Pourquoi les immigrés ou les gens issus de milieux modestes sont-ils méprisés ?
Question d'origine :
Pourquoi et quand est-ce-que les gens se sont mis a appeller des delinquants souvent issus de l'emigration, souvent des milieux les plus modestes, souvent assez turbulents: quand est-ce que l'on s'est mis a appeller ces gens la 'des racailles ou des cailleras' et pourquoi? Comme le dit la chanson de Renaud: 'les ecoles privees; privees de racailles je me comprends' (les bobos de Renaud) Quand et pourquoi on s'est mis a les appeller les racailles ou les cailleras, ces gens issus de milieux defavorises, souvent turbulents? Pourquoi les gens meprisent ces gens la?
Réponse du Guichet
Il est difficile d'établir une période précise à laquelle le mot "racaille" a changé de sens dans le langage courant pour intégrer une connotation stigmatisante à l'égard des jeunes de banlieues issus de l'immigration. Mais on peut au moins établir un lien avec le phénomène de ghettoïsation des banlieues et l'histoire de l'immigration en France. Nous vous proposons ci-dessous quelques pistes de lecture pour approfondir le sujet.
Bonjour,
Le mot "racaille" est très ancien, et bien avant que se rajoute la connotation que vous pointez du doigt (où il désignerait spécifiquement une catégorie de jeunes délinquants issus de l'immigration), il servait à désigner les "canailles", la "populace", c'est à dire la "partie du peuple la plus pauvre, considérée comme la plus méprisable" (source: cnrtl).
Si les propos tenus par Nicolas Sarkozy en 2005 à Argenteuil dans le cadre de la crise des banlieues qui secoue alors le pays ont notablement marqué les esprits, l'origine de ce tournant s'inscrit dans un temps plus long de l'histoire de l'immigration en France et de la ghettoïsation des banlieues. A cet égard, l'ouvrage de Jérémy Robine, Les ghettos de la nation : ségrégation, délinquance, identités, islam, devrait vous éclairer. Nous en copions ci-dessous le résumé :
Les émeutes de 2005 ont mis au jour la profondeur de la crise qui secoue la nation française en jetant une lumière crue sur les ghettos qu'on a laissé s'installer dans nos banlieues. L'étude de deux territoires emblématiques de ces émeutes, Clichy-sous-Bois et Grigny, nous apprend comment se constitue un ghetto, et ce qui le caractérise : l'enclavement, les grands-ensembles vétustes, un fort taux d'habitants d'origine maghrébine ou africaine, la pauvreté et la délinquance. Boucs émissaires de la crise, les immigrés et leurs descendants, la deuxième et la troisième génération, pourtant en théorie des citoyens à part entière, tiennent en effet une place à part dans la nation en raison de l'histoire coloniale. À partir des années 1980, des militants antiracistes ont donc tenté de faire entendre leur voix. Depuis, on a assisté à la radicalisation de certains d'entre eux, relayés par des intellectuels post-colonialistes hostiles à l'idée même de nation. Entre guerre des mémoires, détérioration de la situation sociale et montée du racisme, il est urgent d'amender le roman national...
Dans un article de la revue Vie Sociale publié en 2006, Jean-Claude Sommaire fournit des éléments récapitulatifs sur la crise du "modèle français d'intégration". En voici un extrait :
II – L’installation de la crise du « modèle français »
Elle s’est installée progressivement au cours des trente dernières années
1 – La société française change profondément au cours de cette période
- l’identité nationale fait de moins en moins sens (perte de l’empire colonial puis construction européenne) ;
- les années de crise succèdent aux Trente Glorieuses (grandes restructurations industrielles, chômage de masse, etc.) en frappant de plein fouet les immigrés non qualifiés ;
- les grands messianismes porteurs d’espérance s’affaiblissent considérablement (marxisme, religion catholique) ;
- l’individualisme triomphe (libéralisation des mœurs, société de consommation, etc) ;
- le lien social et le lien familial se fragilisent (l’exclusion s’installe, la monoparentalité progresse, etc.) ;
- les acteurs de l’intégration (école, service national, syndicats, parti communiste, Église catholique) perdent de leur puissance, sont en crise ou disparaissent.
2 – L’immigration change également
- elle devient de plus en plus familiale (depuis l’arrêt de l’immigration de main d’œuvre en 1974 et l’officialisation du regroupement familial, le quartier remplace l’usine comme espace d’intégration) ;
- elle devient de plus en plus extra-européenne (maghrébine, africaine, turque, asiatique, etc) avec une visibilité dans l’espace publique qui augmente ;
- elle devient de moins en moins maîtrisable (le fossé Nord-Sud se creuse, l’information circule, les transports aériens se développent) obligeant les pouvoirs publics à des opérations périodiques de régularisation d’étrangers en situation irrégulière ;
- elle se concentre fortement dans certaines zones géographiques (le 9-3, les quartiers dits « sensibles », etc.) et provoque un certain sentiment de « dépossession populaire » chez les habitants plus anciens (« Français de souche », souvent eux-mêmes issus d’immigrations plus anciennes).
