Question d'origine :
Bonjour,
A propos du Chili: Salvador Allende était Franc Maçon. J'ai entendu dire qu'Augusto pinochet l'avait été lui aussi. Avez-vous des informations sur ce fait paradoxal .Merci.
Réponse du Guichet
Si Salvador Allende a été un franc-maçon fidèle de ses 27 ans jusqu'à la fin de sa vie, Augusto Pinochet ne l'aura été que par opportunisme quelques mois (de mai 1941 à octobre 1942). Il n'aurait atteint que le deuxième degré, celui de compagnon.
Bonjour,
Dans un article de Ramon Canifru intitulé Allende et Pinochet francs-maçons : cherchez l’erreur ? (Humanisme, 301(4), 81-85, 2013), on peut lire :
La Grand Loge du Chili a été fondée le 24 mai 1862 à Valparaiso. Elle est l’émanation de la loge L’Étoile du Pacifique, fondée dans cette ville par des Français, sous les auspices de Grand Orient de France, d’où sa devise « Liberté, Egalité, Fraternité » et une orientation de progrès social dans son action dans la cité ; cette Grande Loge s’éloigne avant même sa fondation du giron français pour devenir régulière dans l’escarcelle de la Grande Loge Unie d’Angleterre, mais sa vocation progressiste ne s’estompe pas. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe ses membres, issus d’une bourgeoisie éclairée, vont impulser des réformes d’une rare audace dans la société chilienne, plus rurale que citadine et assez arriérée avec, ou à cause d’une Église catholique omniprésente. Les frères ont réussi à faire passer la séparation de l’Église et de l’État, le mariage civil, la loi d’instruction primaire obligatoire, la sécurité sociale, la retraite, la création de l’Université du Chili, le vote féminin et cette énumération n’est pas exhaustive. C’est dans cette Grande Loge du Chili qu’a été initié Salvador Allende Gossens, mais aussi Augusto Pinochet Ugarte.
La famille Allende, bourgeoise mais progressiste, est liée à la franc-maçonnerieQui était Allende ? Un homme politique, un médecin, un homme d’État ou un franc-maçon ? Il est impossible de séparer les rôles tellement ils sont imbriqués chez ce leader charismatique de la gauche chilienne et latino-américaine dont le nom résonne jusqu’à l’infini dans des rues, avenues, places, maisons de culture ou de quartier dans le monde entier.
Salvador Allende est né à Valparaiso le 26 juillet 1908, au sein d’une famille de bonne bourgeoisie, son père a été avocat, puis notaire, sa mère était fille de commerçants d’origine belge. Salvador avait une grande admiration pour son grand-père : Ramon Allende Padin (1845-1884), médecin des pauvres, défenseur de la veuve et de l’orphelin, philanthrope, député puis sénateur, mais aussi septième Sérénissime Grand Maître de la Grande Loge du Chili. Un article entier serait nécessaire pour faire la lumière sur cet aïeul que Salvador Allende n’a pas connu. Mort à l’âge de trente-neuf ans, il aura été un lutteur infatigable en faveur d’une République démocratique et laïque, de la séparation de l’Église et de l’État, d’un enseignement non religieux, de l’instauration des cimetières laïques – en somme un d’État moderne.
Famille bourgeoise, mais très progressiste, les Allende-Padin sont au parti radical, dans un contexte politique où la droite est représentée par le parti conservateur, lié à l’Église et aux grands propriétaires terriens, des latifundistes, où les paysans sont soumis au servage, dans un système semi-féodal, et le parti libéral où se reconnaissent les commerçants, industriels et propriétaires fonciers. La vraie richesse, le grand capital est aux mains des consortiums anglais : le nitrate, le manganèse et le borax. Allemands et Américains se partagent le cuivre, l’or, et les minerais en général.
Les radicaux étaient progressistes mais pas révolutionnaires, leur champ d’action était la petite bourgeoisie, les fonctionnaires, etc.
Pinochet, du séminaire à la franc-maçonnerie
Pinochet n’a pas été oublié puisqu’il s’agit d’élucider aussi la légende de sa supposée appartenance à l’Ordre. Il est né le 25 novembre 1915 à Valparaiso d’un père douanier issu d’une famille d’origine française – le premier Pinochet arrivé au Chili au XVIIIe siècle, était un marin de Lamballe, en Bretagne – et d’une mère chilienne de Santiago.
Toute sa scolarité se poursuit au séminaire. Apparemment, sa vocation militaire est forte car il est refusé trois fois avant d’être admis à l’école militaire où, après son service militaire, il a le grade de sous-lieutenant. En 1941, devenu lieutenant, il épouse Lucia Hiriart, fille d’un sénateur du parti radical. Il est probable que ce soit son beau-père qui l’ait poussé à entrer en maçonnerie cette année-là dans la ville de San Bernardo, près de Santiago, probablement comme un moyen de grimper dans la hiérarchie. N’oublions pas que la Grande Loge régulière est aussi un réseau d’influence, mais pas dans une armée comme l’armée chilienne, dont la sainte patronne est la vierge du mont Carmel (Carmes).
La principale obédience du Chili, par le nombre de loges et d’adeptes, est peu diserte sur son encombrant initié. Nous ne pouvons avoir que des renseignements biaisés sur son appartenance.
