Je cherche des informations sur le "Village Nègre" du quartier des Etats-Unis à Lyon
Question d'origine :
avez vous des informations sur "le village nègre" du quartier des Etats Unis et les femmes italienne squi y vivait
merci
Réponse du Guichet
Le "village nègre" de Lyon désignait un ensemble d’habitations précaires du 8e arrondissement, occupé dans l’entre-deux-guerres par des familles d’ouvriers immigrés italiens espagnols russes ou polonais. Situé dans le quartier des États-Unis, il a regroupé jusqu’à 1 500 habitants dans des conditions de vie très difficiles avant qu'il ne soit rasé et ses habitants expulsés. Quasi évincé de la mémoire collective lyonnaise, des chercheurs comme Frédéric Blanc (anthropologue) et Olivier Chavanon ont activement participé à la préservation de sa mémoire en recueillant notamment des témoignages oraux des habitants et voisins alentours.
Bonjour,
Le "village nègre" est le nom que l'on donnait dans l'entre deux-guerres à un ensemble d'habitations précaires de type bidonville qui se situaient dans le 8ème arrondissement de Lyon, un quartier nouveau alors en pleine expansion.
Avant que les habitants ne soient expulsés et le quartier rasé à la veille de la Seconde guerre mondiale, ces habitats de fortune ont regroupé jusqu'à 1500 habitants dans les années 1930. Composé de 300 familles d'Italiens, d'Espagnols, de Gitans, de Polonais ou encore de Russes venues travailler en France pour participer à l'effort industriel du pays, ce "village" vivait dans des conditions très difficiles dans des baraquement en bois, sans eau, ni gaz ni électricité. Une photo aérienne prise à l'époque par l'armée montre qu'il s'étalait en longueur sur près de 500 mètres et sur 300 mètres en largeur. L'entrée se situait au niveau de la rue du professeur Beauvisage qui existe encore aujourd'hui. On s'installait et se regroupait alors simplement à proximité des usines pourvoyeuses d'emplois qui poussaient sur ces nouveaux territoires.
Ce n'est d'ailleurs pas un cas isolé, ni à Lyon et encore moins en France, où le phénomène des bidonvilles est une constante du paysage urbain jusque dans les années 1960-1970. On peut citer notamment les bidonvilles de Gerland ou de Villeurbanne.
Attirer les familles d'ouvriers en quête d'ascension sociale était en effet toute la vocation du quartier des Etats-Unis, qui a connu une croissance fulgurante au sortir de la Grande guerre. C'est l'objet de l'article de Claire Berthet, Des bâtisseurs aux habitants : le quartier en question. Les États-Unis à Lyon (1917-1939), qui analysait en 1993 l'évolution de ce phénomène :
Entre l'avenue Berthelot et la commune de Vénissieux en une grande plaine, se développe un quartier industriel dont les usines sont reliées aux voies ferrées et qui sera desservi bientôt par le canal latéral au Rhône. Une grande voie de 50 mètres de largeur sur cinq kilomètres de longueur environ sera bordée d'immeubles en location sur une profondeur variant avec les emplacement occupés par les industries. Il semble possible de loger une population de 50 000 habitants sur la surface projetée, le dessin 37 n'est qu'un tiers environ de l'ensemble. Les immeubles comportent un rez-de-chaussée et deux ou trois étages, les appartements ont trois, quatre ou cinq pièces, des hôtels pour célibataires, crèches, écoles, bibliothèque, bains, terrains de jeux complètent cet ensemble.
L'écart du niveau de vie saute aux yeux entre le projet d'habitations collectives, moderne et hygiéniste, de la Cité industrielle des Etats-Unis de l'architecte Tony Garnier et ses voisins. Cette confrontation de deux mondes entre les classes moyennes françaises et les populations pauvres issues de l'immigration est bien décrite dans la thèse de Louis Marie Bourgois :
Le « village » est situé en face d’un quartier en pleine construction, celui des ÉtatsUnis, « fruit de la collaboration du maire Edouard Herriot et de l'architecte Tony Garnier », et dont les logements accueillent à partir du milieu des années 1930 les familles françaises en pleine ascension sociale : l’ensemble se veut être le fleuron de la modernité et du progrès social. Forme d’antithèse de cette construction moderne, le « village nègre » situé à quelques mètres s’est progressivement étendu sur plusieurs hectares au gré de l’arrivée des familles. Selon Chavanon, à l'intérieur « se trouvaient un point d'eau, des épiceries, un coiffeur et une chapelle », les nouveaux arrivants louant « tantôt une baraque déjà construite, tantôt montant la leur avec des planches et du papier goudronné ». A côté de ces quartiers importants tels que celui du 8ème arrondissement, se développent également de nombreux îlots plus restreints composés de quelques familles, parfois tolérés par des arrêtés municipaux.
