Question d'origine :
Simone Veil était-elle sioniste ?
Réponse du Guichet
Comme d'autres survivants de la Shoah, Simone Veil était favorable à la création d'un Etat hébreu. Le sionisme étant pluriel, il s'agit ici d'un sionisme qu'on peut qualifier de culturel et identitaire, à ne pas confondre avec un sionisme politique et hégémonique.
Bonjour,
Votre question s’interroge sur les considérations et sentiments de Simone Veil à la création d’un État hébreu. Pour mieux répondre à votre question, nous souhaiterions rappeler que la notion de sionisme, telle qu’elle se présente aujourd’hui n’est qu’une des multiples « facettes » de son histoire et qu’il existe en réalité une pluralité de sionismes. Par ailleurs, son aspect politique s’est grandement imposé de nos jours depuis la création de l’État d’Israël en mai 1948.
Le sionisme peut néanmoins être défini tel qu’il suit :
« Mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l'exil et la dispersion, provoqué au XIXème siècle par l'antisémitisme russe et polonais, activé par l'affaire Dreyfus, et qui, visant à l'instauration d'un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l'État d'Israël. »
(source : Centre de Ressources Textuelles et Lexicales, https://www.cnrtl.fr/definition/sionisme).
De fait, il semble difficile de parler de sionisme sans admettre son historicité. De même, si Simone Veil fut témoin de la construction de cet État, il convient de replacer son opinion en contexte avec sa vie et son parcours.
(A noter, parce que Simone Veil fut une porte-parole majeure des rescapés juifs des camps mais également, à la suite, une personnalité politique importante ; elle fut la cible privilégiée de commentaires, d’attaques antisémites et de polémiques tout au long de sa vie. Pour pouvoir rester le plus objectif possible, nous basons donc notre réponse sur des sources émanant uniquement d’elle et non pas sur des articles de presse qui peuvent reléguer des propos souvent très orientés et qui ne reflètent pas forcément l’opinion personnel de Simone Veil.)
Ainsi, Simone Veil s’est exprimée favorable à la création d’un État israélien en Palestine quelques fois notamment lorsqu’elle livre son témoignage pour la Fondation de la Mémoire de la Shoah en 2006 à l’INA. Lorsqu’on lui demande si la création d’Israël fut importante pour elle, elle répond :
"Oui. Très importante. Mais, au fond importante parce que j’avais pris conscience au camp, à Birkenau, avec mes camarades polonaises ou slovaques, quelques fois les françaises – pas beaucoup –, mais qu’en tout cas, par exemple pour les Polonaises, il n’était pas question de rentrer en Pologne. Et quand elles parlaient du pays où elles souhaitaient se rendre, Israël n’existait pas, mais c’était la Palestine. (...). Alors pour moi, la Palestine – puisqu’on ne parlait pas encore d’Israël –, c’était le lieu, l’endroit où elles pourraient vivre. Puisque la Pologne leur paraissait exclue et que leur désir c’était ça. Quelques-unes sont venues en France, mais d’abord c’était très difficile – on ne passe pas tellement facilement les frontières à ce moment-là –, et ce n’était pas leur souhait. Leur souhait était vraiment de partir. Certaines d’ailleurs sont parties clandestinement assez rapidement. Donc pour moi c’était ça. Ensuite il y a eu le processus, la décision des Nations-Unies ; la guerre tout de suite, d’ailleurs, malheureusement. Et certaines de mes camarades, parce que j’avais été à un moment dans un camp où il y avait des hommes et certains d’entre eux étaient partis très vite en Palestine. Et ils se sont engagés dès qu’ils sont arrivés là-bas et ils ont participé aux premiers combats. Mais c’était important. C’était très important qu’il y ait, justement, un lieu qui ne soit plus simplement un lieu qui était soumis à la tutelle britannique mais qui devienne vraiment Israël, un pays où ils auraient une patrie. J’ai d’ailleurs revu, à plusieurs reprises, quand j’ai été en Israël, un certain nombre de mes camarades qui étaient parties là-bas très rapidement. "
Toujours dans la même perspective, Simone Veil expliquait déjà en 1988 dans un article intitulé « Israël et la diaspora » rédigé pour la revue Politique étrangère (53/n°2), qu’avant sa déportation elle n’avait pas songé à ce que le sionisme représentait réellement pour les Juifs et son importance :
"Il y a quarante ans, mon rapport avec Israël était avant tout d’ordre affectif. À Auschwitz, j’avais découvert ce que signifiait le sionisme pour une diaspora toute tendue vers la recherche de la terre promise. Pour les juifs déportés de Pologne, pour certains de ceux venus de Tchécoslovaquie, l’idée de rester en Pologne ne les effleurait pas ; seul les habitait, si jamais ils échappaient à l’extermination, l’espoir de se rendre en Palestine. Pour nous, juifs français, la question ne se posait pas. La France nous attendait, notre vie reprendrait chez nous, pas comme avant, mais presque. Après 1945, je me suis sentie profondément solidaire du périple des personnes déplacées vers la Palestine, des acteurs de l’aventure tragique d’Exodus, des victimes du refoulement par les Anglais. J’ai vécu la déclaration d’indépendance d’Israël et les combats qui ont suivi dans une perspective émotionnelle. La création de l’État juif apparaissait comme une espèce de miracle, la réalisation d’une promesse autant que d’un rêve. L’État d’Israël, c’était aussi un pays d’accueil pour les juifs chassés et persécutés durant des siècles. C’était une terre que l’on fertilise, un désert qui devient verger. C’était enfin le pays des kibboutz, d’une expérience nouvelle d’organisation sociale fondée sur la solidarité. Les juifs devenaient tout à la fois soldats et hommes de la terre. Cette émotion que j’éprouvais alors, je la ressens encore aujourd’hui face à la transformation du pays quand je vais de Jérusalem à Tel-Aviv, à travers cette route si chargée d’histoire et empreinte de tant de beauté."