Voici l’extrait d’un reportage réalisé par l’hebdomadaire El Ciudadano, à la question du journaliste sur l’appartenance de Pinochet à la Grande Loge, le Grand Maître Luis Riveros répond : « Allende fut un maçon qui est mort comme maçon et il a été membre de l’Ordre toute sa vie. Pinochet non. Il a participé, mais temporairement ; il a abandonné l’institution, il n’a pas eu une vie liée à la maçonnerie ni n’a fait siennes les idées de l’institution qui font corps avec les principes de fraternité et de tolérance. »
[...]
Salvador Allende, après une longue réflexion, présente sa lettre de candidature à la Sociedad Masonica (Société maçonnique) le 18 juillet 1935. Il considère que l’institution est en accord avec ses idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité et de tolérance, auxquels on doit ajouter une action permanente pour le progrès social et moral de l’humanité. Il est initié dans la loge Progreso n°4 de la Grande Loge du Chili, ville de Valparaiso, le 16 novembre 1935. En 1937, il est élu député dans la circonscription de Quillota et Valparaiso ce qui empêche son passage au deuxième degré, celui de compagnon.
[...]
Revenons aux propos que le Grand Maître de la Grande Loge du Chili, Luis Riveros, ancien recteur de l’Université du Chili, a tenus sur Pinochet dans un entretien au journal virtuel amaule.cl. Dans une énumération non exhaustive des illustres personnalités de l’histoire du Chili ayant appartenu à l’Ordre, il n’a cité que des anciens Présidents de la République : « Carlos Ibanez del Campo, Pedro Aguirre Cerda, Gabriel Gonzalez Videla, Arturo Alessandri Palma et Salvador Allende. D’autres membres moins reluisants, comme Augusto Pinochet, est parvenu seulement au deuxième degré, celui de compagnon, pour se retirer après… Mais l’histoire a clairement démontré le peu de respect du général pour les principes de la Révolution Française, Liberté, Egalité, Fraternité auxquels les membres des loges sont si attachés. »
[...]
Politiquement, un destin national [attend Salvador Allende] : en 1938 c’est la victoire du Front populaire ; le radical Pedro Aguirre Cerda est élu président de la République et Allende est nommé ministre de la santé.
Valparaiso c’est bien fini pour lui, sa charge est à Santiago. Comme bon maçon il prend ses dispositions et le 8 novembre 1940 il s’affilie a la loge Hiram n°65 à Santiago où il passera là son grade de maître maçon et continuera son parcours maçonnique jusqu’à la présidence de cette même loge.
Sa carrière politique sera brillante. Son immense popularité lui permet de se faire élire et réélire là où son parti a besoin de lui : sénateur plusieurs fois, président du Sénat, jusqu’en 1970, année où la coalition des gauches, l’Unité Populaire, le porte à la présidence de la République.
L’histoire de l’homme poitique est connue, celle du franc-maçon l’est moins. La profession de foi ou testament philosophique qu’il rédigea le jour de son initiation a été sauvé par des frères et le document, extrait des archives, nous est arrivé. Il est étonnant de constater que ses idées, écrites à la hâte, avant de passer aux épreuves de fond, sont les mêmes qu’il exprimera trente-huit ans après, dans son dernier discours, face à la mort, dans le palais de La Moneda : « Vos devoirs envers l’autre ? L’homme est seulement un rouage du conglomérat social, donc sa vie doit être à son service, autrement dit au service de ses semblables. Et envers soi même ? Ceux d’organiser son existence en accord avec une conception claire de nos obligations, devoirs et droits, qui sont assujettis aux devoirs des autres. Quel souvenir voulez vous laisser pour après ? Celui d’avoir accompli l’obligation que je me suis imposée, celle d’avoir été utile à la société en faisant avancer chaque jour son perfectionnement spirituel, moral et matériel. »
Salvador Allende est le vrai maçon : il en a l’éthique, l’humanisme qui lui permet dans sa dernière heure de nous prédire avec optimisme que « bientôt s’ouvriront les grandes avenues où passera l’homme libre et son destin ».
A lire aussi :
- Allende et Pinochet - Le maçon et le mauvais compagnon / Emmanuel Pierrat - Franc-maçonnerie magazine - 17 Octobre 2012 dont l'introduction commence ainsi : " Le Chili n’est pas en reste. Les loges y sont présentes depuis le milieu du XIXème siècle. A telle enseigne que Salvador Allende Gossens comme Augusto Pinochet ont été initiés et que leur appartenance commune est souvent évoquée. Mais si le premier, né au sein d’une famille de maçons, a pratiqué l’Art royal jusqu’à la fin de sa vie, le second n’aurait fréquenté son atelier que peu de temps, entraînant ensuite la Grande Loge du Chili sur une pente plus que compromettante."
- Le Grand Orient de France rend hommage au "frère" Salvador Allende / Eduardo Olivares Palma - La Francolatina - vendredi 6 septembre 2013
- Augusto Pinochet / Michel Faure - Perrin, 2020 - consultable partiellement sur Google Livres. D'après ce document, Augusto Pinochet a intégré la franc-maçonnerie en mai 1941. Il aurait été renvoyé de sa loge le 24 octobre 1942 pour absentéisme et faute de paiement de sa cotisation.
- Allende, la biographie / Mario Amorós ; traduction de l'espagnol et notes par Luis Dapelo - L'Harmattan, 2023
Bonne journée.
Le grand livre de St Cyprien ou Le trésor de la sorcellerie