Comment étaient évacués les crottins de chevaux à Lyon jusqu'en 14-18 ?
Question d'origine :
Cher guichet,
Je suis curieux de savoir comment l'évacuation des crottins de chevaux, leur alimentation , soins pouvait être fait dans la ville entière de Lyon jusqu'en 1914-1918.
Je songe en particulier mais pas seulement aux plus de 2000 chevaux de la caserne de la Part-Dieu en 1855.
Bien cordialement.
Réponse du Guichet
Autrefois à Lyon, le fumier des chevaux était une véritable manne car il procurait de l'engrais. Aussi sera-t-il géré par des cavaleries municipales jusqu'au début du XXe siècle, comme les déjections humaines.
Bonjour,
Dans l'entretien réalisé par Le Lay, S. (2016). Le rôle des déchets dans l’histoire Entretien avec François Jarrige et Thomas Le Roux. Mouvements, 87(3), 59-68, nous pouvons lire :
Dans les campagnes du XIXe siècle, le fumier fait l’objet d’un véritable culte, c’est l’engrais par excellence, celui qui est recommandé par les agronomes et est très populaire parmi les paysans. C’est seulement lorsque les engrais chimiques et l’apport de substances minérales prélevées ailleurs se développent à la fin du XIXe siècle que le fumier auparavant perçu comme une richesse devient un déchet.
Lire aussi à ce propos Fumiers de ville, engrais humains et engrais animalisés A Paris au XIXe siècle / Sabine Barles in Les fèces animales: des nuisances aux ressources, à la ville et à la campagne / Journée d'étude de la Société d'Ethnozootechnie et du Conservatoire National des Arts et Métiers, Ethnozootechnie n°92, 2012
A Lyon comme dans d'autres villes françaises, à l'instar des déjections humaines et ordures diverses, les fumiers étaient récupérés puis transformés grâce aux cavaleries municipales. L'organisation des vidanges connu une évolution de fond de 1876 à 1879. Celles-ci entraina l’abandon du système de l’enlèvement au profit du système de l’écoulement, le tout-à-l’égout. Vous en apprendrez plus en lisant le chapitre X - La cavalerie et les déchets de la grande ville de la thèse Au fil des attelages : Hommes, chevaux et voitures à Lyon et dans la région lyonnaise (1880-1939) : Essai d'histoire sociale / Jean-Pierre Aguerre. Histoire. Université de Lyon, 2018, dont voici des extraits :
À la fin du XIXe siècle, Lyon et sa périphérie rurale entretiennent d’étroites relations. Chaque jour, dans un vaste mouvement semblable à la marée, la ville aspire son lot d’hommes et de matières premières qu’elle reflue le soir venu. L’organisme urbain, structure complexe et vivante ingère, digère et secrète. Ses fonctions vitales sont insérées dans un véritable cycle biologique qui l’arrime à l’espace rural. Sous-produit de l’activité humaine, la ville doit stocker puis évacuer le flot incessant des matières excrémentielles. L’activité digestive des 400 000 habitants qui peuplent la ville au tournant du siècle, la propulse au rang de puissante productrice de matières premières. En l’espèce les statistiques ne font pas défaut. Dans un opuscule édité en 1874, au lendemain d’une épidémie de fièvre typhoïde à Lyon, le vétérinaire Quivogne évalue cette production alvine à plus de 162 millions de kilos par an qui correspondent à 162 000 mètres cubes, le volume étant un aspect aussi important que le poids 2233. Or, comme rien ne se perd mais que tout se transforme, les matières stercoraires constituent un engrais exceptionnel que recherchent avidement les maraîchers de l’Est lyonnais. Le cycle symbiotique qui unit la ville et la campagne est ainsi bouclé : les excréments et les ordures de la ville sont l’or des champs. La première sécrète des déchets vitaux pour la seconde qui les recycle sous forme de productions végétales vendues sur les marchés de la ville. Ainsi par nécessité la ville est scatophobe et la campagne scatophile.
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Jusqu’à sa réorganisation complète dans la seconde moitié des années 1870, le monde des vidanges est entre les mains d’une sorte de triumvirat formé par les agriculteurs, les propriétaires de fosses d’aisances et les compagnies.
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Section II – La gestion des immondices urbaines : ordures des villes, or des champs
À Lyon comme dans d’autres villes françaises ou européennes, les immondices sont entièrement absorbées par les agriculteurs de la proche banlieue et ceux du bas Dauphiné. Ceci «s’explique par ce fait que la campagne des environs de Lyon et notamment la plaine du Dauphiné est d’un sol tellement pauvre que les agriculteurs ont un intérêt puissant à en augmenter et enrichir l’humus». Cette symbiose ville-campagne est ancienne. Au XVIIIe siècle, Chauvet, cité par H.A. Chevalier en 1849 et repris par A. Corbin, présente déjà ce système d’évacuation des ordures. À Lyon dit-il, «on a des caisses à chaque étage des maisons où l’on entrepose les balayures ; les paysans des environs viennent régulièrement, toutes les semaines, les enlever».
