Question d'origine :
Bonjour,
Pourquoi est ce que l'on qualifie le droit de prélassement en "prétendu" droit seigneurial ?
Quels sont les autres prétendus droits seigneuriaux ?
En vous remerciant,
Réponse du Guichet
Le droit de prélassement rejoint la liste des droits prétendus des seigneurs à l'époque féodale car leur existence a autant été relayée par des témoignages à charge lors de la Révolution, des politiques ou des écrivains républicains que par des historiens. Cette légende est comparable à celle du droit de cuissage, qui permettait supposément au seigneur d'ôter en priorité la virginité des jeunes mariées sur ses terres. Ce mythe a été largement démystifié par l'historien Alain Boureau.
Bonjour,
"Le droit de prélassement" est souvent présenté comme un droit seigneurial prétendu, dans la mesure où il ne correspondrait à aucune pratique historique attestée par les historiens. Il rejoint la longue liste des idées reçues sur la vie à l'époque médiévale, souvent nourries par une vision romantique, noire ou caricaturale de cette période.
A ce titre, nous pouvons vous conseiller le livre de Sophie Brouquet, agrégée d'histoire, enseignante et chercheuse spécialisée dans l'histoire du Moyen Age, qui s'intitule Idées fausses et réalités du Moyen-Age (Éditions Ouest France, 2018), et qui couvre le vaste champ des fausses connaissances et a priori sur cette période méconnue.
Il s'agit donc d'une de ces légendes bâties sur des preuves ténues, relayées à partir de la Révolution française puis massivement sous la République afin de ternir, par contraste, une période, ses mœurs, son organisation sociale etc. En somme on opposait alors le despotisme seigneurial à la modernité politique de la République.
Le droit de prélassement est donc connu comme le droit qu’aurait eu un seigneur de faire éventrer un de ses serfs pour se réchauffer l'hiver en glissant ses pieds dans les entrailles de la personne. La page Wikipédia propose différentes analyses critiques à la mobilisation de ce droit supposé, d'abord par des adversaires des privilèges et des droits féodaux avant la Révolution française, puis de la part d'écrivains, d'historiens ou de politiciens sous la Troisième République.
Y sont cités l'essai de démystification de l'historien Jacques Heers, Le Moyen-Age une imposture (Perrin, 1992), qui a tenté de réhabiliter cette période historique jugée obscurantiste par l'étude des discours dominants et qui ont façonné sa représentation depuis deux siècles. Même si le livre peut-être sujet à controverse à cause de son ton et de sa forme pamphlétaire, Jacques Heers est reconnu et reste fiable dans ses citations et notes de bas de page :
Droit de prélassement : dénoncé en divers moments. A la veille et pendant la Révolution de 1789, alors que chacun s'employait de son mieux à décrire les plus atroces des "turpitudes féodales". Un des auteurs les mieux documentés parait avoir été le curé Clerget qui cite d'abord quelques seigneurs de Franche Comté et de la Haute Alsace puis nommément, les comtes de Montjoie et les seigneurs de Méchez. Au retour de la chasse, écrivait-il, lors des dures soirées d'hiver, ces seigneurs "avaient le droit de faire éventrer deux de leurs serfs pour réchauffer leurs pieds dans leurs entrailles fumantes". Comme à l'ordinaire, l'auteur ne donne aucune source précise mais une "preuve", à savoir la cause intentée devant le Parlement de Besançon par un certain comte (le nom est laissé en blanc) qui réclamait de ses paysans le paiement de fortes redevances pour le rachat de ce droit de prélassement. Fort heureusement "pour l'honneur de la France moderne" le magistrat fut saisi d'indignation et le comte s'en retourna les mains vides.
Source : Le Moyen-Age une imposture de Jacques Heers sur Google Livres (Perrin, 1992)
Nous vous laissons poursuivre la lecture de ce passage sur Google Livres, qui se penche notamment sur la nuit du 4 août et sur des témoignages à charge, hués par l'assemblée au Jeu de Paume lorsque fut évoqué par le député Lapoule cette histoire de droit de prélassement.
Nous trouvons aussi cité sur Wikipédia l'ouvrage très sérieux d'Alain Boureau, Le droit de cuissage - la fabrication d'un mythe XIIIème-XXème siècle, qui s'applique à débusquer cet autre grand mythe du Moyen-Age, "preuve de l’ignominie féodale et de l'influence néfaste de l’Église" (4ème de couverture).
Sans doute faut-il justement mettre en parallèle ces deux prétendus droits seigneuriaux tant ils semblent s'être construits avec la même idée directrice, à savoir délégitimer le passé au profit d'une modernité politique.
Plus succinctement qu'Alain Boureau, Sophie Brouquet nous raconte l'histoire d'un mythe qui a trop longtemps imprégné nos consciences, le droit de cuissage, qui consistait donc à réserver au seigneur le droit de prendre la virginité d'une jeune mariée lors de sa nuit de noce sans qu'aucune résistance ne puisse lui soit opposée. C'est Le Mariage de Figaro, pièce de Beaumarchais et une mauvaise traduction, qui auraient fait office de tremplin à la propagation de cette légende :
Dans le mariage de Figaro de Beaumarchais apparait la croyance en l'existence d'un droit de cuissage au Moyen-Age. La fiancée du vassal ou du serf devait offrir sa virginité, à son seigneur la nuit de ses noces. Il s'agit là d'une erreur grossière issue d'une mauvaise traduction du terme latin de culagium, en français, culage, une taxe banale. La seigneur avait un "droit de cuissage ou de jambage". La confusion commence au XVIème siècle, elle est reprise par Voltaire dans son Essai sur les mœurs et par Jules Michelet en détail dans "La Sorcière". "Le seigneur ecclésiastique comme le seigneur laïque, a ce droit immonde.
(...)
En réalité on ne trouve aucune trace de cette pratique au Moyen-âge et il est certain que l’Église s'y serait opposée. Il s'agit d'une confusion avec le droit de formariage payé par un serf ou une serve pour avoir la permission de se marier avec un serf d'une autre seigneurie, appelé parfois culage.
Source : Idées fausses et réalités du Moyen-Age de Sophie Brouquet (Éditions Ouest France, 2018) (p.83-85)
A lire également sur le droit de cuissage : Le droit de cuissage, une légende noire du féodalisme dans Histoire & Civilisation (Le Monde, National Geographic).
La page Wikipedia, Droit seigneurial, cite aussi parmi sa liste de droits prétendus, le "droit de ravage" mais qui n'est ici pas étayé. D'après nos recherches, celui-ci signifiait le droit du seigneur à passer au grand galop avec chiens et cavaliers sur ses terres ravageant par bon plaisir les champs de culture entretenus par ses serfs. On en trouve mention dans le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle.
Pour une bonne synthèse sur les droits des seigneurs en France à la fin de l'Ancien Régime, nous vous conseillons ce document d'Annie Antoine : La seigneurie en France à la fin de l’Ancien Régime. État des connaissances, nouvelles perspectives de recherches.
Bonne journée.
Laissez le feu brûler