Que sait-on des initiateurs et du financement du film "La femme la plus riche du monde" ?
Question d'origine :
Le film à clé "La femme la plus riche du monde" que j'ai trouvé très réussi, m'a questionné sur le traitement qui était fait de l'entreprise L'oréal, du passé collaborateur du mari de L.B et de la glamourisation générale de l'histoire. Le personnage outrancier joué par Laurent Lafitte porte au final à lui tout seul toute la controverse. Il est le personnage ambigu, grotesque, sulfureux. Les autres n'en apparaissent que plus nobles, humains, méritants. Tout ceci pour en arriver à ma question : que sait-on du financement du film, des initiateurs du projet?
Réponse du Guichet
Le film "La femme la plus puissante du monde" a été co-réalisé par les sociétés française et belge Recifilms et Versus Productions. Si rien ne semble expliquer la "glamourisation" de l'affaire Bettencourt-Banier dans ce film eu égard de ses financeurs, Thierry Klifa, son réalisateur, y voit une création de fiction richement documentée, librement inspirée de faits réels. Au contraire, Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart dénonce une entreprise de blanchiment des faits reprochés à François-Marie Banier (interprété par Laurent Lafitte), condamné définitivement en 2016 pour "abus de confiance" sur personne vulnérable, ce que ne montre pas le film.
Bonjour,
Le film "La femme la plus riche du monde" de Thierry Klifa est sorti en salles en 2025. Le film s'assume comme une libre interprétation de l'affaire Banier-Bettencourt, où chacun des personnages principaux incarne l'un des acteurs de cette histoire médiatique qui s'est soldée devant les tribunaux :
- Marianne Farrère (Lilianne Bettencourt), héritière et actionnaire majoritaire d'une entreprise de cosmétique numéro 1 mondial (L'Oreal), est interprétée par Isabelle Huppert.
- Pierre-Alain Fantin (François-Marie Banier), photographe fantasque qui devient l'ami et le confident de la milliardaire, en échange de (très) généreuses donations est interprété par Laurent Lafitte.
- Frédérique Spielman (Françoise Bettencourt), fille de l'héritière qui tente de réduire l'emprise de P.A Fantin sur les dépenses de sa mère, est interprétée par Marina Foïs.
Ce procès a conduit à la condamnation en appel en 2016 de François-Marie Banier, de son compagnon Martin d'Orgeval et de l'avocat Pascal Wilhelm pour "abus de confiance". François Bettencourt, fille de Lilianne Bettencourt, les accusait d'avoir profité des faiblesses psychologiques de sa mère, alors d'un âge avancé, pour obtenir grâce à elle près d'un milliard d'euros gagnés sous différentes formes (cadeaux, tableaux, assurance vie etc.).
Vous nous intérrogez donc sur les producteurs et les financeurs de ce film pour lequel vous ressentez une glamourisation du l'histoire ou du moins, une dé-dramatisation de son sujet.
C'est une coproduction entre la France (65%) et la Belgique (35%) estimée à 4,2 millions €. Les deux principales sociétés de production sont Recifilms (société de production française fondée en 2003 par Mathias Rubin) et Versus Productions (société de production belge fondée en 1999 par Jacques-Henri Bronckart). Mathias Rubin et Jacques-Henri Bronckart sont les co-producteurs du film auquel est également associée Tatjana Kozar.
Grâce au site Siritz, qui se base sur les données recueillies sur la plateforme cinefinances.info accessible uniquement par abonnement et destinée aux professionnels du cinéma, nous en apprenons davantage sur les principaux investisseurs et distributeurs de ce film :
Le producteur délégué est Récifilms (Matthias Rubin). Trois Sofica garanties par lui et 4 sofica non granties ont investi dans le film. CB Partners, ICE et Madeleine Films Playtime sont coproducteurs. Il a bénéficié d’une aide à la musique originale de la Sacem. Netflix l’a préacheté et Haut et court a donné un minimum garanti pour tous les mandats de distribution France.
Le coproducteur belge est Nexus production qui a bénéficié du soutien de la région Wallonie et BETV et Proximus l’ont préacheté.
Source : Archive d’étiquettes pour : La femme la plus riche du monde - Siritz.
Sur Imbd, vous trouverez une fiche technique extrêment détaillée du long-métrage qui viendra corroborer cette répartition.
