Question d'origine :
bonjour, j'ai besoin d'en connaitre plus sur les vitriers-fritiers à LYON MERCI
Réponse du Guichet
Les vitriers-fritiers, vitriers-friteurs ou friteurs-vitriers sont apparus à Lyon en 1834. Ce sont des fritiers venus du nord de l'Italie qui, n'ayant pas de quoi subvenir à leurs besoins avec ce seul salaire, exerçaient également le métier de vitrier. Et, comme le dit la citation, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, l'huile était récupérée pour fabriquer le mastic des vitriers ! Les vitriers-fritiers sont souvent évoqués par des auteurs locaux.
Bonjour,
Il existait autrefois à Lyon, des hommes qui exerçaient deux professions. Fritiers et vitriers. Nommés vitriers-fritiers, vitriers-friteurs ou friteurs-vitriers, ils ajoutaient à cette ville une particularité supplémentaire.
L'ouvrage Traboules de Lyon : histoire secrète d'une ville / [René Dejean] ; [photos, Bernard Schreier] explique ce qu'est un vitrier-friteur dans son Lexique résumé de lyonnaiseries, p. 192 :
Vitrier-friteur : Commerce spécifiquement lyonnais tenu par des italiens émigrés. Le jour : vitrier, encadreur ; le soir : friteur (en voie de disparition).
L'enseigne à Lyon : son histoire, sa philosophie, ses particularités, les boutiques, les maisons, la rue, la réclame commerciale / John Grand-Carteret ; dessins de Gustave Girrane, 1999, pp. 238-239, rapporte que les friteurs-vitriers pouvaient aussi être encadreurs et que la plupart d'entre eux étaient originaires de la Suisse Italienne :
Dernière particularité après les enseignes, les choses lyonnaises, les industries, les commerces propres à la grande cité du Rhône. A vrai dire, ce sont deux spécialités d'un intérêt relatif, mais le fait seul qu'elles affichent un caractère local leur donne tous les droits à figurer en ce chapitre. Et puis où trouverait-on, avant Lyon, le friteur, le friteur-vitrier, souvent même encadreur, qui fait frire pâtisseries, pommes de terre, poissons, y compris la morue, la grenouille; qui, sur la glace de sa devanture, aime à faire peindre un beau goujon doré, et bien recroquevillé, comme s'il prenait ses ébats en son élément naturel ; le friteur en boutique, et non point en échoppe ; le friteur qui est un marchand respectable, qui pourra être le notable commerçant de sa corporation. De Paris à Lyon, quel chemin pour la « friterie » ! A Paris, dans une encoignure de magasin, sous une porte, un ambulant, presque un petit marchand de la rue ; donc sans boutique, sans enseigne, quelquefois, sur un carreau crasseux, une modeste inscription, telle : A la renommée des frites ; - à Lyon, un « friteur », comme il y a des charcutiers, comme il y a des bouchers ; un « friteur » qui est aussi quelquefois un tripier.
Légende de l'illustration p. 238 :
LA FRITURERIE DE L'ANCIEN TEMPS ET LA FRITURERIE D'AUJOURD'HUI
Aux Trois Navettes est un établissement célèbre du Lyon d'autrefois qui disparut après la Révolution. Aujourd'hui tous les friteurs joignent à la friturerie (pâtisseries dites bugnes, pommes de terre et poissons frits) l'art de l'encadrement et de la pose des vitres. La plupart sont originaires de la Suisse Italienne, d'où les croix et les écussons suisses qui figurent sur les glaces extérieures. Autrefois, tous les friteurs étaient rue de l'Aumône ; d'où l'enseigne de la boutique moderne : A la Renommée de la rue de l'Aumône. Et à la fête des bugnes tout cela s'illuminait.
Comme nous le mentionnions dans une ancienne réponse du Guichet du savoir, Friteries de la Guillotière (2018), Isabelle Macherez dans A la Guille on parle : la friterie Marti, 2006, évoque également ces vitriers-friteurs :
En 1950, il existe huit friteries de l’autre côté du Rhône (…) La friterie Marti ouvre ses portes en 1834. Pierre Mérindol, ancien journaliste du Progrès, écrit : Les friteurs, le mot est lâché. Ils venaient tous du Tessin. Les Viviani, les Bonetti, les Pedrini, les Beltramini se firent une clientèle de quartier, c’est-à-dire des ouvriers et des gens modestes qui ne poussaient la porte de la boutique que le samedi ou le dimanche, et parce que les beignets étaient bon marché. Le reste de la semaine il fallait faire vivre le personnel, et les serveurs devenaient poseurs de vitres.