Source : Résorber à bas bruit: ethnographie de l’action publique lyonnaise de résorption des squats et bidonvilles de migrants roumains précaires - Louis Marie Bourgois (Université Grenoble-Alpes, 2021) (p.207)
L'appellation raciste "village nègre" était l'expression d'une xénophobie décomplexée caractéristique d'une époque où les habitants de la France, en tant que puissance coloniale, concevaient l'autre et l'altérité de façon stéréotypée. Ce vocable n'est pas un surnom donné spécifiquement à ce quartier lyonnais, mais bien une expression largement admise au sein de la société française. Louis Marie Bourgois en explique l'origine en note de bas de page (p. 207) de sa thèse :
L’expression « village nègre » semble être née en Algérie au XIXème siècle, sous la colonisation, pour désigner soit des villages déjà existants, soit des quartiers urbains réservés aux « indigènes » (Luste Boulbina, 2010). Il sera mobilisé par la suite pour désigner différentes réalités : des installations lors des expositions universelles ou d’expositions nationales comme celle de Genève en 1936, formes de zoos humains sensés décrire la réalité de l’habitat et des conditions de vie en Afrique (dankhal, 2015 ; Minder, 2014) ; les abris de fortune construits par les poilus lors de la guerre de 14-18 (dankhal, 2015), puis les quartiers insalubres objets de ce paragraphe.
La mentalité de l'époque est aussi bien décrite dans cet article majeur sur le sujet du sociologue Olivier Chavanon, dont nous vous conseillons la lecture :
Or, à la même époque, la négrophilie était à son apogée. L'image du négrillon d'Afrique, omniprésente en pleine entreprise coloniale, faisait de l'Africain un être de race primitive, en quelque sorte un "Autre absolu". L'immigré incarnait quant à lui "l'Autre de l'intérieur". L'appellation de 'Village nègre", utilisée pour désigner des quartiers où ne vivaient pourtant que des Européens, puise ses racines dans une vision fantasmée de l'éloignement culturel. Autrement dit, "nègre" parce que "pas comme nous". Et de fait, les "villages nègres" que nous connaissons, et plus particulièrement ceux de Lyon pour le Rhône, de Modane ou de Saint-Jean-de Maurienne pour la Savoie ou encore de Rive-de-Gier pour la Loire, accueillaient à l'époque essentiellement des Italiens et des Espagnols, des Polonais et quelques familles russes (souvent plusieurs milliers d'individus).
Source : La topographie oubliée des immigrés en terre française de Olivier Chavanon (Hommes & Migrations, 2001)
Malheureusement, la mémoire de ces événements n’a laissé aucune trace dans la ville, et les archives sont presque muettes à leur sujet. Seules les transmissions orales des habitants du village et des témoins du quartier gardent en vie la mémoire des lieux. Pour que ce pan de l'histoire lyonnaise ne tombe pas dans l'oubli, des chercheurs comme l'anthropologue Frédéric Blanc et le sociologue Olivier Chavanon ont recueilli des témoignages et monté des documentaires très riches.
L'un d'eux est disponible en ligne sur YouTube : Baraques, villages nègres et bidonvilles, Frédéric Blanc (anthropologue) et Olivier Chavanon (sociologue). Un second, plus court, plus ancien et spécifique au "village" est disponible à l'emprunt dans nos collections : Mémoires d'un village nègre [D.V.D.] / réal. de Olivier Chavanon et Frédéric Blanc.
Pour poursuivre vos recherches, nous vous listons les articles utilisés pour la rédaction de cette réponse et d'autres pistes d'exploration en ligne :
Des bidonvilles dans la région lyonnaise, un passé proche et méconnu (France 3 régions)
Où sont passés nos Villages nègres ? d'Olivier Chavanon (Revue Européenne des Migrations Internationales, 1997)
Des bâtisseurs aux habitants : le quartier en question. Les États-Unis à Lyon (1917-1939) de Claire Berthet Mélanges de l'École française de Rome. Italie et Méditerranée, tome 105, n°2. 1993)
Arriver et se loger à Lyon aux xixe et xxe siècles : relégation et sélection communales (Villes et hospitalité, édité par Anne Gotman, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004)
Politiques publiques et mémoire des populations urbaines d'Olivier Chavanon (Diasporas. Histoire et sociétés, année 2005)
Les Baraques de Lyon Gerland (Guichet du Savoir, 2021)
- De l'autre côté de la mémoire, entretien avec Olivier Chavanon (CMTRA)
Bonne journée.
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