Quelle était la fonction d'une "fille utile" ou d'un "garçon utile" fin XVIIIe à Lyon ?
Question d'origine :
Bonjour,
Dans les registres du recensement fiscal de 1796 à Lyon, on trouve assez souvent les termes de "fille utile" garçon utile" ou "homme utile" pour désigner l'état ou la profession. On imagine que ce sont des travailleurs manuels, des journaliers. Mais il semble y avoir une différence puisque, sur la même page du registre (P.J), sont utilisés les deux termes "fille utile" et "journalière". Le Robert ne dit rien. Est-ce un terme local, une lyonnaiserie ?
Merci de votre réponse
Cordialement
R.W
Réponse du Guichet
Les registres de recensement de 1796 à Lyon Ouest et Midi, numérisés par les AML, sont des recensements de population. En 1796, dans un contexte post-révolutionnaire, le directoire divise l'administration de Lyon en trois municipalités nommées le Nord, le Midi et l'Ouest, chargées de produire des rapports sur l'état de la ville pour que les autorités parisiennes puissent saisir son évolution.
La loi du 22 juillet 1791 relative à l’organisation d’une police municipale entérine le décret de l’Assemblée nationale du 19 juillet ordonnant aux municipalités de « constituer l’état des habitants ». Si ces premiers dénombrements, irréguliers, eurent pour premier objet la surveillance de la population, les déclarations servirent également de base à la fixation des contributions fiscales, à la formation du corps législatif et à l’organisation de l’administration communale.
Dans ce contexte, l'adjectif "utile" semble désigner une personne en état de travailler, dont la force de travail est interne au foyer ou à l'atelier familial (peu de femmes déclaraient leurs professions), qui est en capacité de travailler (capacité militaire, etc.) ou disponible (caractère fluctuant de la main d'œuvre de la soierie par exemple). La nomenclature n'étant pas standardisée en 1796, cet usage lexical relèverait donc d’un vocabulaire circonstanciel, qu'il faudrait comparer avec les recensements d'autres communes (qui sont très irrégulièrement pratiqués pendant la Révolution et l'Empire).
Bonjour,
Les Archives municipales de Lyon permettent la consultation en ligne des recensements fiscaux numérisés de 1796-1847. L'aide à la recherche des AML nous en dit un peu plus sur ces recensements fiscaux :
Recenser, c’est dénombrer tout ou partie d’une population dans des buts variés : statistiques, économiques, fiscaux, politiques, religieux, militaires, etc. Les recensements fiscaux sont liés aux différents impôts et à ceux qui les paient, dont il faut dresser la liste. Parmi ces impôts, la contribution personnelle et mobilière concerne la valeur locative du logement : c'est l'ancêtre de la taxe d'habitation. [...]
>> Attention : parmi cet ensemble numérisé, 4 registres ne sont pas des recensements fiscaux : il s'agit du recensement de la population à Lyon Ouest et Midi en 1796 (921 WP/1-4).
Les registres numérisés de 1796 (921 WP/1-4) sont donc des recensements de population, qui étaient dressés sous l’Ancien Régime pour un besoin précis (conflits, disettes etc.). Le principe du recensement global de la population est posé par les révolutionnaires, comme le souligne l'aide à la recherche des AML :
Le principe du recensement global de la population est posé par les révolutionnaires : le décret des 19-22 juillet 1791 impose aux municipalités de tenir un registre nominatif des habitants et de le remettre à jour chaque année. Par la suite, en 1793 et 1795, d’autres textes réglementaires prescrivent de dresser par commune des états de la population, mais ils restent irréguliers jusqu’en 1831. [...]
Bien que la collecte des informations n’ait pas toujours été rigoureuse, la richesse et la régularité des informations recueillies en font une source majeure pour la recherche des personnes, la démographie d’une commune, l’évolution des familles ou encore la sociologie d’un quartier.
Comme l'explique le portail des Archives nationales, FranceArchives, le recensement de population est une source majeure d'informations contenant des informations sur la position sociale de l'individu dans le ménage :
En complément des registres paroissiaux et d'état civil, les listes nominatives de recensement (ou dénombrement) de la population constituent une source précieuse pour l'étude des personnes et des familles. En effet, sont recensés individuellement et nominativement les individus, de tout âge et de tout sexe, habitant ou domiciliés habituellement dans la commune, y compris les étrangers. [...]
La liste des habitants est établie par famille, et porte en tête le chef de famille, puis sa femme, ensuite ses enfants, puis les aïeux ou autres parents faisant partie du même ménage, puis éventuellement les domestiques ayant la même résidence, les apprentis logés à demeure, etc. Les informations contenues dans les listes nominatives communales ont varié au cours du temps. On trouve généralement : les noms et prénoms, l'âge ou la date de naissance, la position par rapport au chef de famille, la profession, la nationalité, parfois l'adresse précise.
