Comment se passaient les veillées rurales sous l'Ancien régime et au XIXe siècle ?
Question d'origine :
Cher Guichet,
Je cherche comment se passaient les veillées rurales sous l'Ancien régime et encore au XIXe siècle . Les historiens ont-ils étudié ce phénomène ?
Merci pour votre travail .
Réponse du Guichet
Du XVIe au XIXe siècles, les veillées rurales étaient une forme de sociabilité. Des textes d'origine ecclésiastique du XVIe siècle rapportent que des contes y étaient dits. C'était aussi le moment de la transmission culturelle intergénérationnelle par des récits à laquelle étaient associées des activités culturelles, religieuses, laborieuses, mêlant jeux, chants, danse, prières, couture, filage, vannerie, réparation d’outils et... flirts.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir comment se passaient les veillées rurales entre le dernier quart du XVIe siècle jusqu'au XIXe siècle. Le temps imparti pour vous répondre ne nous permettra pas de couvrir toute cette temporalité d'autant qu'il y a des nuances selon les régions comme nous allons le voir.
La page Les veillées d'autrefois de Ciclic Centre-Val de Loire, évoque des textes du début du XVIe relatant que, dans les campagnes françaises, les paysans ou habitants d’un hameau avaient l'habitude de se réunir à la tombée de la nuit pour passer le temps en compagnie. Ainsi que l'article de Marais Jean-Luc, Littérature et culture « populaires » aux XVIIe et XVIIIe siècles. In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 87, numéro 1, 1980. pp. 65-105 : Quant aux veillées, bien souvent évoquées en effet par les textes d'origine ecclésiastiques, elles sont l'occasion de rencontres entre garçons et filles, de « discours obscènes, de chansons lascives » (p. 82). Page 98, sont aussi mentionnés des contes du XVIIe et XVIIIe siècles qui étaient en particulier racontés lors des veillées.
Faisons un grand saut dans le temps avec le chapitre IV. La fin des veillées (p. 113-144) de l'ouvrage Rase campagne : La fin des communautés villageoises Luxardo, H. (1984), et voyons à quoi s'occupaient nos aïeux durant les veillées au XIXe siècle :
S’il est un aspect de la culture paysanne dont nos contemporains gardent la nostalgie, c’est bien la veillée. Peut-être parce qu’elle exprime de manière particulièrement « parlante » le sentiment de l’originalité de la communauté et de l’entraide de voisinage.
Jusqu’au moment où l’école commence à laisser son empreinte (1880), écrire demeure un acte rare. La veillée est le moment par excellence où la parole va transmettre récits, recettes et ragots. C’est en quelque sorte le creuset de la mémoire villageoise.
C’est surtout en hiver, tant il est long, rigoureux et ennuyeux, qu’on se rend d’une maison l’autre « faire assemblée ». A elle seule, la veillée mesure l’état précaire dans lequel vivent les campagnes. On se réunit d’abord pour économiser fagots de bois et chandelles et se défendre du froid. En Languedoc, les voisins se cotisent pour acheter une chandelle. Lorsqu’ils pénètrent dans la « grande salle ». l’hôtesse souffle la sienne. En Mâconnais, à l’extrême fin du XIXe siècle, chaque participant procure « à tour de rôle la quantité d’huile nécessaire ». Dans les communes assez riches en colza, « le propriétaire fournit gratuitement l’éclairage ». On peut aussi veiller dans les écuries, les étables ou les bergeries, les animaux diffusant la chaleur tant recherchée. En général, les veillées débutent à la mi-automne, à partir de la Toussaint dans le Midi, le jour de la St-Martin (11 novembre) en Bourgogne. Les travaux de printemps de février, mars ou Pâques sonnent le glas des veillée.
