Pouvez-vous m'expliquer le 76ème "Je me souviens" de Georges Pérec ?
Question d'origine :
Bonjour,
Pouvez-vous m'expliquer le 76ème "Je me souviens" de Georges Pérec :
"Je me souviens des courses derrière grosses moto au Parc des Princes."
Merci !
monsieur
Réponse du Guichet
Le Je me souviens... n° 76 de Georges Perec fait allusion aux courses de demi-fond cyclistes qui se pratiquaient au Parc des Princes lorqu'il abritait un vélodrome. Celles-ci consistaient en une compétition de vélos précédés de motocyclettes. Ces courses étaient spectaculaires et dangereuses. Mais ce n'est pas pour faire une apologie du sport que Perec mentionnait des compétitions ou des sportifs. Son rapport à cette discipline était bien plus complexe.
Bonjour,
Dans Je me souviens publié en 1978, Georges Perec, poète de l'inventaire, liste non pas 480 souvenirs mais 480 petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées... écrit-il :
Ces « je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées : elles ne valaient pas la peine d'être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l'Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d'État, des alpinistes et des monstres sacrés.
Il arrive pourtant qu'elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu'on les a cherchées un soir, entre amis : c'était une chose qu'on avait apprise à l'école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d'encore plus mince, d'inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie.
G.P.
Source : Je me souviens / Geroges Perec, Livre de poche, 2024, 4e de couverture
La Bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard offre généralement un bon appareil critique du texte et d'annotations. Nous avons voulu consulter notre exemplaire contenant ce titre, Œuvres.1 / Georges Perec ; édition publiée sous la direction de Christelle Reggiani ; avec la collaboration de Dominique Bertelli, Claude Burgelin, Florence de Chalonge... [et al.], mais celui-ci est emprunté. Nous nous sommes donc tourné·es vers les ouvrages disponibles dans nos collections :
- Je me souviens / Geroges Perec, Livre de poche, 2024
- Je me souviens de "Je me souviens" : notes pour "Je me souviens" de Georges Perec à l'usage des générations oublieuses / Roland Brasseur, Le Castor astral, 1998
- Georges Perec [Revue] / [sous la dir.] de Claude Burgelin, Maryline Heck et Christelle Reggiani, L'Herne, 2017
Le premier ne nous apprend rien en rapport avec votre question mais nous informe sur le travail de Roland Brasseur, auteur de Je me souviens de "Je me souviens" (2), qui a consisté à documenter chaque Je me souviens... de Perec. Voici ce qui est indiqué p. 60, pour le 76e Je me souviens... :
Le vélodrome du Parc des Princes, porte de Saint-Cloud (XVIe arr.) est inauguré le 18 juillet 1897.
En 1931, il est détruit et laisse la place au stade vélodrome du Parc des Princes; les équipes de France de football et de rugby y disputent leurs matches.
En 1967, la rénovation du stade, liée à la construction du boulevard périphérique, amène la disparition de la piste cycliste [Jms 27].
Le vélodrome est de 1904 à 1967 le lieu d'arrivée de la dernière étape du Tour de France (1957: Darrigade [Jms 158] ; 1967 : Poulidor).
La Vie mode d'emploi, p. 435-436 :
<< Littéralement adulés par les foules dominicales qui emplissaient le Vel d'Hiv, Buffalo, la Croix de Berny ou le Parc des Princes. »
La Vie mode d'emploi, p. 436 :
<< Derrière la grosse moto de son entraîneur Barrère équipée pour la circonstance d'un coupe-vent élémentaire. >>
La partie rédigée par Chantal Labre, intitulée Je me souviens dans le chapitre III - L'interrogation du quotidien, dans les Cahiers de L'Herne (3), consacrée au célèbre auteur oulipien, ne semble pas délivrer plus de renseignements sur ce 76e fragment. Il est vrai que nous l'avons consultée très rapidement car le temps qui nous est imparti pour vous répondre n'est pas illimité.
Le dossier Perec du Magazine littéraire de décembre 1993, consultable en ligne, a publié un article intitulé La page des sports : Bobet, Robic, Coppi pour le cyclisme, Cerdan pour la boxe, Fangio pour I'automobile... autant d’illustres sportifs cités par Perec dans ses « Je me souviens » de Jacques Lecarme. On y lit que toute la culture de Perec enfant fut une culture du sport écrit et parlé.
Il n'y est pas fait mention de courses derrière grosses motos ou courses derrière les grosses motos selon la formulation du Je me souviens n° 76 dans l'édition Livre de poche : Je me souviens des courses derrière les grosses motos au Parc des Princes ou de celle d'Hachette en 1978, p. 18 : Je me souviens des courses derrière grosses motos au Parc des Princes. Mais ce détail a son importance pour notre recherche.