Maintenant, il est difficile d'expliquer l'orientation et les choix du film au regard des noms des sociétés de production et des distributeurs de ce dernier. Nous pouvons cependant vous renvoyer vers les explications du réalisateur et des acteurs du film. Dans une interview accordée au Devoir, Thierry Klifa invoque la carte de la fiction mais se défend également d'un gros travail d'enquête réalisé en amont de l'écriture du film. Il cite son acteur Laurent Laffite, qui dit à propos du film "“Tout n’est pas vrai, mais rien n’est faux.” et explique assumer la part de fiction, ne tournant pas un biopic :
Fiction ou pas, Thierry Klifa n’en effectua pas moins un énorme travail d’enquête.
« J’ai eu accès à plusieurs pièces du dossier judiciaire, dont la correspondance entre les deux protagonistes, soit plus de 5000 lettres et fax. Et il y a eu les fameuses écoutes électroniques… J’ai procédé à un travail de documentation minutieux. J’ai aussi enquêté sur ces grandes familles, parce que c’est un milieu qui est très peu montré, en France, ces grandes familles catholiques, traditionnelles, industrielles… Ce milieu-là a ses codes, ses règles, sa morale, son éducation, et si on ne l’a pas déjà pénétré — moi, j’ai pu l’observer enfant pour des raisons personnelles —, il ne se laisse pas raconter comme ça. Les domestiques sont comme des ombres qui longent les murs. Prenez ces deux tasses vides, posées devant nous : dans l’une de ces maisons, elles auraient disparu sans même qu’on s’en aperçoive. »
À ce mélange de faits documentés et de détails révélateurs, Thierry Klifa insuffla une part romanesque.
« Laurent Lafitte a eu une formule qui me plaît bien à propos du film : “Tout n’est pas vrai, mais rien n’est faux.” En d’autres mots, il fallait être fidèle, plus qu’être factuel, à l’esprit de cette histoire et de ces personnes. Et puis, la fiction me permettait de rendre ce récit plus universel, plus passionnant. On n’est pas dans un biopic : la ressemblance avec les vraies personnes existe, mais je voulais à tout prix éviter le mimétisme. Et ça, ça a beaucoup plu aux acteurs. Il faut comprendre que les trois protagonistes de ce scandale ont été caricaturés à l’excès. Ils ont été assignés à une place, réduits à un archétype : la milliardaire âgée qui s’ennuie, le photographe parasite plus jeune, la fille mal-aimée… La fiction m’a permis d’aller au-delà de ça, de creuser. Cette histoire, elle a toujours été racontée par la fin, c’est-à-dire après que le scandale eut éclaté. Moi, je voulais la raconter par le début.»
Source : «La femme la plus riche du monde»: le bal des monstres (Le Devoir, 2025)
Dans leur passage dans l'émission C à vous, 3 des acteurs principaux du film évoquent François-Marie Bannier. Pierre Lescure, sur un air amusé leur dit que l'esroc, devrait être content du film... Laurent Laffite se dit même prêt à déjeuner avec lui. Cette forme de complaisance qui se dégage jusque dans la promotion du film à la faveur de cet individu condamné par la justice est justement le journaliste de Médiapart (journal qui a participé aux révélation de l'enquête) Fabrice Arfi, qui l'écrit dans une chronique intitulée « La Femme la plus riche du monde » et l’affaire Bettencourt : le leurre et l’argent du leurre (2025, à lire avec un abonnement BmL).
Si le célèbre journaliste d'investigation n'exprime pas directement ses doutes quant à de potentielles ingérences de la part de l'une ou l'autre des sociétés de production, il voit dans le personnage incarné par Laurent Laffite une victoire de François-Marie Banier dans la bataille des récits, à défaut d'avoir perdu celle des tribunaux. Pour Arfi, le film omet sciemment de montrer l'abus de faiblesse et la manipulation opérée sur une Isabelle Huppert qui n'apparait jamais en situation de détresse, en victime de Laurent Laffite. Extraits :
De la vraie saga des Bettencourt rien ne manque dans le film : l’industrie des cosmétiques, les liens du père de Liliane Bettencourt avec les ligues fascistes, les écrits antisémites du jeune André Bettencourt dans la presse pétainiste entre 1940 et 1942, l’amitié avec François Mitterrand, la séance photo Banier-Bettencourt pour le magazine Égoïste (rebaptisé Selfish…), la réplique quasi parfaite de la villa de Neuilly-sur-Seine, le majordome et son dictaphone, la question sur la cuisson idéale des asperges à laquelle le même majordome a dû répondre pour être embauché dans la maison – anecdote authentique –, et mille autres détails de la sorte.