Dans les années 1910, 1920, mon père y venait souvent. Dans la salle principale, les anciens carreaux muraux témoignent de cette époque. La cuisine n'était pas à part. Tout mijotait là, devant nous. L'huile rarement remplacée sentait le rance. Les poissons étaient frits et les gens y allaient surtout pour manger de la morue. La friterie était renommée pour ça. La morue était servie dans du papier. Il n'y avait pas d'assiette ! Le matin, en guise de casse-croûte, on commandait une part de morue accompagnée d'un petit verre de blanc. Ce n'était pas le restaurant et à cette époque, la morue n'était pas chère. C'était le plat des pauvres. Aujourd'hui, c'est le plat des riches. Quand Emeri a repris, c'était sale là-dedans ! Depuis, il y a eu du changement. Elle a aménagé une salle à côté et ce n'est plus la même ambiance.
Nous trinquons. En bruit de fond, la radio diffuse des airs d'opéras. Est-ce le vin qui aiguise ainsi ma sensibilité ? Sensation d'être plongée dans l'ombre d'un sanctuaire, d'ausculter le quartier de la Guillotière, de l'appréhender non pas en surface mais en profondeur comme si j'arrivais par un souterrain, guidée par le bruit des voix, attentive à la pulsation du temps qui laisse remonter en chacun de nous des lieux rêvés qui se révèlent ou les souvenirs qu'on en a et qu'on désire partager.
- Les premiers qui se sont installés dans le quartier étaient des vitriers friteurs. À cette époque, il y avait une friterie boulevard des États-Unis, aujourd'hui elle n'existe plus. Une autre se trouvait dans la petite rue derrière la rue des Archers. Les propriétaires de ces boutiques cumulaient les petits métiers comme les charbonniers « tant pot », des savoyards qui tenaient un café où l'on pouvait acheter du vin, des pots de vin. Le pot étant une mesure lyonnaise. Pendant que la femme servait les clients, le mari faisait les tournées. Il n'y avait pas les trente-cinq heures ! Quant aux vitriers, ils passaient de rue en rue, en criant : Vitrier ! Vitrier ! Ils changeaient une vitre ici, une vitre là, mais ce travail ne leur suffisait pas pour vivre, alors ils étaient aussi friteurs. Autrefois, dans ce quartier de la Guille, il y avait beaucoup de petits commerçants et d'artisans. Près de l'église Saint-André, se trouvait une boucherie. Au 30, rue de la Guillotière, il y avait la quincaillerie Dansart. Les voitures étaient peu nombreuses, les gens faisaient leurs courses sur place. De nos jours, ce quartier a beaucoup changé, il n'y a pratiquement plus de commerces. Prenez la commerces. Montesquieu, la rue Salomon-Reinach, les commerces existaient bel et bien : boulangers, bouchers, charbonniers et la friterie était ouverte tous les jours de la semaine, sauf le dimanche.
L'article du Progrès de 2003 cité dans cette réponse précise que la friterie Marti qui aurait ouvert ses portes en 1834 paraît en effet être le plus vieux restaurant de Lyon encore en activité. On y lit en outre que les friteries étaient si nombreuses à l'époque, que l'huile était récupérée pour fabriquer le mastic des vitriers ! Cet article est consultable en ligne via Europresse avec un abonnement à la BmL.
Dans un autre article du Progrès, Je n'ai jamais pensé partir de la Croix-Rousse, Ginette Bélissant répond à la question Un commerce en particulier vous a-t-il marqué ? :
Le vitrier-fritier Girardot, une curieuse association. On y achetait des chips toutes chaudes, des « huit de pommes de terre » en purée passés à la friture, un délice.
Grâce à RetroNews, le site de la presse ancienne de la BnF, nous avons glané quelques articles où il est question de friteurs-vitriers.
Un tragique événement où est impliqué un friteur-vitrier est rapporté dans Le XIXe siècle, 21 déc. 1874 :
Lyon. - On lit dans le Progrès :
Un tragique événement a mis en émoi ce matin le quartier des Terreaux. Au numéro 27 et au numéro 14 de la rue Romarin, les deux frères Brantini tenaient deux boutiques situées en face l'une de l'autre et dans lesquelles ils vendaient de la friture et des marrons; comme la plupart des friteurs de Lyon, les frères Brantini étaient également vitriers. L'aîné des deux frères étant marié, le plus jeune partageait le lit du frère de sa belle-sœur. Ce matin, une vive discussion s'éleva, paraît-il, entre Brantini jeune et son compagnon de chambre. Ce dernier, armé d'un morceau de vitre, se précipita sur son adversaire et lui porta un coup furieux à la tête. Brantini s'enfuit de la chambre commune et alla prévenir le c et alla prévenir le commissaire de police du quartier. Le frère de sa belle-soeur, dit-il, avait voulu le tuer; cet homme, du reste, ajouta-t-il, ne jouissait pas, depuis quelque temps, de toute sa raison. Brantini revint, accompagné des agents, dans son domicile, où un horrible spectacle s'offrit tout d'abord aux yeux. Le beau-frère du sieur Brantini aîné gisait, sans vie, dans une mare de sang. Le malheureux s'était coupé la gorge avec un morceau de verre.