Il faut ainsi comprendre que la position de Simone Veil s’explique d’avantage par son vécu en tant que survivante déportée plutôt qu’à une véritable position de militantisme sioniste (dont elle ne s’est jamais d’ailleurs réclamée). Comme pour beaucoup de survivants, la volonté de trouver un refuge après la Shoah explique plutôt cette position. De même, Simone Veil fut toujours attachée à son identité française et elle ne se voyait nulle part ailleurs à son retour des camps.
Dans son autobiographie publiée en 2007, alors qu’un de ses fils décide de s’installer en Israël elle écrit d’ailleurs à ce sujet :
"L’idée ne m’était jamais venue de pouvoir m’installer en Israël. Je me suis toujours sentie tellement française qu’une telle hypothèse est pour moi inenvisageable. Non que je me sois jamais désintéressée du sort de ce pays et de ses habitants. Pendant ma déportation, avant même la création d’un État hébreu, j’avais pris conscience de l’espoir que représentait la Palestine. Je me souviens de Polonaises et de Slovaques qui se demandaient avec anxiété ce qu’elles deviendraient si un jour elles réchappaient du camp (...). Elles n’avaient aucune envie de revivre dans un pays où l’antisémitisme s’était montré aussi dévastateur. Pour elles, la Palestine représentait donc une espérance (...). Cependant, malgré la compassion que j’éprouvais, je ne pouvais me garder d’un sentiment d’étrangeté. Aussi fortes qu’ils aient pu être, ces rêves et ces aventures ne me touchaient pas directement. Le destin des hommes et des femmes qui gardaient les yeux fixés sur la Palestine lointaine n’était pas le nôtre. Et puis, je ne considérais pas les choses d’un point de vue religieux. Sous cet angle, l’hypothèse d’un futur Israël ne me concernait pas. Pour moi, il s’agissait de créer un foyer pour ceux qui n’en avaient plus, de fournir un havre de paix à tous ces déplacés sans famille, sans maison, sans métier, de leur donner une terre où ils pourraient enfin faire souche."
Profondément engagée pour l’humanisme, pour la dignité humaine et la paix en Europe, la position de Simone Veil n’est pas sans émettre des questionnements sur la politique israélienne quarante ans après la création de son État. Dans le même article pour la revue Politique étrangère, elle écrit alors :
"Au lendemain de la guerre des Six Jours, en 1967, après une victoire brillante, rapide et qui survenait après une très grande peur, je me posais de nouvelles questions : Israël était victorieux mais comment allait-il aménager sa victoire ? Saurait-il concilier les exigences de sa sécurité avec le principe du respect du droit des peuples ? C’est en termes personnels et émotifs, encore une fois, que j’ai vécu ce dilemme. Je ne saurai mettre en cause la sécurité d’Israël mais en même temps la reconnaissance de certaines valeurs s’impose. Je vis dans une perpétuelle tension, prise entre le désir de l’objectivité – si nécessaire à Israël – et en même temps la difficulté, n’étant pas israélienne, n’assumant pas les risques des Israéliens d’adopter une approche objective et en quelque sorte désincarnée. Il est facile d’être donneur de conseils et de jouer au juste en se retranchant derrière des principes alors qu’on assume ni les charges ni les risques d’un pays en guerre. Mon avenir se joue ailleurs, ce n’est ni ma sécurité, ni celle de mes enfants qui sont en cause. Pourtant je ne puis cacher qu’en 1982, au lendemain de l’invasion israélienne du Liban, je me suis sentie particulièrement troublée. D’instinct, je jugeais cette aventure risquée – comme beaucoup d’Israéliens – mais il m’était désagréable de m’exprimer ouvertement et en public. Lorsqu’on exerce des responsabilités publiques dans son pays, l’influence que peut exercer ce que l’on dit, ce que l’on exprime, peut aller bien au-delà de ce que l’on a voulu dire, bien au-delà de votre pensée. Aussi me suis-je imposée une grande prudence d’expression (...). La situation dans les territoires occupés est telle que l’ouverture et le dialogue s’imposent pour sortir de l’impasse dans laquelle Israël se trouve. Quarante ans nous séparent de la création de l’État d’Israël. Pour beaucoup de jeunes Européens, les victimes aujourd’hui ce sont les Palestiniens. Ils ignorent les conditions qui ont amené la création de l’État d’Israël même s’ils connaissent la Shoah. Ils ne perçoivent pas Israël comme une terre d’accueil. Comment les jeunes comprendraient-ils les événements qui secouent Israël sur le plan affectif comme sur le plan historique ? Au lendemain