Qui s’y rend ? Hommes, femmes et enfants. Dans l’Ain, il n’y a guère d’exclusion. En Languedoc, théoriquement, on ne peut y entrer qu’à l’âge de l’adolescence mais les entorses sont monnaie courante. Une vingtaine voire une trentaine de personnes se présente autour de l’âtre ou de toute autre source de lumière. Chacun y a sa place. Dans les pays de Loire, les jeunes gens font jusqu’à « 4 à 5 kilomètres pour aller veiller ». En 1895, une mondée de noix réunit « à la ferme de Defaye 40 à 50 personnes ». Dans l’Allier, une fois le repas terminé, à 6 heures, au mois de décembre, 9 heures au mois de juin, les participants font cercle autour du gros poële de fonte qu’on vient d’allumer. Les hommes sont d’un côté, les femmes de l’autre. « Les femmes placées dans le rayon le mieux éclairé sous la lampe à pétrole suspendue à une solive noire, s’occupent à tricoter et à raccommoder ». Dans la plaine languedocienne, couseuses et dentellières occupent les places les plus proches de la lumière, les fileuses et les tricoteuses, elles, sont assises au deuxième puis au troisième rang. En Bourgogne, les femmes apportent leur rouet, leur chaufferette, leur dévidoir et leur quenouille. Les hommes n’ont pas d’occupation obligée. « Le maître fume sa pipe et entretient le poële de combustible, mettant son point d’honneur à le chauffer dur. Tandis que l’un presse un panier d’osier, l’autre confectionne un paillasson avec de la paille de seigle et des ronces fendues. » Encore en 1860, les paysans morvandiaux mettent leur habileté et leur orgueil dans la sculpture de sabots, de boîtes à sel ou de moules à beurre auxquels on donne le nom évocateur de « songe-creux ». Suivant les moments et les régions, les hommes trient les haricots ou mondent les noix, les amandes donnent l’huile d’éclairage tandis que les coquilles fournissent « un combustible apprécié ». Dans les pays de vignoble, on prépare les échalas de chêne ou de châtaignier et les osiers pour attacher la vigne. Balais de bouleau ou de genêt, cages à volaille, ruches naissent pendant ces assemblées villageoises actives. C’est parfois fort tard que l’on veille, quand les femmes de la Nièvre veulent remplir leurs fuseaux par exemple. Ailleurs, la veillée commencée vers 5 heures du soir en hiver se prolonge tout au plus aux alentours de 9 heures et demie. Lorsque le feu décline, chacun s’en va. Dans la région d’Auxerre, le travail de la veillée s’arrête le samedi soir à minuit, le lendemain étant le jour sacré du repos dominical. Des superstitions viennent parfois interrompre le commerce de voisinage. Le jour de la chandeleur, on se garde de veiller car « les bêtes auraient pris des épines au pied et se seraient blessées au cours de l’année ». La coutume du goûter interrompant le travail varie suivant les régions ou même les communes. Dans l’Aude et l’Hérault, on prend une « castanhada » (collation de châtaignes) ou un vin « caud » (chaud). Ici, dans l’Allier, les participants se contentent d’un bol de soupe ; là, dans le Gers, on se régale de châtaignes et de pommes de terre. Si dans la contrée de Châlons-sur-Saône on ne sert aucun repas les jours ordinaires, à Igé la veillée se clôt par un goûter, chaque villageois apportant qui du pain ou des fromages, qui des noix et des gaufres de sarrasin. Dans le département de la Meuse, la veillée de Noël est « la plus gaie de l’hiver ». A partir de 1860, tandis qu’une énorme souche brûle dans l’âtre, on déguste des gaufres accompagnées d’un café. Au retour de la messe de minuit, on « recinera » (réveillonnera) avec des boudins, des grillades et des gâteaux.