3 – Des éléments significatifs de cette crise
Une longue période d’interrogation sur le devenir de l’immigration maghrébine
- plan de retour de Valéry Giscard d’Estaing en 1980 abandonné en 1981 pour cause d’alternance politique ;
- prise de conscience tardive que les Maghrébins vont rester (rapport Hessel de 1988). Eux-mêmes, en venant travailler en France, ne pensaient pas y rester (film Mémoire d’immigrés de Yamina Benguigui) ;
- longs débats sur le code de la nationalité entre 1986 et 1998 qui ne faciliteront pas l’intégration sereine des jeunes franco-maghrébins (« automacité » ou « expression de volonté » pour l’accès à la nationalité française) ;
- instrumentalisation de la question de l’immigration par le Front national depuis le début des années 1980 qui paralyse la classe politique et ne facilite pas le débat.
Quelques évènements importants de la période
- la marche des Beurs de 1983 ;
- les concerts de SOS Racisme ;
- la crise du foulard de 1989 (création du Haut Conseil à l’intégration) ;
- les « Maliens de Vincennes » en 1993 ;
- les occupations d’églises par des « sans papiers » à partir de 1995 ;
- la coupe du monde de football de 1998 (les années Zidane) ;
- le match France-Algérie de 2001 (la Marseillaise sifflée devant le Premier ministre) ;
- les « cogneurs noirs » du 8 mars 2005 (Bernard Kouchner signe une pétition contre le racisme anti-Blanc) ;
- le défilé des « indigènes de la République » le 8 mai 2005 ;
- les émeutes urbaines de novembre 2005 ;
- la guerre des mémoires ;
- l’attaque du train Nice-Lyon ;
III – L’État des lieux aujourd’hui
1 – La doctrine française de l’intégration
Les principes du « modèle français d’intégration »
(rappelés par le Haut Conseil à l’intégration (HCI) au début des années 1990)
- le principe d’égalité (refus des déterminismes d’ethnie, de classe, de religion) ;
- le refus de toute logique de « minorité » (on intègre des individus et non pas des communautés) ;
- l’acceptation a minima des spécificités liées aux origines (on accepte les différences culturelles, religieuses, etc., mais on ne souhaite pas les cultiver) ;
- mais avec pour conséquence, pour certains de nos compatriotes, un oubli douloureux des « origines » (nos ancêtres les Gaulois comme mythe fondateur pour tout le monde…).
Les conditions de réussite du « modèle français d’intégration »
(exposés par le HCI à la même époque)
- la maîtrise des flux migratoires (l’intégration est plus facile s’il n’y a pas trop de nouveaux migrants qui arrivent) ;
- la mise en œuvre, d’une manière durable et rigoureuse, d’une politique sociale, économique et éducative d’ensemble n’excluant pas des actions spécifiques (on reconnaît que l’intégration ne se fait pas toute seule mais on privilégie les actions de « droit commun », destinées à tout le monde, par rapport aux actions destinées spécifiquement aux immigrés).
Une mise en garde prophétique du HCI en 1990
- « Ce modèle français d’intégration serait sérieusement menacé s’il devait y avoir un jour une discordance entre l’égalité des droits proclamée et des inégalités de fait qui subsisteraient ».
2 – Le constat
Des flux migratoires mal maîtrisés
Une immigration légale, beaucoup plus subie que choisie, qui augmente
- 140 000 personnes par an au titre d’une installation permanente (hors Union européenne) ;
- main d’œuvre à titre dérogatoire (très peu) ;
- réfugiés obtenant le statut (15 % des demandeurs d’asile) ;
- regroupement familial (actuellement stabilisé) ;
- conjoints de Français et divers rapprochements familiaux (en forte progression) ;
- une part importante de ceux qui viennent pour un motif familial (environ 100 000 personnes) essaient cependant, ensuite, d’accéder à l’emploi, mais sans y être vraiment préparés (maîtrise insuffisante du français, absence de qualifications adaptée à notre marché du travail, etc.) ;
- une partie de ceux qui n’accèdent pas à l’emploi ne pourront donc subsister que grâce aux revenus sociaux et à l’aide des associations caritatives.