On apprend en effet, grâce à l'article Le demi-fond cycliste, Stadium, Musée national du sport, qu'il existait une discipline sportive nommée demi-fond cycliste, pratiquée avec une motocyclette et un vélo. On parlait alors d'épreuve derrière moto :
Si le demi-fond est une discipline bien connue lors des Jeux olympiques pour ce qui est de l’athlétisme, il existe aussi le demi-fond cycliste. Ce sport bien moins connu aujourd’hui consiste en une compétition de cyclisme sur piste de longueur variable mettant en scène bicyclettes et motocyclettes pendant une ou plusieurs manches.
Cette moto et ce vélo servaient dans une discipline du motocyclisme et du cyclisme oubliée : l'entraînement mécanique des stayers. Les cyclistes découvrent dès la fin du XIXe siècle qu'ils vont plus vite si un véhicule coupe l'air devant eux. Pendant la décennie 1890, le véhicule qui coupait l'air était le plus souvent un vélo, simple ou à combinaison multiples (tandem, triplettes voire même sextuplettes). Puis à partir de 1902, des motocyclettes sont utilisés et les records de vitesse s’enchaînent. On dépasse ainsi pour la première fois les 100 kilomètres dans l'heure en bicyclette en 1909, par le champion Guignard. Selon la distance, la moyenne d'une épreuve sur piste derrière moto peut atteindre 80 km/h. Les motos augmentent en puissance, mais de nouvelles mesures de sécurité dues à la dangerosité de la discipline ainsi que le début de la guerre entraînent progressivement la fin du sport.
Le coureur cycliste (ou stayer) doit alors rouler à bicyclette derrière un entraineur (ou pacemaker) à motocyclette. Le but est de coller la bicyclette le plus près possible d’une barre horizontale fixée à l’arrière de la moto pour profiter au maximum de l’entrainement de cette dernière.
Voir aussi Demi-fond (cyclisme), Wikipédia.
Le dossier Perec nous remet sur la piste (cyclabe) et nous confirme que, dans ce Je me souviens..., il s'agit bien de demi-fond cycliste, compétition pratiquée au Parc des Princes lorqu'il abritait un vélodrome :
Une fois au moins Perec a su concilier sa passion enfantine du sport et la haine évidente qu’adulte il lui voue. Il s’agit du chapitre 73 de La Vie mode d’emploi. Il ne nous propose rien de moins qu’une encyclopédie du cyclisme routier et pistard, racontée à la manière des journalistes sportifs les plus scrupuleux. Albert Massy, qui finit bourrelier, a d’abord été un coureur du Tour de France de 1924 : il a failli l’emporter sur Bottechia, mais a dû abandonner pour avoir cassé sa fourche. Puis il a fait l’expérience des Six jours. Mais l’essai n’est pas concluant. Albert Massy s’attaque au demi-fond, c’est-à-dire aux courses derrière moto (cf. Je me souviens, 76, 168). Il y brille, mais s’entête à établir un record de vitesse derrière entraineur, que des chicanes réglementaires l’empêchent d’homologuer. Ulcéré, il devient « pace-maker» et mène vers des sommets son « stayer» Lino Margay. Mais, jaloux de la gloire de son coureur, il va provoquer une chute fatale sur le célèbre Vigorelli de Milan. Défiguré, Margay sera régénéré par le gangstérisme et sauvé par la chirurgie esthétique. L’odyssée de Massy et de Margay n’aura été qu’une suite d’accidents, d’échecs, et de tortures. L’entraineur-bourrelier n’est pas devenu un géant de la route, mais un bourreau très convenable, et le vélodrome reste une image de l’enfer. Mais le demi-fond, ce spectacle tonitruant qui électrisait les foules et qui se rapprochait de la corrida, revit admirablement dans une analyse exhaustive et méticuleuse. Julien Gracq, dans l’une de ses plus belles Lettrines, est peut-être plus lyrique : «Je parle d’un temps qui sans doute ne reviendra jamais. Il est cinq heures : la piste de l’ancien Parc sous le soleil oblique est déjà plus rose...». Hemingway, dans À movible feast, constate l’impossibilité de raconter les courses de demi-fond, et s’émeut de l’accident mortel survenu à Gustave Ganay, en 1926. Il y a plus d’un point commun entre ce Gustave Ganay et le fictif Albert Margay... Georges Perec a écrit ici une des plus belles pages des sports sur une pratique aujourd’hui abolie : « De toutes les disciplines cyclistes, c’était alors la plus populaire et des champions comme Brunver, Georges Wambst, Sérès, Paillard ou PAméricain Walthour, étaient littéralement adulés par les foules dominicales qui emplissaient le Vel d’Hiv, Buffalo, la Croix de Berny ou le Parc des Princes ».
Mais ce n'est pas pour faire une apologie du sport que Perec mentionnait des compétitions ou des sportifs. Son rapport à cette discipline était bien plus complexe. A ce sujet lire aussi W ou le souvenir d'enfance et / ou La vie mode d'emploi du même Georges Perec.
Bonne journée
Le Rêve d’un langage commun