En janvier 1893, lors d’une grève des charretiers préposés à l’enlèvement des ordures, les « rondeurs », que la population appelle les « âniers », le Salut public donne quelques informations pratiques qui permettent de « jeter un coup d’oeil sur l’existence intime d’une cité » :
« Le matin, en ouvrant les portes d’allées, les concierges déposent sur le trottoir des seaux de bois peints en vert à l’exception d’un petit carré blanc sur lequel se lit le numéro de la maison. Pis, les ménagères ou les domestiques viennent y jeter les détritus de toutes sortes ou, comme nous les appelons à Lyon, les “équevilles” (un savant nous dirait que ce mot est très correctement dérivé du bas-latin scribilla). En même temps, les cantonniers balaient les immondices éparses dans la rue et dont ils forment de petits tas au bas des seaux d’équevilles.
Les chiffonniers et les pattis, viennent ensuite, armés d’un crochet fouiller parmi ces amas de balayures et tâcher d’y découvrir des cheveux, morceaux de papier, chiffons, fragments d’os, de verre, de corne, d’écaille, bouchons, etc., qu’ils revendent ensuite et dont le produit leur assure une maigre et chétive existence ».
Ce système ne connaît aucun changement notable jusqu’à la Grande Guerre. Malgré la tentation parfois évoquée d’incinérer les ordures urbaines, tout le monde y trouve son compte : la ville et les agriculteurs. À l’instar des vidanges, l’évacuation des immondices mobilise tous les jours plus d’une centaine de chevaux.
I – L’organisation du système
Le service de l’enlèvement des immondices déposés sur la voie publique est partagé en six lots, un par arrondissement et adjugé pour une période quinquennale. L’adjudication a lieu publiquement au rabais par soumissions cachetées. Le cahier des charges stipule en effet qu’elle «sera tranchée en faveur de celui qui fera le plus fort rabais». La diversité des mises à prix reflète la variété des situations locales. Le Ier arrondissement comporte par exemple le service des pentes de la Croix Rousse que l’expérience révèle peu rémunérateur ; le IIIe quant à lui, se caractérise par son extension et la diversité des services qu’il requière.
Le cahier des charges pour le quinquennat 1883-1887 présente l’organisation générale du service. L’unité de base de la prestation demandée aux six adjudicataires est la ronde ; Ils organisent leur service dans le cadre des rondes ordinaires destinées au ramassage des ordures et des rondes spéciales affectées à l’enlèvement des débris d’immondices provenant des marchés, des bêtes de somme et de trait, des hospices, ainsi que le produit du balayage amené par les cantonniers. [...]
À chaque renouvellement du marché de l’enlèvement des immondices, le nombre des rondes est ajusté à l’augmentation des besoins. [...]
Outre l’enlèvement des immondices, les adjudicataires sont tenus d’assurer le service de l’enlèvement des neiges et des glaces. L’article 8 du cahier des charges fixe les effectifs exigibles : 850 hommes et 420 chevaux et tombereaux pour les six arrondissements urbains.
La ronde est l’unité d’exploitation comprenant un attelage, cheval et tombereau, desservi en théorie par deux hommes. Chaque ronde suit un itinéraire fixe et minutieusement établi. Cela permet d’évaluer approximativement le volume des ordures à collecter. Dans un rapport de juillet 1898, l’ingénieur du service de la voirie apporte des précisions : «la quantité d’immondices recueillie par chaque ronde est la charge complète d’un tombereau».
L’ingénieur ajoute :
«D’après un mesurage effectué récemment dans les six arrondissements, la charge de chaque tombereau est en moyenne de 4 m3 environ ou de 2200 Kilogrammes».
Il s’agit bien entendu de données théoriques. Les rythmes de production des déchets de la population urbaine restent assez variables. En février 1899, dans un autre rapport, l’ingénieur précise ce point. Il répond à l’étonnement du docteur Roux, directeur du bureau municipal d’hygiène qui dénonce le spectacle des tombereaux surchargés :
«Il convient (…) de remarquer que la quantité d’immondices de chaque ronde varie notablement non seulement d’une saison à l’autre, parce qu’en hiver elles contiennent beaucoup plus de cendres qu’en été, mais même d’un jour à l’autre parce que les ménagères ne disposent pas tous les jours dans la rue les cendres de la veille. Il semble que c’est principalement le mercredi et le samedi que l’on à l’habitude de se débarrasser de ces déchets».