Telle est la version généralement admise sur ce sinistre événement. Une autre version, qui circulait ce matin et semblait accuser le sieur Brantini jeune, ne paraît pas vraisemblable, Brantini n'ayant pas été inquiété; nous la mentionnons sous toutes réserves et sans y attacher d'importance. Enfin, un détail navrant: La nuit. dernière, la femme Brantini a accouché de deux jumeaux; la nouvelle de la mort de son frère mettrait, paraît-il, en danger les jours de la pauvre mère.
Dans Paris-soir, 19 févr. 1924 les friteurs-vitriers font exemple :
Un de nos confrères demandait dernièrement la création de friteries et de rôtisseries à Paris. Bien entendu, il ne s'agit pas de charger la Ville ou l’État de créer des emplois nouveaux de fonctionnaires... notre confrère suggérait simplement l'idée à des petits commerçants d'installer des magasins analogues à ceux qu'on trouve en maintes villes du Sud-Est et du Midi de la France. En effet, à Paris où abondent les bénéficiaires de petits métiers, où l'on trouve, plus que n'importe où, des « gagne-petit » qui, parfois, au reste, gagnent gros, il n'y a pas de friteurs ! A peine en rencontre-t-on quelques-uns établis modestement en plein air, dans les quartiers ouvriers. Lyon pourrait être cité en exemple. Dans cette ville, depuis un temps immémorial, il y a des friteurs: chose curieuse, ils sont presque tous vitriers, en même temps, et presque tous d'origine transalpine. Qu'ils soient italiens, cela peut s'expliquer, mais pourquoi sont-ils aussi vitriers ? Cela rappelle à ceux qui furent militaires du temps de la loi de trois ans, qu'au régi- ment, le perruquier était en même temps lampiste. Les règlements du service intérieur notaient, en détail, les devoirs de « l'Homme » chargé de couper les cheveux, de tailler les barbes, de remplir les lampes et de nettoyer les verres...
Donc, à Lyon, il y a de nombreux friteurs. Certainement, notre ami Henri Béraud, quand il vagabondait à la Guillotière ou dans le quartier Saint-Jean, a dû, souventes fois, dépenser les sous du père Béraud avec d'autres gosses, chez les, friteurs en boutique. Ces petits commerçants ont un double magasin : d'un côté, les verres à vitre; de l'autre côté, la friterie. L'étalage comprend d'abord des pommes de terre frites délicieuses, taillées minces comme des feuilles de papier, avec un rabot, très sèches et très salées... Pourquoi salées ? Parce que « ça donne soif» et que le friteur vend aussi du bon beaujolais rouge ou blanc. A côté des frites figurent des matefaims, c'est-à-dire des crêpes, des beignets de toutes sortes... à la confiture, aux pommes de terre, etc..., puis des « bugnes », qui constituent une spécialité lyonnaise, et aussi des goujons dorés et succulents. Les gens du quartier, sans dépenser beaucoup d'argent, en revenant du marché, n'oublient pas de passer chez le friteur et d'y prendre le complément de leur repas. Il est extraordinaire que la mode ne soit pas venue à Paris d'installer des commerces identiques à ceux de Lyon. Nul doute que l'homme ingénieux qui l'entreprendrait n'y trouverait son bénéfice.
Un encart dans Lyon Républicain du 1er janvier 1936 annonce qu'un friteur-vitrier de la rue Bugeaud, M. Reveillac, a gagné à la loterie à Lyon, Le Journal, 19 mai 1944 : Jacques MAzzucheli, vitrier-friteur à Vaise a été victime d'une agression, Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 6 octobre 1889, l'enfant de M. Brentini, vitrier-friteur dans la rue Romarin, a été victime d'un grave accident de la circulation,
Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, indique des documents où apparaissent des vitriers-friteurs dont :
La cuisine de Lyon / André Mure, 1982 :
Autrefois, la mode était aux vitriers-friteurs (...)
L'extrait est lisible sur Google livres dans une version légèrement plus longue.
Archives du corps : la santé au XIXe siècle / Jacques Léonard, 1986
Place du Pont ou La médina de Lyon / Azouz Begag, 1997 :
À la Guillotière, les vitriers-friteurs suisses du Tessin (...) Les vitriers-friteurs sont devenus, comme les marchands de vin et charbon à Paris ou les de la banlieue de Londres, le symbole lyonnais du petit (...)
