en ce qu'elle incarne parfois le mal et plus particulièrement la sorcière cannibale, elle est célèbre pour ses apparitions dans de nombreux contes et histoires tels que Vasilissa la très Belle, La Princesse-Grenouille ou encore Baba Yaga et la petite fille.
Le site World History Encyclopedia, indique que Baba Yaga apparaît dans la tradition orale slave bien avant sa première mention écrite relevée au 18ème siècle, lorsqu'elle fut citée par un grammairien russe en 1755. Il serait difficile de donner une date précise à l'apparition de ce conte transmis oralement de génération en génération. Il semble si ancien que le Centre Pompidou écrit, dans un article sur l'oeuvre du peintre russe Vassily Kandinsky, que le personnage de Baba Yaga serait même antérieur à la christianisation de la Russie au Xème siècle, apparaissant alors sous des formes variées : "Elle incarnerait en partie Leshy, l’esprit de la forêt, que l’on retrouve sous le nom de Vörsa auprès des Komis".
Les principaux contes et récits sur Baba Yaga que nous connaissons ont été collectés par des folkloristes à partir du 19ème siècle, avant que des versions simplifiées de ces histoires à destination des enfants n'inondent le marché de l'édition au 20ème siècle.
En plus de cela, il est difficile de situer concrètement l’époque à laquelle se déroulent ces histoires. Comme pour beaucoup de contes, elles semblent ancrées dans un univers rural aussi mythique qu'atemporel : le travail domestique et le travail de la terre, la forêt enchantée et le village isolé etc. Pourtant, vous semblez déceler ici un marqueur d'anachronisme en la présence de ce "cliquetis" qui trahirait, selon vous, une machine trop ou pas assez avancée sur son temps, en somme en décalage avec l'histoire de la machine à tisser. La thèse d'Héloïse Perbet, sur L'expression de la temporalité dans les contes de Joseph Jacobs (Université de Strasbourg, 2017), cherche à "déterminer les caractéristiques de l'ambivalence du conte entre temporalité et atemporalité", si cela vous intéresse.
Vous l'aurez compris, beaucoup d'incertitudes planent sur notre recherche. De quelle version du conte de Baba Yaga et la petite fille vous souvenez vous ? Comment déterminer précisément l'époque et le lieu auxquels est rattaché ce récit ? Et en optant pour un cadre de recherche très large, à savoir la Russie médiévale (par définition est médiéval ce qui est relatif Moyen-âge, une période qui va de la Chute de l'Empire romain (476) à la redécouverte de l'Amérique (1792) selon les historiens), s'assurer de la technologie employée par Baba Yaga pour tisser à domicile ne peut relever que de l'hypothétique mais nous allons quand même tenter de vous apporter quelques éléments de réponse :
Au chapitre 4 du livre L’artisanat du textile à Pompéi au Ier siècle après J.-C., publications du Centre Jean Bérard, 2020, écrit par Fabienne Médard, nous pouvons lire que le métier à tisser vertical à poids a longtemps perduré en Europe du nord et en Scandinavie, et ce bien après l'époque médiévale, malgré la généralisation progressive du métier horizontal à pédales à partir des 11ème et 12ème siècles sur le reste du continent :
En Europe, le métier à tisser vertical à poids est connu dès la Préhistoire Attesté aux âges des métaux, il constitue à cette période le principal système de tissage employé. Il continue d’être largement utilisé à l’époque romaine, notamment jusqu’au ier siècle apr. J.-C., date à laquelle apparaît en Italie le métier à deux ensouples. Au cours des iie-iiie siècles, dans le monde méditerranéen, les deux systèmes se côtoient. Au Moyen Âge, le métier à poids perdure, en dépit d’une nouvelle introduction : celle du métier horizontal à pédales autour des xie-xiie siècles. Ce n’est qu’aux xve-xvie siècles qu’il est délaissé au profit des deux autres systèmes. Son utilisation est désormais limitée aux territoires du nord de l’Europe, la Scandinavie et les îles Feroë, où il restera en usage jusqu’au xxe siècle. La longévité du métier vertical à poids tient à des avantages spécifiques et indéniables sur les autres dispositifs.
Source : Médard, Fabienne. « Chapitre IV. Le tissage ». L’artisanat du textile à Pompéi au Ier siècle après J.-C., Publications du Centre Jean Bérard, 2020
Ce type de métier consistait en un cadre simple en bois, avec des fils de chaîne (des fils verticaux) tendus par des pesées en argile ou en pierre et attachées à leur extrémité inférieure. Ils ne semblent pas avoir la réputation d'être particulièrement bruyants.