L’emballage est limpide : on parle des Bettencourt et de personne d’autre. Mais il y a pourtant tromperie sur la marchandise quand on regarde attentivement l’intérieur du paquet.
(...)
Leur relation, dans le film, enfile les décennies et s’étale des années 1980 jusqu’au début des années 2000 sans qu’au passage aucun personnage, pas même les adolescents, ne prenne une ride – pourquoi pas. Mais il y a une béance dans le récit, et c’est là que l’affaire se corse. Il n’y a pas de vieillesse, pas de démence, pas de surdité, pas de perte massive de mémoire, pas de décrépitude physique et mentale de Liliane Bettencourt/Isabelle Huppert. Rien de ce qui représentera pourtant dans la vraie vie, à partir de 2006, d’après la justice, le cœur de la ténébreuse affaire Bettencourt.
Plus précisément : l’abus de faiblesse reproché à Banier/Lafitte et à d’autres aigrefins (avocats, notaires, médecins, conseillers…), dont le soupçon est entretenu par la fille Bettencourt, jouée par Marina Foïs, dans une plainte déposée devant la justice à partir de décembre 2007, est tout bonnement vidé de sa substance par la magie du scénario.
Résultat, La Femme la plus riche du monde n’offre en rien une interprétation librement inspirée d’une histoire vraie. C’est une réécriture pure et simple du réel qui remplace la fiction par le mensonge, mais seulement quand ça l’arrange. Le film est bien trop érudit sur l’affaire Bettencourt pour ne pas savoir exactement ce qu’il fait. Il nous dit : certes, Banier/Lafitte est un être délicieusement amoral, mais un délinquant qui aurait pu profiter de l’extrême vulnérabilité d’une vieille dame – Liliane Bettencourt a 84 ans en 2006 – pour s’enrichir dans des proportions au-delà de l’indécence, grand Dieu, ça, jamais.
C’est bien simple, le film ne fait que montrer une Liliane Bettencourt/Isabelle Huppert parfaitement consciente de ce qu’elle décide à chaque étape de sa vie. Ce qui, à n’en pas douter, fut parfaitement conforme à la réalité dans les années 1980 et 1990, sans que cela pose d’ailleurs de problème (judiciaire) à personne ; mais, à partir de 2006, c’est une autre histoire que la justice a tranchée. En cela, La Femme la plus riche du monde n’est plus un film, mais une plaidoirie pro domo pour François-Marie Banier, une œuvre de blanchiment judiciaire.
(...)
La réalité, malheureusement, est plus rêche, comme l’ont notamment prouvé les fameux enregistrements du majordome révélés par Mediapart et Le Point en 2010.
Dans son arrêt, les juges parlent ainsi de la « situation de grande vulnérabilité » de Liliane Bettencourt, de la « documentation médicale abondante » qui démontre sa « santé physique délabrée », son « état dépressif », sa consommation massive d’opiacés, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs mélangés, ses « difficultés à apprécier la valeur des sommes d’argent qu’elle donne ou prête », ses « troubles de la mémoire récurrents », sa « désorientation spatio-temporelle » et sa « surdité profonde […] qui corrompt son jugement ».
(...)
Selon la justice, Banier « a instrumentalisé la volonté de Mme Bettencourt […] et l’a conduite à un acte gravement préjudiciable et ce alors même qu’il savait son amie, particulièrement vulnérable, en état de faiblesse, incapable de lui résister ». De cela, La Femme la plus riche du monde ne dit rien, ne montre rien. Au contraire, Bettencourt/Huppert continue d’être la femme d’affaires avisée (qu’elle n’a jamais été en réalité) et revendique la pleine possession d’elle-même dans sa relation avec Banier/Lafitte.
Source : « La Femme la plus riche du monde » et l’affaire Bettencourt : le leurre et l’argent du leurre, Fabrice Arfi, Mediapart (novembre 2025).
Droit légitime d'adaptation du cinéaste ou volonté délibérée d'édulcorer la vérité ? On vous laisse trancher.
Bonne journée.
Dr Mabuse