A-t-on plus de valeurs en commun entre nous ou bien plus de differences ?
Question d'origine :
Y-a-t-il plus de valeurs en commun ou de differences entre les differents systemes de valeurs/code moraux des gens?
Réponse du Guichet
Nous vous donnons quelques pistes bibliographiques, relevant du domaine de l'anthropologie, pour mieux appréhender les invariants et les différences entre les diverses sociétés humaines.
L'anthropologue français Claude Levi-Strauss ouvre la voie à l'anthropologie structurale : en explorant la diversité des sociétés humaines, il dégage des invariants mentaux, notamment dans les systèmes des mythes et de la parenté.
Les anthropologues qui ont remis en question sa pensée structuraliste lui reprochent d'avoir oublié la liberté individuelle, les rapports de force ou encore l'historicité. Figure majeure de l'anthropologie contemporaine française, Philippe Descola, dégage quant à lui un invariant chez toutes les sociétés humaines qu'est le besoin de penser leurs rapports avec les "non-humains".
Bonjour,
Vous souhaitez savoir si les différents systèmes de valeurs des sociétés humaines ont plus de choses en commun que de différences.
Nous vous donnons quelques pistes bibliographiques, relevant du domaine de l'anthropologie, pour mieux appréhender les invariants et les différences entre les diverses sociétés humaines.
Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l'œuvre de l'anthropologue français Claude Levi-Strauss ouvre la voie à l'anthropologie structurale qui s'intéresse à l'architecture de l'esprit humain lui-même. L'anthropologue pose ainsi la question d'une structure mentale universelle et met en avant des invariants mentaux présents notamment dans les mythes et la parenté en tant que systèmes :
Lévi-Strauss, qui rejeta les interprétations en termes d'histoire, de spécificité culturelle et de fonction, ouvrit le champ à un autre possible, celui du sens. Dès lors qu'est posée la question du sens dans la diversité des cultures, se trouve affirmée de facto la position irréductible de l'identité de l'esprit humain. S'il existe des lois de portée générale qui font sens à travers l'apparente diversité culturelle, il existe alors une structure mentale universelle. La recherche de ces universaux, tant dans les mythes que dans la parenté, vise à faire la théorie de ces structures mentales, à mettre en évidence des invariants, peu nombreux, organisés en systèmes signifiants. Si la parenté et les mythes sont privilégiés, c'est que, plus que d'autres domaines, ils offrent le caractère de systèmes.
Source : Encyclopédie universelle avancée : ANTHROPOLOGIE écrit par Élisabeth COPET-ROUGIER, chargée de recherche au C.N.R.S et Christian GHASARIAN, ethnologue, professeur à l'université de Neuchâtel.
Dans les Structures élémentaires de la parenté (1949), l'invariant universel n'est pas la forme du mariage, mais la logique d'échange qui sous-tend tous les systèmes de parenté. Les 4 tomes de Mythologiques (1964 - 1971),
traitent de près d'un millier de récits mythiques provenant de plus de deux cents peuples indiens d'Amérique du Sud et du Nord. Cette vaste exploration prolonge, pour Lévi-Strauss, celle des structures de la parenté : « Il s'agit toujours de dresser un inventaire des enceintes mentales, de réduire des données apparemment arbitraires à un ordre, de rejoindre un niveau où une nécessité se révèle, immanente aux illusions de la liberté.
Source : Encyclopédie universalis avancée : LÉVI-STRAUSS CLAUDE (1908-2009) écrit par Pierre SMITH, chargé de recherche au C.N.R.S.
Lucie Fabry, dans son article publié en 2022 Les ambitions de Claude Lévi-Strauss, de l’étude de la parenté à l’étude des mythes, conclue ainsi :
Lévi-Strauss assigne donc à l’anthropologie le double objectif de démontrer l’universalité de l’esprit humain tout en explorant la diversité des cultures humaines 3. Il a cherché à atteindre cet objectif en rédigeant de grands ouvrages théoriques, les deux gros massifs que sont Les Structures élémentaires et les Mythologiques, qui s’efforcent d’analyser l’ensemble de la littérature ethnographique disponible pour y déceler autant d’illustrations des lois de la pensée humaine. La génération d’anthropologues qui s’est formée au moment où Lévi-Strauss dirigeait le Laboratoire d’anthropologie sociale a mis à distance ces grandes ambitions théoriques, en s’efforçant d’élaborer une anthropologie qui soit plus directement en prise avec le terrain et qui se risque plus rarement aux grandes synthèses 4.
Pour confronter Lévi-Strauss aux penseurs de son époque, nous vous invitons à lire l'ouvrage Claude Lévi-Strauss et ses contemporains sous la direction de Pierre Guenancia et Jean-Pierre Sylvestre (2012) :
La confrontation entre Lévi-Strauss et les principaux penseurs de son époque (Braudel, Caillois, Descola, Douglas, Durand, Godelier, Héritier, Mauss, Merleau- Ponty, Needham, Ricoeur, Sartre, Wittgenstein...) permet de mieux comprendre le sens des thèses qui traversent son oeuvre sur la culture, l'universel et l'humanisme.
Les anthropologues qui ont remis en question la pensée structuraliste de Claude Lévi-Strauss lui reprochent généralement d'avoir oublié l'historicité, la liberté individuelle et les rapports de force. Paul Ricoeur démontre les limites du structuralisme dans son ouvrage Structure et herméneutique (1963) :
Mon propos est de confronter le structuralisme, pris comme science, à l’herméneutique, entendue comme interprétation philosophique des contenus mythiques, saisis à l’intérieur d’une tradition vivante et repris dans une réflexion et une spéculation actuelles.
On verra que cette mise en perspective conduit à reconnaître à la fois le bon droit du structuralisme et ses limites de validité.
Source : Structure et herméneutique (1963) Lectures, T. 2. : La Contrée des philosophes (p. 351-385) / Ricœur, P. (2013).
Nicole-Claude Mathieu, anthropologue féministe française, montre dans L'anatomie politique que Lévi-Strauss ne fait pas que décrire un invariant concernant l'échange des femmes : en le présentant comme une structure universelle fondatrice de toute société, il le naturalise et le légitime implicitement.
Figure majeure de l'anthropologie contemporaine française, Philippe Descola remet en question l'idée d'universalité de la dichotomie nature/culture chez les sociétés humaines. Tout en dénonçant l'ethnocentrisme occidentale de cette vision binaire, Descola dégage un invariant des sociétés humaines qu'est le dispositif mental de mise en relation entre humains et non-humains.
Son ouvrage Par-delà nature et culture (2005) se présente comme une vaste synthèse comparant les façons dont les différentes sociétés humaines ont conçu les relations entre humains et non-humains. Tous les humains ont en effet besoin de stabiliser leurs rapports avec les "non-humains" (animaux, objets, ancêtres) :
Une approche des manières de concevoir la relation entre l'homme et son environnement sur la base des ressemblances et des contrastes que l'engagement dans le monde conduit à inférer. Cette enquête révèle quatre constantes anthropologiques : le totémisme, l'analogisme, l'animisme et le naturalisme.
En vous souhaitant de bonnes lectures
French Theory