Avec la requête friteurs-vitriers toujours sur Gallica :
Roger Vailland ou Un libertin au regard froid / Yves Courrière, 1991 :
Même les restrictions ne se faisaient pas trop sentir grâce à l'accueil que tous les collaborateurs de Paris-Soir savaient trouver chez Antpoinette. Situé au bout du cours de la Liberté, près de la place du pont de la Guillotière — quartier populaire où régnaient encore les « friteurs-vitriers » qui réparaient les carreaux cassés tout en préparant en plein air des fritures de poissons et des beignets de morue —, le bistrot était un ancien bordel à sept chambres transformé en restaurant théoriquement réservé à la presse de Prouvost mais ouvert à de nombreux amis de passage. Il suffisait qu'ils fussent parrainés par un journaliste du groupe pour bénéficier d'un repas substantiel accompagné d'un quart de vin rouge facturés à un prix dérisoire et sans que la patronne se montrât inflexible sur les tickets de ravitaillement. L'ambiance y était autrement sympathique qu'à la Maison de la Presse parisienne, installée par les autorités de Vichy, 3 rue de la Fromagerie, pour permettre aux rédacteurs des journaux repliés à Lyon de se retrouver. La présence de plumes peu sûres telles celles d'Henri Béraud, le redouté polémiste de Gringoire, et de journalistes antisémites ou collabos de l'Action française et du Matin, en rendait l'atmosphère douteuse sinon franchement irrespirable à des hommes épris de liberté. Chez Antoinette on était entre soi et on n'avait pas à surveiller son lan- gage.
Texte en ligne sur Google livres.
Rhum limonade / Alain Dugrand, 2001
La ligne 7 des Omnibus et Tramways Lyonnais nous laissait à l'arrêt Émile- Zola. Puis, grand seigneur, oncle Marcel poussait la porte des Di Cicco, vitriers- friteurs. Je ne comprends toujours pas ce que ces activités baroques avaient de complémentaire ; un jour, j'en aurai le cœur net. Avec la charcuterie, c'était le seul commerce ouvert le dimanche soir. Emberlificotés dans les tabliers blancs qui dessinaient leurs ventres, les vitriers plongeaient pommes chips, ablettes et vairons de friture dans les bacs bouillonnants. Nous repartions avec nos cornets gras, un parfum que je retrouverai bien des années plus tard dans les entrelacs de la grande pêcherie d'Alger.
Extrait sur Google livres
Bertrand Tavernier, dans Mémoires interrompus, 2024, les assimile à des traiteurs ambulants :
Dès mon plus jeune âge, la Saône a constitué, chaque fois que je venais à Lyon, un merveilleux but de promenade avec ses traiteurs ambulants, les fameux vitriers-friteurs (vitriers et friteurs, toujours les doubles lyonnais) qui vous vendaient une petite friture en réparant vos carreaux.
Extrait sur Google livres
Lyon, répète mon père, est bien une ville double où fleurissent les doubles métiers (les "friteurs-vitriers"), les patronymes à rallonge, comme "Rivoire et Carret", créés à Lyon en 1860, ou Mme Fleury Rebatel, l'épouse d'Herriot, jusqu'à cette Mme Grignon-Faintrenie, qui dirigeait un salon littéraire aux très riches heures et qui signait ses lettres d'un "Mes mains dans les vôtres".
Extrait sur Google livres
Google livres fait apparaître un autre livre où sont mentionnés ces travailleurs, Lyon, le sang et l'argent de Pierre Mérindol, 1978 et on trouve la liste des vitriers-friteurs dans l'Indicateur Lyonnais Henry de 1898, p. 2356, numérisé par ce même moteur de recherche.
En note 2 de son article Une doctrine bâtarde : la neuropsychiatrie. L'information psychiatrique, 92(4), 337-341, 2016, P. Balvet n'oublie pas de les citer :
[2] Dans ma bonne ville, il était de coutume autrefois que les vitriers soient en même temps traiteurs. C’est ce qu’on appelait les vitriers-friteurs. Le caractère aléatoire d’une des branches obligeait à un commerce plus sûr et qui ne dépendît point des orages. Il n’y a pas tellement d’années j’ai encore vu une boutique de vitrier-friteur. Mais cela aussi se perd !
Le groupe facebook Lyon avant reprend aussi certaines de ces informations et ajoute en commentaire :
Au 32 rue Saint Jean en 1896, il y avait aussi un Beltramini vitrier-friteur, qu'on trouve dans l'indicateur Henry.
Bonne journée
Lug, pionnier lyonnais des super-héros