Source : Le recensement de population (FranceArchives)
Une fois cette distinction faite, nous constatons effectivement que les registres de recensement de population de 1796 à Lyon Ouest et Midi (921 WP/1-4) présentent une colonne "État ou Profession", dans laquelle figurent fréquemment la mention "utile" comme c'est le cas sur l'image que vous nous avez jointe.
Il faut d'abord remarquer qu'en 1796, la Ville de Lyon est dans un contexte post-révolutionnaire :
Le Directoire, établi en septembre 1795, composé de nombreux conventionnels, craint de nouveaux soulèvements lyonnais. Il divise l'administration de Lyon en trois municipalités nommées le Nord, le Midi et l'Ouest, dépendantes d'un bureau central directement sous son contrôle. Chacun de ces organes est chargé de produire des rapports sur l'état de la ville pour que les autorités parisiennes puissent saisir son évolution[g 25].
Source : Lyon sous la Révolution (Wikipédia)
Pour en savoir plus sur ce contexte, nous vous invitons à lire cet ouvrage issu de nos collections : Nouvelle histoire de Lyon et de la métropole [Livre] / sous la direction de Paul Chopelin & Pierre-Jean Souriac, 2019.
Quid du terme "utile" employé dans la colonne "état ou profession" du recensement de 1796 à Lyon ?
Les informations contenues dans les registres de population pour les communes varient au cours du temps, mais certains renseignements sont systématiquement présents comme :
la profession ou « l’état » (lien par rapport au chef de famille) de chaque habitant. A partir de 1881 les listes nominatives comportent deux colonnes séparées pour ces informations : une pour la profession et une autre pour la position dans le ménage.
Source : Archives départementales de la Loire
Il faut savoir que les classifications et les nomenclatures des métiers n'étaient pas standardisées, jusqu'à la moitié du XXe siècle :
En 1791, la loi sur les recensements de la population prévoit de recueillir des renseignements sur la profession et les autres moyens d’existence. Ce n’est qu’en 1851 qu’apparaît pour la première fois dans le recensement la question des professions. Au fur et à mesure, les notions d’activité et de position sociale se précisent : distinction entre actifs et ceux qui vivent « à leurs dépens » ; introduction des nomenclatures d’activités collectives qui se développent durant l’industrialisation de la France ; mise en place du premier code des catégories socio-professionnelles en 1954. [...]
Plus tard, la fin de la Seconde guerre mondiale est marquée par le développement, en France, des sciences sociales, avec la création de plusieurs institutions dont l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), l’Ined (Institut national des études démographiques) ou encore le Centre d’études sociologiques du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). C’est dans ce contexte que la première nomenclature des catégories socio-professionnelles voit le jour au début des années 1950.
C'est ce que confirme Maurice Garden pour la ville de Lyon :
Les registres [...] présentent également deux lacunes extrêmement graves. Ils ne peuvent être utilisés avec profit que si les contribuables sont indiqués avec une mention socio-professionnelle suffisamment précise. Or, comme pour tous les documents fiscaux, cette précision n'existe pas. [...] D'ailleurs, même dans les sections où figurent les qualifications professionnelles, les imprécisions et les incertitudes sont d'autant plus grandes que sont souvent juxtaposées deux terminologies : celle d'Ancien Régime, et celle de la Révolution.
Source : Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle (1970) / Maurice Garden
L'usage de l'adjectif "utile" employé pour le recensement semble donc dans le contexte révolutionnaire (où la notion d’utilité est au cœur d'une transition majeure vers une société de fonctions fondée sur l'apport de l'individu à la collectivité) désigner une personne en état de travailler, dont la force de travail est interne au foyer ou qui est en capacité de travailler (capacité militaire, etc.), par opposition aux "vieillards", "indigents" , "vagabonds", moins pertinents pour l’assiette de l’impôt.
L'historien Maurice Garden, dans son ouvrage de référence Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle (1970) analyse en détail les structures sociales de la ville, et souligne que dans une ville comme Lyon, marquée par la Grande Fabrique de la soierie, la main-d'œuvre est fluctuante (ibid. p. 230). Le terme "utile" servirait donc aussi à désigner la force de travail brute, disponible. Contrairement au terme "journalier" qui désigne un travail payé à la journée mais dont on ne connaît pas l'activité professionnelle propre :
*1 JOURNALIER ; s. m. (Gram.) 2 ouvrier qui travaille de ses mains, & qu’on paye au jour la journée. Cette espèce d’hommes forment la plus grande partie d’une nation ; c’est son sort qu’un bon gouvernement doit avoir principalement en vûe. Si le journalier est misérable, la nation est misérable.