Dans un essai intitulé, From Flax to Linen in the Medieval Rus Lands, Heidi Sherman de l'Université du Wisconsin, confirme que si des avancées technologiques majeures dans la transformation des fibres en fils et leur entrecroisement en trames au moyen âge tardif, comme le métier à tisser horizontal ou le rouet, ont révolutionné la production du textile en Europe, leur généralisation en Russie aurait été bien plus tardive autant en raison des valeurs conservatrices de la société russe que du coût prohibitif de ces machines :
It is beyond doubt that technological innovation influenced vegetal fiber processing, spinning, and weaving. The horizontal loom, spinning wheel and flax break were important mid-to-late-medieval inventions that revolutionized linen production, but these attained wide use in Russia significantly later than in Western Europe; this was especially the case in peasant villages, due both to the lack of financial means and to the conservative nature of peasant culture. Enhanced production did not always outweigh the preference for the familiar in nineteenthcentury Russian villages. Many peasant women would have known, for example, that a spinning wheel was more efficient than a drop-spindle. Ethnographers noted that the spinning wheel could process four hundred grams of wool thread in the course of one day, whereas it would require seven days to produce the same amount with the drop-spindle/distaff technique. We can safely assume that similar differences in spinning yields applied to flax. Despite the remarkable productive capacity of the spinning wheel, nineteenth-century Russian peasants were reluctant to lay aside the drop-spindle, and in some areas the spinning wheel was completely absent. The cost was prohibitive, with spinning wheels ranging in price from three to five rubles in pre-revolutionary Russia, a large sum for families surviving on subsistence agriculture. A spinning wheel also apparently required more skill and dexterity. The few women who used a spinning wheel were young to middle-aged adults. Children learned with a drop-spindle, and older spinners found they lacked the speed and nimbleness required to manage the quick pace of the spinning wheel.
(...)
Il ne fait aucun doute que les innovations technologiques ont influencé le traitement des fibres végétales, le filage et le tissage. Le métier à tisser horizontal, le rouet et le brise-lin ont été des inventions importantes du Moyen Âge tardif qui ont révolutionné la production de lin, mais leur utilisation s'est généralisée en Russie bien plus tardivement qu'en Europe occidentale, en particulier dans les villages paysans, en raison à la fois du manque de moyens financiers et de la nature conservatrice de la culture paysanne. L'augmentation de la production n'a pas toujours compensé la préférence pour les méthodes traditionnelles dans les villages russes du XIXe siècle. De nombreuses paysannes savaient, par exemple, qu'un rouet était plus efficace qu'un fuseau. Les ethnographes ont noté que le rouet pouvait traiter quatre cents grammes de fil de laine en une journée, alors qu'il fallait sept jours pour produire la même quantité avec la technique du fuseau/voir. On peut supposer sans risque que des différences similaires s'appliquaient au lin. Malgré la remarquable capacité de production du rouet, les paysans russes du XIXe siècle étaient réticents à abandonner le fuseau, et dans certaines régions, le rouet était totalement absent. Son coût était prohibitif, les rouets coûtant entre trois et cinq roubles dans la Russie pré-révolutionnaire, une somme importante pour les familles qui vivaient de l'agriculture de subsistance. Le rouet exigeait apparemment aussi plus d'habileté et de dextérité. Les rares femmes qui utilisaient un rouet étaient des adultes jeunes ou d'âge moyen. Les enfants apprenaient avec un fuseau à main, et les fileuses plus âgées trouvaient qu'elles n'avaient pas la vitesse et l'agilité nécessaires pour suivre le rythme rapide du rouet.
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Source : From Flax to Linen in the Medieval Rus Lands, Heidi Sherman (p.7)
Une autre note de bas de page lisible dans cet essai semble confirmer qu'il était peu probable qu'un métier à tisser horizontal ait été employé en milieu rural en Russie médiévale. Son déploiement n'aurait pas pour autant remplacé le métier à tisser vertical à poids :
The horizontal treadle loom was adopted first in Western Europe sometime during the eleventh or twelfth century, but it did not replace the vertical loom. Marta Hoffmann, The Warp-weighted Loom: Studies in the History and Technology of an Ancient Implement (Oslo: Universitetsforlaget, 1964), 258–65. Because it produced both wide and long fabrics, the broadloom, a Flemish invention of the mid-thirteenth century, did eventually become the predominant industrial loom. Its prohibitive cost and the fact that it required two people to operate it meant that it would not be the most likely adoption for domestic village production. John H. Munro, “Textile Technology,” in The Dictionary of the Middle Ages, ed. Joseph R. Strayer et al. (New York: Scribner, 1982), 11:699.