de la rencontre germano-américaine de Bitburg, en 1985, j’ai très intensément éprouvé qu’une phase de l’histoire était en train de s’achever, que l’on passait à autre chose. Quarante ans, c’est le temps qu’il a fallu à Moïse pour sortir du désert. Quarante ans, c’est l’espace de deux générations. Celle qui a subi, et celle qui, déjà, théorise. Devant le passage du temps, la diaspora doit avant tout éviter le provincialisme, le repli sur soi. Aujourd’hui, j’éprouve à l’égard d’Israël la même émotion, le même attachement, mais également une inquiétude. Plus que jamais, l’interdépendance des pays entre eux s’impose comme une réalité. Certes, la détente pourrait profiter à Israël. Mais la situation d’Israël est objectivement périlleuse. Politiquement, culturellement, Israël fait partie du Nord, mais géographiquement il se trouve au Sud. Israël doit-il devenir un pays du Sud et accepter d’y jouer son destin, devenant un partenaire ouvert au dialogue avec ses voisins, fussent-ils arabes, dans un ensemble régional ? Est-il inconcevable de penser qu’Israël pourrait apporter une manière de penser et de faire qui leur serait pour tous un facteur de progrès ?"
Même si elle exprime qu’il n’est pas à sa place en tant que française de commenter ce que devrait faire l’État d’Israël, Simone Veil appelle toutefois à la prudence et émet une volonté de paix et de dialogue au Moyen Orient.
Cette volonté est réitérée plus tard dans son autobiographie où elle se livre plus personnellement sur son sentiment après la Guerre des Six Jours :
"J’ai alors pensé qu’Israël devait faire le maximum pour trouver une solution vivable pour les uns et pour les autres. Malheureusement, l’occasion n’a pas été saisie. Par la suite, les uns et les autres ont raté bien des chances de paix. L’exiguïté de l’espace ne facilite pas les compromis territoriaux. Il y a là trop d’histoire pour pas assez de géographie."
Toutefois, en tant que femme politique et défenseuse de la paix, Simone Veil n’est pas sans exprimer des craintes qu’elle impute à la fois à la diversité des interprétations politiques dans le conflit mais aussi à un facteur historique et sociologique générationnel :
"Quoi qu’il en soit, les choses apparaissent aujourd’hui bloquées. Les causes en sont multiples, et chacun les hiérarchise selon sa sensibilité politique, sans toujours prendre suffisamment en compte le rôle des générations. Si le problème palestinien s’était posé avec la même acuité il y a cinquante ans, il me semble que beaucoup d’Israéliens auraient alors accepté de faire des concessions. Beaucoup d’entre eux s’étaient installés en Palestine et y avaient fondé des kibboutz avant même la création d’un État juif ; leur attitude n’avait donc aucun caractère hégémonique (...). Enfermées dans un patriotisme farouche, les générations suivantes n’ont pas adopté la même attitude."
Pour conclure, bien que Simone Veil fut une personnalité publique et une personnalité politique européenne importante, elle ne s’est pas exprimée plus que cela sur la création d’un État hébreu. Du moins, ce sont les seuls propos d’elle que nous ayons à ce sujet, ce qui confirme que son engagement sioniste n’était pas militant ni politique et relève bien d’avantage d’un facteur culturel et identitaire : son identité juive et son histoire personnelle en tant que rescapée des camps.
Ce type de sionisme n’était d’ailleurs pas rare et on le retrouve chez d’autres personnalités notamment celles qui partagent la même expérience de la déportation comme son amie Marceline Loridan-Ivens mais aussi des survivants qui se sont installés en Israël à sa création : Dan Hadani, Mirjam Bolle-Levie et Eva Erben par exemple.
Quelques recommandations pour aller plus loin :
- Une vie, Simone VEIL, éditions Stock, 2007.
- Simone Veil, Laurent PFAADT, éditions Alpha, 2025.
- Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), Georges BENSOUSSAN, éditions Gallimard, 2026.
- Archéologie du sionisme, Gérard HADDAD, éditions Salvator, 2024.
- Creuser la terre-patrie : une histoire de l'archéologie en Palestine-Israël, Chloé ROSNER, CNRS éditions, 2023.
- Série de podcasts sur le sionisme, la création d'Israël et le conflit israélo-palestinien, Le Cours de l'histoire par Xavier Mauduit pour Radio France
- Ma vie balagan, Marceline LORIDAN-IVENS, R. Laffont éditions, 2008.
- Oubliée : souvenirs d'une jeune fille juive, Eva ERBEN, éditions Ecole des loisirs, 2001.
En vous souhaitant d'agréables lectures ! :)
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