Maurice Garden explique que les journaliers sont "particulièrement nombreux dans la section de la Fédération [de la soierie] [...] dont ils représentent près du tiers de la population". [...] Plus peut-être que tous les autres habitants de la ville de Lyon, le journalier est un nouveau Lyonnais. Pendant tout le XVIIIe siècle, ce sont des ruraux des provinces voisines de Lyon qui quittent leur village du Lyonnais ou du Dauphiné [...] pour chercher un emploi de manœuvre dans la grande ville". (Ibid. p. 164)
Notons que la mention de "l'utilité" des filles dans ces registres est révélateur d'un "travail féminin qui se cache aux yeux des contemporaines" :
Le travail féminin se cache aux regards des contemporains comme à celui des historiennes. L’exercice d’une profession n’est pas, pour les femmes, un élément fort de l’identité, surtout si l’on peut avoir recours à d’autres indicateurs, sans aucun doute plus parlants pour les contemporains, afin de se situer ou d’être située dans l’espace social. Ainsi, dans très peu de cas, les femmes déclarent leur profession, ou les rédacteurs des différents documents – actes d’état civil, notariés, etc... – les enregistrent. Nous savons pourtant avec certitude que la plupart d’entre elles travaillaient activement, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’espace domestique.
Source : « Travail et apprentissage des femmes à Lyon au XVIIIe siècle », de Monica Martinat, Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines [En ligne], 123-1, 2011, mis en ligne le 20 mai 2014.
Cette invisibilisation se manifeste aussi dans les ateliers de soierie, à caractère souvent familial :
L’atelier du tisserand, qui dans bien des cas se confond avec l’espace domestique, est un lieu de production mixte, où hommes et femmes travaillent côte à côte. [...]
À l’échelon du foyer du maître ouvrier, le travail de l’épouse et des enfants augmente la production de l’atelier et contribue de façon non négligeable au budget du ménage ; il est essentiel pour les familles d’ouvriers qui n’ont pas les moyens d’embaucher un compagnon.
Source : Anne Montenach. Une main-d’œuvre invisible ? Les femmes dans la Grande Fabrique au XVIIIe siècle. Bulletin de l’Association des historiens modernistes des universités françaises (2023-..).
Comme on l'a vu, l'usage de la mention "utile" dans ces registres lyonnais de 1796 ne renvoie pas à une catégorie statistique standardisée. Cet usage lexical relèverait donc d’un vocabulaire circonstanciel, peut-être utilisé uniquement à Lyon à cette époque. Mais il faudrait comparer ces registres lyonnais avec ceux d'autres communes pour l'an V, en sachant que la pratique du recensement est :
très irrégulièrement appliqué[e] pendant la Révolution et l'Empire, malgré le renfort de la loi du 10 vendémiaire an iv (2 octobre 1795) (2), qui ordonne la confection des listes en triple exemplaire (un pour la commune, un pour le canton, un pour le département), l'usage s'en est perdu peu à peu sous la Restauration et la périodicité quinquennale des recensements semble l'avoir fait totalement tomber en désuétude. Quelques municipalités seulement ont continué à l'appliquer (3). D'ailleurs, aucune collecte de ces recensements municipaux n'est prévue à l'échelon national, pour centraliser les résultats. [...]
On observe uniformément et nous l'avions déjà remarqué pour les registres d'état civil, que les documents sont d'autant mieux conservés que les communes sont plus importantes : une proportion infime de communes rurales a conservé ses listes de recensement, alors qu'un nombre relatif important de grandes villes les a encore.
Source : Biraben Jean-Noël. Inventaire des listes nominatives de recensement en France. In: Population, 18ᵉ année, n°2, 1963. pp. 305-328.
À titre de comparaison, vous pourriez parcourir les recensements de population de la Ville de Marseille pour l'An V.
Autres sources :
Nous vous invitons vivement à lire : Le nombre des hommes : la mesure de la population et ses enjeux, XVIe-XXIe siècle / Fabrice Cahen (2022), ainsi que :
- L’idée d’utilité sociale pendant la révolution française (1789-1792) ; les démarches de la pensée sociale d’après des textes inédits de la période révolutionnaire (1789-1791), by Jean Belin-Milleron. Annales Historiques de La Révolution Française 19, no. 108 (1947) : 381–85.
- A propos du principe d'utilité au XVIII siècle [Article] : l'Académie de Lyon et la ville / Jean-Pierre Gutton, 2014
- La connaissance des faits démographiques de 1789 à 1914. Dans J. Dupâquier et M. Garden Histoire de la population française (3) : De 1789 à 1914 (p. 15-65). Presses Universitaires de France ;
- Les Sources statistiques de l'histoire de France [Livre] : des enquêtes du XVIIe siècle à 1870 / Bertrand Gilles, 1980.
Bien à vous
Lug, pionnier lyonnais des super-héros