Un nombre de « sans papiers » qui s’accroît
Trois cents à quatre cents mille personnes actuellement (au moins 50 000 de plus chaque année) ;
- visiteurs et étudiants non repartis ;
- déboutés du droit d’asile ;
- clandestins arrivés par des filières mafieuses ;
qui constituent maintenant, de fait, une « catégorie » d’étrangers à part entière.
- une part, difficile à évaluer, de cette population de « sans papiers », est cependant présente sur le marché du travail (avec des faux papiers ou travaillant au noir) où elle occupe, à la satisfaction de tous, des emplois délaissés, dans l’attente d’une régularisation ultérieure. Ceux qui restent sans travail subsistent, difficilement, grâce aux solidarités communautaires et aux associations humanitaires ;
- cependant, sauf à mettre gravement en cause les principes de l’État de droit, cette immigration irrégulière ne peut pas être véritablement endiguée [2]. Comme aux États-Unis, notre population de « sans papiers » est donc vraisemblablement appelée à s’accroître ;
- à l’Est de l’Europe le rideau de fer qui « empêchait de sortir » est maintenant remplacé par des patrouilles aux frontières pour « empêcher d’entrer », au sud le détroit de Gibraltar est traversé par une barrière électronique tandis que le Maroc et la Libye sont invités à créer des camps pour contenir les flux (Europe forteresse).
Une discordance croissante entre l’égalité des droits proclamés et les inégalités de fait constatées
Ghettoïsation des quartiers difficiles
L’invitation des pouvoirs publics à la « mixité sociale » (qui implique de fait la « mixité ethnique ») n’est pas acceptée par les classes moyennes et supérieures [3] :
- les fractures territoriales deviennent donc, de plus en plus, des fractures ethniques, culturelles et religieuses (fractures encore amplifiées au niveau scolaire) ;
- de plus en plus les habitants de ces territoires délaissés se sentent donc condamnés à un destin social écrit d’avance (chômage de masse, assistanat social, économie souterraine, etc.) ;
- de fait, au-delà des discours, un séparatisme à la française remplace progressivement un idéal républicain qui ne tient plus ses promesses.
Discriminations à l’égard des « minorités visibles »
Du fait des modifications de la composition ethnique de la population française, les discriminations raciales ne s’exercent plus, à titre principal, à l’égard des « étrangers » de couleur mais, de plus en plus, à l’égard de « français » d’origine non européenne dont le nombre se trouve à s’accroître ; le ressentiment n’en est alors que plus grand.
- discriminations directes (à l’embauche et au logement notamment) ;
- discriminations indirectes (vie sociale et politique).
- film Le plafond de verre de Yamina Benguigui.
Les difficultés actuelles de « l’intégration à la française »
Globalement le « modèle de Chicago » semble marcher moins bien, aujourd’hui, avec les migrations du sud, qu’hier, avec les migrations européennes (la première génération baissait la tête, la seconde vivait le conflit de normes, la troisième s’intégrait).
- malgré tout, l’assimilation des Maghrébins et des Africains se poursuit mais avec beaucoup de dégâts collatéraux (assistanat, incivilités, violences urbaines, haut niveau de délinquance, islamisation des quartiers difficiles) ;
- mais, dans le même temps « l’intégration à la française » n’a que peu de prise sur certains groupes (turcs, chinois, sri lankais, etc.) qui s’inscrivent fortement dans des modes de vie de type communautaire ;
- d’ailleurs, de façon paradoxale, les jeunes les mieux intégrés culturellement sont peut-être ceux qui le sont le moins bien économiquement et inversement ;
- le développement d’une certaine forme d’ethnicisation du lien social, les processus de victimisation observés, l’apparition de conflits inter-ethniques sont source d’inquiétude ;
- interrogations sur la situation des femmes (« Ni putes, ni soumises ») ;
- films : La Haine de Mathieu Kassovitz, il y a quelques années, et plus récemment L’esquive d’Abdellatif Kachicha.
Source : Sommaire, J.-C. (2006). La crise du « modèle français d'intégration » Une proposition d'outil. Vie sociale, 4(4), 13-25. https://doi.org/10.3917/vsoc.064.0013.
Pour finir, nous ajoutons ci-dessous quelques références d'ouvrages de la BmL qui pourront vous aider à approfondir ce sujet:
- Les années banlieues / [Livre] / Adil Jazouli
- Pour une politique de la racaille [Livre] : immigré(e)s, indigènes et jeunes de banlieues / Sadri Khiari
- Grandir en banlieue [Livre] : parcours et devenir de jeunes Français d'origine maghrébine / Emmanuelle Santelli
- La gauche et les cités [Livre] : enquête sur un rendez-vous manqué / Olivier Masclet ; édition augmentée d'un entretien avec Patrice Leclerc,...
Bonne journée.
Syndrome Italie. Histoire de nos aidantes