Les rondes sont astreintes à un horaire strict. En été (d’avril à septembre), la ronde commence à 7 heures et s’achève au plus tard à 10 heures. En hiver, cet horaire est décalé d’une heure. Le service complet est un peu plus long : « si l’on ajoute à la durée assignée à la ronde proprement dite, soit trois heures, le temps nécessaire pour conduire le tombereau plein jusqu’au lieu de déchargement, on voit que la durée totale de l’opération est au moins 4 heures, qu’elle peut atteindre ou dépasser 5 heures et qu’elle représente somme toute une demi-journée de travail».
II – Le fonctionnement du système
La symbiose ville-campagne commande entièrement l’évacuation des immondices. En l’espèce, c’est le monde rural qui tient la ville à la merci de ses propres excrétions. Sans le concours des agriculteurs et de leurs attelages, le coût de l’enlèvement des ordures serait très élevé et contraindrait la municipalité à installer une usine d’incinération et à payer au prix fort une cavalerie difficile à rentabiliser de manière satisfaisante. De fait, le système de l’enlèvement des immondices, tel qu’il fonctionne à Lyon, est de loin le plus avantageux qui soit. Il représente un exceptionnel rapport qualité-prix et instaure un équilibre globalement satisfaisant entre les parties prenantes que sont la mairie, les adjudicataires et les agriculteurs.
1 – Un système à part entière
En 1898, le ramassage des immondices dans les six arrondissements de Lyon coûte 155 736 francs. Cette somme permet d’assurer quotidiennement 115 rondes et de collecter en moyenne 300 tonnes de déchets. Le service de la voirie chiffre à 3f.70 le prix de la ronde. Au prix du marché, celui qui est pratiqué par les entrepreneurs de la ville, son coût est de 6 francs. Il comprend la fourniture pour une demi-journée d’un attelage, d’un conducteur et d’un aide. L’écart entre les deux prix est important. Il s’élève à 2 f.30 par ronde soit une différence de 45%. Puisque ni les adjudicataires ni les rondeurs ne travaillent à perte, il faut logiquement en déduire que la différence correspond à la valeur moyenne minimale des 2200 kg d’immondices que collecte chaque jour une ronde. La tonne d’immondices vaut donc au minimum 1,15 fr. Il s’agit bien entendu d’une valeur minimale moyenne, susceptible de varier en cours d’année, puisque la composante végétale des ordures est étroitement liée aux saisons. La biomasse collectée a une valeur agronomique qu’il est possible de déterminer par rapport aux autres types d’engrais organiques. L’ingénieur Tirlicien, au cours d’une conférence donnée à Marseille en octobre 1906, à l’occasion du Congrès national d’hygiène et de salubrité publiques, donne d’utiles points de comparaisons :
Principes fertilisants, teneur en kg. par tonne Fumier d’étable Fumier d’écurie Gadoue broyée
Azote total 5.096 4.670 9.310
Acide phosphorique 2.143 2.795 7.120
Potasse totale 6.040 6.113 5.280
Chaux totale 4.900 8.025 54.900
Les teneurs moyennes de «principes utiles» contenus dans une tonne de 1000 kilogrammes, abstraction faite de la chaux, s’élèvent à 13 kg. 189 pour le fumier d’étable ; à 13 kg. 578 pour le fumier d’écurie et à 21 Kg 710 pour la gadoue broyée. La tonne de gadoue broyée revient à 14 fr. 83. Elle apparaît nettement plus avantageuse que les engrais chimiques dans leurs formulations les plus courantes. À teneurs équivalentes elles coûtent toutes plus de 20 francs en 1906. Les gadoues grossièrement traitées et triées ne présentent sans doute pas l’homogénéité des gadoues broyées, mais elles constituent néanmoins un engrais de qualité.
Les immondices ou gadoues à l’état frais sont dites «gadoues vertes», coloration donnée par l’importance des végétaux qu’elles contiennent. Ces déchets entrent en fermentation environ 24 heures après leur collecte et se transforment ensuite progressivement en «gadoues noires». Les gadoues sont mises en tas pour accélérer leur fermentation. Il faut au minimum quatre ou cinq mois pour qu’elles se transforment en engrais de qualité moyenne. Ce processus de décomposition de la biomasse peut être mené, par phases successives, sur une année entière. Les gadoues noires diminuent de volume sous l’effet de la fermentation. Les dépôts sont recoupés plusieurs fois afin d’en homogénéiser la composition. Au cours de ces manutentions, les gadoues sont triées de manière à extraire les éléments inorganiques divers (métal des boîtes de conserve, tissus, tessons de poterie ou fragments de verre) qui n’apportent rien et qui sont à l’occasion dangereux pour les utilisateurs ou leur cheptel.