Du « jeu maudit des cartes » aux « écluses de la médisance »
Après une dure journée de labeur, veiller signifie également s’amuser. En Bretagne, on joue à la « main chaude » dès 1830. Les jeunes gens « la main placée sur le dos attendent qu’une des fileuses mette à l’épreuve sa pénétration et ses symphathies »... Si dans les étables, on se garde de danser de peur d’effrayer les bestiaux, rien n’empêche de le faire ailleurs ! Dans le Loiret, tandis que dans la ferme, un homme « chantait des danses, les autres dansaient ». A Montpont-en-Bresse, « des ménétriers visitent les veillées deux fois par semaine ». Dans le Vannetais, à peine le dernier écheveau est-il terminé que débute la « fest noz » ou fête du soir. Sonneurs de bombarde et de biniou rythment le pas des danseurs. La « skubellenn » dans laquelle le nombre des garçons est supérieur d’une unité à celui des filles laisse éclater de grands rires sonores. Dans l’est de la région lyonnaise, les jeux de bague, « de maguillier (jeu de dames avec des haricots) ou de grolle » sont fort prisés. On fait également de longues parties de tarot ou de cartes. Des conflits naissent à ce sujet, opposant jeunes et vieux. En Armorique, le « tad Koz » (patriarche) foudroie les impénitents joueurs ; « autrefois (c’est-à-dire avant 1840), dit l’un d’eux avec aigreur, on ne jouait point aux cartes et si la vie est aujourd’hui difficile et les familles en proie à tant de désordre, c’est à ce jeu maudit qu’il faut s’en prendre ». A l’occasion, on les confisque même... Des curés du Finistère ne se sont pas fait faute de les condamner en les dénonçant comme « immoraux et corrupteurs ».
On n’oublie pas non plus d’entonner (en patois ou en langue régionale) des chansons longues à souhait, d’où leur nom de rengaines. Le « Mée botez lai che q’heure » bourguignon ne compte pas moins de 22 couplets ! Une fois la fougue des jeux turbulents et des chants apaisée, les commères prennent la parole. « Ce sont les propos les plus ordinaires, surtout quand les hommes s’ennuient en la compagnie des femmes et les quittent pour le lit clos. Dès lors, les écluses de la médisance sont toutes grandes ouvertes ». Vient le grand moment, celui du conte. Dans le midi, on place le conteur ou la conteuse au centre des veilleurs qui alors miment « les textes essentiels connus de tous ». En Bretagne, on débute par ces mots : « Eur Wech Eoa » (il y avait une fois). « Polig-le diable », les korrigans, les fantômes font frissonner l’assemblée attentive. Le conteur, un vieillard souvent, « à la lumière douteuse d’une lampe de fer » ne se prive pas « d’imprimer quelque chose de solennel et de religieux » à ses paroles. « Le bonhomme a lu et relu la vie des saints et a recueilli les témoignages des pardons du Léon et de la Cornouaille ». La politique n’est pourtant pas absente lorsqu’il évoque les cruautés et les débauches seigneuriales. Régulièrement, « il termine en lisant quelques pages du Chemin du Paradis » et par la prière en commun sans oublier un De Profundis pour les morts. Autre moment privilégié, celui où tel conteur, réputé pour ses jeux de mots ou son art à marier les assonnances suggestives du patois, commence son numéro.
La veillée ou le billard ?
Le mariage est la grande affaire de la jeunesse. Aller veiller, c’est avoir la possibilité de témoigner sa flamme et de flirter. Là, les couples se forment ou se séparent. Dans l’Ain, « le mardi, le jeudi et le samedi, les jeunes obtiennent l’autorisation de ne pas travailler ». Les garçons « vont musarder avec les filles qui filent la quenouille ». Ils font ainsi le tour des veillées du village. Le jour où ils doivent venir, les jeunes filles soignent leur toilette. Si leur fuseau tombe, le plus habile ou le plus amoureux se précipite pour le ramasser et ne le rend que contre un baiser. En cas de refus, le jeune homme dévide le fuseau...
L’arrivée du journal, qui fait pénétrer dans le moindre hameau « la France » et « le monde moderne », modifie le sens de la veillée. Dans l’Allier, le quotidien devient le sujet favori des discussions communes. La première page, réservée à la politique, n’intéresse guère. Par contre, la partie commerciale, les compte rendus des foires et des marchés donnent lieu à de sentencieux exposés ou de vives altercations. « Les femmes se passionnent pour la partie locale et pour les faits divers » dénommés « les malheurs ». Après d’interminables épilogues, les veilleurs « passent en revue les sujets d’actualité du pays, les petits commérages, les scandales connus, les mariages projetés...
