Qu'est-ce que l'enfant du "bré" dans la chanson "Dame Lombarde" du groupe Malicorne ?
Question d'origine :
Bonjour le Guichet du Savoir,
Dans la chanson traditionnelle "Dame Lombarde" chantée par le groupe Malicorne, on parle de l'enfant du "bré".
J'ai eu beau chercher je ne trouve pas de définition exacte.
Sauriez-vous me renseigner ?
D'avance merci,
Bien Cordialement,
BB
Réponse du Guichet
À l'image de son répertoire traditionnel, la plupart des titres du groupe de folk-rock française des années 70, Malicorne, traitent de sujets sombres tels que les amours déçues, la magie et les malédictions. C'est le cas de leur chanson "Dame Lombarde" qui, voulant se débarrasser de son mari, tente de l'empoisonner. C'est là qu'intervient pour dénoncer le crime, l'enfant du "bré", qui, selon le Godefroy, désignerait en patois bourguignon le berceau.
Le texte "bré" utilisé par Malicorne est répertorié dans le Volume III Poésies romanesques ; chants de circonstance, issu du "Recueil des poésies populaires de la France", conservé au Département des manuscrits de la BnF et numérisé par Gallica.
Selon Gabriel Yacoub, "Dame Lombarde" est une adaptation d'une chanson piémontoise. L'historien Henri Davenson fait remonter ce récit à un événement historique italien du Haut Moyen Âge, qui serait l'assassinat d'Alboïn, roi des Lombards, en 572, par sa femme Rosemonde.
Bonjour,
Dans la chanson traditionnelle "Dame Lombarde" chantée par le groupe Malicorne en 1974, on parle de l'enfant du "bré". Que désigne ce vocable ?
C'est une question qui touche à l'ancien français et aux dialectes régionaux, puisque nous trouvons la définition de ce mot dans le Dictionnaire du Godefroy 9e-15e siècles (bible pour les chercheurs de l'ancien français), consultable en ligne à la Bibliothèque Diderot de l'ENS :
BERS, s.m. berc, bierc, bierch, berz, biers, bierz, bier, berch
berceau
[...]
La Monnoie signale le bourguignon bré, brei. Il s'est conservé dans notre ancienne colonie de l'île de France, aujourd'hui île Maurice.
L'ancien français (dont fait partie le dialecte bourguignon-morvandiau) souvent présent dans le répertoire de Malicorne, un groupe emblématique de la scène folk et folk-rock française, formé en septembre 1973 par Gabriel Yacoub, Marie Yacoub (aujourd’hui Marie Sauvet), Hughes de Courson et Laurent Vercambre :
Interprétant d'une manière originale, personnelle et actuelle des airs et chansons empruntés au répertoire traditionnel, le groupe connait le succès tout au long des années 1970 avec la publication d'une dizaine d'albums [...]
Le groupe se caractérisa par l'emploi à la fois d'instruments folkloriques et électroacoustiques. Leurs arrangements furent une illustration du style Folk-rock progressif. Pour les textes, ils firent autant appel au fonds folklorique qu'à des compositions personnelles. Malicorne connaît la réussite entre 1974 et 1978 avec une formule heureuse de reprise de musiques traditionnelles hexagonales ( "Le prince d'orange" ) mêlées aux thèmes écologiques de l'époque et servies par des arrangements modernes dans la veine du folk rock progressif britannique. [...]
Les influences musicales du groupe sont principalement la musique traditionnelle française et parfois québécoise, la musique du Moyen-âge, la musique celtique mais également le rock ou encore le jazz. À l'image des chansons traditionnelles, la plupart des titres de Malicorne traitent de sujets sombres tels que les amours déçues, la guerre, la pauvreté ou de tristes histoires d'épouvante comme dans L'auberge sanglante. Très souvent, la magie et les malédictions en tout genre tiennent également une place importante dans leurs albums : les titres de l'album "Le Bestiaire" en sont une parfaite illustration.
Source : Bibliothèque municipale de Grenoble
Si l'on en croit le site de Gabriel Yacoub qui contient les paroles de leur chanson "dame lombarde" et une note de bas de page explicative, "l'enfant du bré" signifie "l'enfant du berceau" et cette chanson provient du répertoire traditionnel piémontois :
dame lombarde
© 1974 trad | adapt arr malicorneallons au bois dame lombarde allons aux bois
nous trouverons le serpent verde nous le tueronsdans une pinte de vin rouge nous le mettrons
quand ton mari viendra de chasse grand soif auratire du vin dame lombarde tire du vin
oh par ma foi mon amant pierre n'y a de tirél'enfant du bré* jamais ne parle a bien parlé
ne buvez pas de ça mon père vous en mourrezbuvez en vous dame lombarde buvez en vous
eh par ma foi mon amant pierre n'ai point de soifelle n'a pas bu demi verre s'est renversée
elle n'a pas bu le plein verre a trépassé
*berceau
cantal, adaptation d'une chanson piémontaise
figure aussi sur quintessence
Source : Gabriel Yacoub (site officiel)
Le "Recueil de chansons populaires" d'Eugène Rolland (Volume III) transcrit page 10 une variante de cette complainte nommée "L'enfant du berceau parle pour dénoncer un crime". Il y mentionne l'expression "l'enfant du bret" en renvoyant à la note de bas de page : "berceau". À la fin de cette partition musicale apparaît également la source : Chanson recueillie à Mauriac (Cantal) par M. EM. Delalo. Poés. pop. de la Fr., Miss. de la B. N, t III, feuillets 126 et 508.
Et en effet, votre demande lexicologique nous plonge dans les archives du "Recueil des poésies populaires de la France", conservé au Département des manuscrits de la BnF et fruit d'une immense collecte lancée au milieu du XIXe siècle par le Comité des travaux historiques, conformément à un arrêté de M. Fortoul, alors ministre de l'Instruction publique. Le texte précis utilisé par Malicorne pour sa chanson "Dame Lombarde" (avec le mot "bré") provient du Volume III Poésies romanesques ; chants de circonstance dont les 551 feuillets ont été numérisés par Gallica.
C'est bien dans le feuillet 126, que l'on trouve une version de "Dame Lombarde" dans laquelle est mentionné "l'enfant de bret", avec une note "bret, berceau". Dans cette version, la femme voulant se débarrasser de son mari, doit trouver un "serpent vert" dans le jardin, lui couper la tête, la piler, et la mettre dans le vin. C'est là qu'intervient l'enfant du berceau pour dénoncer le crime.
Dans son ouvrage de référence, "Le Livre des chansons" (1946) conservé au Silo moderne de la BmL et à consulter sur place, Henri Davenson (pseudonyme de l'historien Henri-Irénée Marrou) consacre une analyse à la chanson "Dame Lombarde" :
Davenson souligne que Dame Lombarde est l'une des rares chansons populaires françaises dont on peut tracer l'origine jusqu'à un événement historique précis du Haut Moyen Âge, qui serait l'assassinat d'Alboïn, roi des Lombards, en 572, par sa femme Rosemonde qui voulait se venger de son mari (l'ayant forcée à boire dans le crâne de son propre père).
Au fil des siècles, le récit épique se serait transformé en une complainte tragique où la dimension politique s'efface au profit d'un drame domestique d'empoisonnement. Un élément central de la chanson pour Davenson est l'intervention de l'enfant au berceau (ou "l'enfant du bré"). Dans la chanson, le nourrisson de quelques mois prend soudainement la parole pour avertir son père. Pour l'auteur, ce trait surnaturel est caractéristique de la complainte populaire, où l'innocence brise le secret du crime.
Bien à vous !
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