Il existe un véritable circuit économique des immondices. Les 100 000 tonnes de gadoues urbaines produites chaque année transitent de la ville aux champs en incorporant progressivement de la valeur. La matière brute acquise au prix moyen de 1,15 f. la tonne est effectivement valorisée : le transport jusqu’au lieu de stockage, le temps nécessaire à l’accomplissement des transformations chimiques de la matière collectée, le savoir-faire des préparateurs et le travail incorporé au processus global constituent les éléments de la valeur ajoutée. Ce circuit commercial est animé par les rondeurs qui sont aussi des maraîchers, des préparateurs et des vendeurs de compost. Chaque ronde représente – si l’on se réfère aux données précises fournies par les ingénieurs de la voirie - un poids annuel moyen de 730 tonnes qui correspond à un volume d’environ 3000 mètres cubes. Ces chiffres disent assez que, sauf exception, la matière collectée n’est pas utilisée pour les seuls besoins agricoles du rondeur. Les documents disponibles font état d’un commerce régulier. Ainsi dans un rapport établi en juillet 1909, à partir d’un dossier du bureau d’hygiène, l’ingénieur en chef de la voirie fait état d’un important dépôt d’immondices formé par M. Diot, rondeur, chemin de Combe Blanche, N°30, à Monplaisir. L’ingénieur note que sur ce terrain loué, le rondeur vend les produits de sa collecte «à des agriculteurs ou les utilise au fur et à mesure de ses besoins». Dans un rapport d’octobre 1907, l’ingénieur de la voirie précise qu’ils « sont une cause d’infection pour tout le voisinage». Cette activité commerciale suscite une hostilité des riverains confrontés à l’extension de cette pratique. Dans une lettre adressée au maire de Lyon, datée du 6 octobre 1908, l’ingénieur en chef fait état de plusieurs plaintes adressées à un conseiller municipal de Bron. Elles concernent – dit-il – «des dépôts d’immondices transportés journellement dans la propriété de MM. Barios et Mathieu-Biron, rondeurs demeurant chemin de Saint-Priest dans le IIIe arrondissement. Ces immondices représentent un cube très important2360. Le bureau municipal d’hygiène est également assez hostile à ces dépôts et ils sont soumis à une certaine surveillance. Pourtant son point de vue n’a aucune chance de s’imposer car il existe, encore une fois, comme pour les vidanges, des synergies et des complémentarités entre les excrétions de la ville et la faim d’engrais jamais assouvie de la périphérie.
Ces dépôts sont de véritables centres de distribution d’engrais. Situés à mi-chemin de la ville et de l’espace périphérique, ils délimitent un double espace : le premier est celui d’une véritable ceinture maraîchère qui englobe une partie de l’espace urbain comme Monplaisir ou Montchat et les communes périurbaines du canton de Villeurbanne. Les dépôts d’ordures des rondes du IIIe arrondissement forment un arc de cercle de Vénissieux à Montchat. L’administration de la voirie cartographie avec soin les dizaines de dépôts qui ceinturent l’Est de l’agglomération lyonnaise du quartier des Brotteaux Rouges et de Vénissieux au Sud à Vaulx-en-Velin au Nord-Est. À elles seules, les rondes des IIIe et VIe arrondissements représentent 62 dépôts d’immondices. Il faut en effet évaluer précisément la longueur de l’itinéraire de chaque ronde, puisque chacune d’entre elle a forcément un dépôt attitré. Le coût de revient n’est pas le même d’une ronde à l’autre. Dans le IIe arrondissement, la ronde la plus proche de son dépôt est à 3,8 km du milieu de son itinéraire tandis que la plus éloignée en est à 8 km.
Comme la ceinture maraîchère ne consomme pas toute la production lyonnaise, le surplus est mis à la disposition des agriculteurs d’un second espace encore plus périphérique que le premier et animé par la demande de la périphérie. Les dépôts les plus lointains apparaissent comme de véritables infrastructures commerciales qui débordent parfois les limites des communes de la périphérie et poussent leurs ramifications au-delà, vers l’Est, en rase campagne, en direction de Décines. Les dépôts les plus excentrés servent de lieu de vente directe aux agriculteurs.
pp. 877-882
Cette thèse a fait l'objet d'une publication en 2026, Les hommes et les chevaux à Lyon : 1880-1939 / Jean-Pierre Aguerre ; préface de Daniel Roche. Elle rejoindra bientôt les collections de la BmL.
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