(...)
Le métier à tisser à pédales horizontales a été adopté pour la première fois en Europe occidentale au cours du XIe ou XIIe siècle, mais il n'a pas remplacé le métier à tisser vertical. Marta Hoffmann, The Warp-weighted Loom: Studies in the History and Technology of an Ancient Implement (Oslo: Universitetsforlaget, 1964), 258–65. Comme il permettait de produire des tissus larges et longs, le métier à tisser à large bande, une invention flamande du milieu du XIIIe siècle, finit par s'imposer comme le métier à tisser industriel prédominant. Son coût prohibitif et le fait qu'il fallait deux personnes pour le faire fonctionner signifiaient qu'il n'était pas susceptible d'être adopté pour la production domestique dans les villages. John H. Munro, « Textile Technology », dans The Dictionary of the Middle Ages, éd. Joseph R. Strayer et al. (New York : Scribner, 1982), 11:699.
Source : From Flax to Linen in the Medieval Rus Lands, Heidi Sherman (p. 7)
Cependant, comme le font justement remarquer Lukasz Antosik et Joanna Słomska dans Fasciculi Archaeologiae Historicae. Fasc. 31 (2018), pp. 115-124, dans un article en archéologie sur les métiers à tisser du moyen âge tardif en Pologne, Early medieval looms in polandin the light of archaeological finds, les restes des matériaux utilisés pour fabriquer ces métiers, le plus souvent du bois, sont très rarement retrouvés dans les fouilles archéologiques, rendant difficile l'interprétation des chercheurs quant à leur emploi et à leur généralisation.
Ce texte nous apprend qu'il existait même plusieurs types de métiers à tisser horizontaux, ce qui ne facilite en rien nos déductions.
Maintenant, si nous pouvons émettre l'hypothèse que le fuseau et le métier à tisser vertical à poids étaient probablement les outils les plus largement répandus en Russie médiévale au sein d'une population principalement rurale et modeste, il semblerait que nous ne pouvons infirmer totalement la présence potentielle du métier à tisser horizontal à compter des XIème et XIIème siècle.
L'histoire racontée dans le conte de Baba Yaga et la petite fille, pouvant théoriquement se rattacher à cette période, l'anachronisme du "cliquetis" qui est émis n'est pas aussi grossier qu'il n'y parait. En effet, sur les principaux systèmes des métiers à tisser horizontaux, c'est bien le système de régulation de la tension (roue à cliquet, ou rochet) qui émet le cliquetis lorsqu’on avance le tissu ou qu’on retend la chaîne (on vous propose une démonstration dans ce petit documentaire France 3 régions, où les sonorités de cet artisanat sont filmés sur un métier à tisser médiéval). Certains s'amusent même à faire de la musique avec. Le fuseau où le métier à tisser vertical sont beaucoup moins bruyants. La conception du second, assez simple et basée sur la tension des pesons (qui sont des poids suspendus), repose sur des mouvements manuels doux sans mécanismes complexes
Il est donc fort à parier que ce sont davantage ces types d'outils qui étaient utilisés en majorité pour tisser en Russie médiévale, plutôt que le métier horizontal, plus cher et à l'émergence plus tardive. Par ailleurs son apparition n'a pas immédiatement remplacé son prédécesseur, en particulier dans les régions les plus pauvres et conservatrices d'Europe, même si tout ceci reste fragile tant les preuves historiques matérielles de ces outils sont faibles en raison de la dégradation naturelle de leurs matériaux.
Le cliquetis, qui renvoie à une vision très dix-neuviémiste et occidentale de la pratique du tissage, ne serait donc pas fondamentalement fausse mais hautement improbable selon nos premières recherches.
Pour vous assurer que cette hypothèse est la bonne ou obtenir de plus amples informations, nous vous conseillons de contacter le CNAM - Musée des Arts et Métiers, L'institut national des métiers d'art ou le musée des tissus et arts décoratifs de Lyon
Bonne journée.
La sorcière au bûcher