A partir de 1880, les veillées déclinent. L’amélioration du confort – on se chauffe et on s’éclaire mieux – le dépérissement voire l’abandon de la cueillette des noix ou des châtaignes, l’arrivée et la diversification des tissus industriels ou artisanaux engendrent leur régression. En Lorraine, des notables constatent avec regret : « Depuis une trentaine d’années (nous sommes en 1910), on voit assez rarement à Rancourt ces réunions jadis fréquentes qui entretenaient concorde et fraternité ». Et encore à Tourailles, « de plus en plus rares sont les veillées entre voisins ». En Provence, vers 1905, « c’est à peine s’il reste une espèce de semblant de veillées chez quelques artisans qui travaillent à la lampe. Les paysans après souper vont au café faire leur partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque ».
Lorsque l’exode rural s’accéléra, les villages se vidèrent. La jeunesse, attirée par le cabaret ou des métiers citadins, ne vint plus qu’occasionnellement. Les veillées perdirent de leur nécessité et de leur attrait. D’institution dépositaire d’une part de l’histoire rurale et garante de la transmission des savoir-faire campagnards, elle se changea peu à peu en réunion où le village ne se reconnaissait plus totalement. Une partie de sa force vive l’avait désertée.
Wikipédia donne également quelques informations dans veillées paysannes :
Les veillées paysannes étaient des réunions communautaires des habitants d'un hameau caractéristiques des sociétés rurales européennes, particulièrement répandues en France, du Moyen Âge jusqu’au début du XXe siècle.
Elles se tenaient en automne et en hiver à la tombée de la nuit, principalement entre la Toussaint et la Chandeleur, lorsque les journées devenaient courtes et froides et que les travaux des champs étaient achevés.
Ces rassemblements répondaient à des nécessités matérielles et sociales, notamment la mutualisation des ressources telles que le bois et les chandelles, permettant ainsi de lutter collectivement contre le froid et l’obscurité. Le foyer constituait alors l’élément central de la veillée, assurant chaleur et lumière et structurant l’espace de sociabilité.
Les veillées favorisaient un fort esprit de communauté et d’entraide entre voisins, renforçant les liens sociaux et offrant un cadre propice aux rencontres, y compris entre jeunes en âge de se marier.
Elles étaient un lieu privilégié de circulation de la parole, où s’échangeaient nouvelles, informations, récits, ragots et recettes de cuisine; contribuant ainsi à la mémoire de la communauté villageoise.
Elles jouaient également un rôle essentiel dans la transmission culturelle intergénérationnelle; les anciens instruisant les enfants par les récits, les contes et les traditions orales.
Les veillées associaient activités culturelles et religieuses, mêlant jeux, chants, danses et prières, tout en permettant l’accomplissement de travaux manuels d’intérieur tels que la couture, le filage, la vannerie ou la réparation d’outils.
Leur disparition progressive s’explique par l’arrivée de l’électricité, puis de la radio et de la télévision, ainsi que par l’exode rural, qui ont profondément transformé les modes de vie et marqué la fin de cette forme traditionnelle de sociabilité rurale.
A lire aussi, en ligne, Les veillées, Association d'Artagnan et pour aller plus loin Verret, A. (2015). Causeries urbaines et veillées rurales: deux exemples de soirées collectives dans l'œuvre d'Émile Zola. Excavatio, 25.
Voici également de titres de livres d'histoires à raconter pendant les veillées :
Les Veillées de la bonne Mère Gérard, Paris : Froullé, 1792
Les veillées du chalet, ou Les souvenirs d'une bonne grand'maman / Ginot Des-Rois, Mlle, Bachelier (Paris), Delaunay (Paris), 1831
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