Comment expliquer la performativité des mots du thérapeute prononcés sous hypnose ?
Question d'origine :
Bonjour,
J'aimerais savoir quel est le mécanisme qui fait que sous hypnose, en état de conscience modifié les paroles prononcées 'comptent', agissent, je ne sais pas trop comment dire. Y-a-t-il des études cliniques qui le démontrent? combien de séances faut-il pour ancrer une bonne estime de soi par exemple?
En d'autres termes pourquoi dans cet état d'hypnose ce qui est dit par le thérapeute "s'ancre"? Quel est le phénomène physiologique? notamment concernant l'estime de soi, et les troubles du sommeil? Comment l'hypnose peut 'aider'?
Merci beaucoup car je ne trouve rien pour m'éclairer sur ce phénomène, merci.
Réponse du Guichet
Même si aujourd'hui l'hypnothérapie semble donner lieu a des études sérieuses, renforcées par les validations de l’imagerie scientifique, les pouvoirs publics mettent en garde sur ce type de pratique. En effet ces études n'ont évalué son efficacité que dans certaines indications. Il semblerait toutefois que c'est la relation dynamique entre le thérapeute et le patient qui permette à l'hypnose d'être bénéfique. Celle-ci utilise une technicité du langage, des modalités langagières créatrice d'une activité cognitive spécifique, transformant la parole de l’hypnothérapeute en une parole qui influence pour soigner. Les auteurs Collin & Couégnas, dans leur reformulation physiosémiotique, avancent que les discours des hypnothérapeutes pendant le soin sous hypnose, paraissent reposer invariablement sur quatre scènes actantielles. La scène actantielle intersubjective, la scène actantielle physio-sémiotique, la scène actantielle symbolique et la scène actantielle psycho-sémiotique. De son côté le Dr Christophe Collin décrit cette technicité du langage hypnotique où langage dérationalisant et langage dissociatif apportent le soulagement.
Bonjour,
En 2015 l'Inserm se félicitait de voir que de plus en plus d’études sur l'hypnose étaient engagées, y compris en France :
Il existe une vingtaine d’études cliniques (incluant plus de 100 sujets) et/ou revues de la littérature réalisées par la fondation Cochrane qui ont eu pour but d’évaluer l’efficacité de l’hypnose dans certaines de ses indications : hypnosédation, hypnoanalgésie (accouchement, intervention chirurgicale, etc.), pathologies fonctionnelles (colopathie, bouffées de chaleur, etc.), psychiatriques (addictions, stress post traumatique).
Source : Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose – 2015, Inserm
Présentée dans l'Encyclopédie Universalis comme un état de conscience particulier encore mal défini [...] l'hypnose a été et reste entourée d'un halo de mystère auprès du grand public, pour qui elle revêt une apparence magique exerçant à la fois un effet d'attraction et de crainte :
Malgré les études expérimentales qui ont été entreprises depuis la fin du XVIIIe siècle, sa nature profonde n'a pas encore été dévoilée. Mais certaines de ses manifestations sont maintenant mieux comprises par les chercheurs. La relation entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé représente, en effet, la forme la plus ancienne de la relation psychothérapique. La psychanalyse s'est édifiée en bonne partie sur l'étude et la critique de cette relation ; elle l'a, à son tour, rendue plus intelligible en permettant d'entrevoir les lois qui la régissent. L'état hypnoptique lui-même, qui est spécifiquement de nature psychophysiologique, puisqu'il se situe à un carrefour entre le corps et l'esprit, constitue un riche terrain d'observation.
Après une longue éclipse, l'hypnose paraît constituer à nouveau un objet d'actives recherches scientifiques. Ce regain d'intérêt se manifeste dans différents domaines de la connaissance, notamment en psychanalyse, psychologie, philosophie et sociologie.
Source : Hypnose, Léon CHERTOK, Encyclopédie Universalis
Mais qu'est-ce que l'hypnose, comment agit-elle sur le patient ? C'est ce que nous allons voir en commençant avec un petit historique de l'hypnothérapie.
L'hypnose, petit historique
Mot assez récent puisque créé au XIXème siècle, hypnose provient du grec ancien ὕπνος, húpnos (« sommeil »), La langue française, et puise ses racines dans l’Antiquité, la parole ou les chants étant utilisés à des fins thérapeutiques (Coppin) :
Mais si « hypnose » vient étymologiquement du grec « hypnos », Dieu du sommeil et aussi père de Morphée, c’est à James Braid, chirurgien de Manchester, que l’on doit, en 1842, l’introduction du mot « hypnose » pour définir alors selon lui, un processus par lequel on introduit par suggestion, un profond sommeil. A partir de 1878, Jean Martin Charcot, neurologue, devenu alors chef de file de l’Ecole de la Salpétrière, porte l’hypnose comme sujet d’étude scientifique en la présentant comme un fait somatique propre à l’hystérie. En s’opposant à Charcot, Hippolyte Bernheim (1840-1919), neurologue français, crée avec Liébeault (1823-1904), médecin français, l’Ecole de Nancy. Il définit alors l’hypnose, comme un simple sommeil produit par la suggestion et susceptible d’applications thérapeutiques. Au début du XXème siècle, il s’éloigne de l’hypnose et place la suggestion au centre de sa méthode, qu’il désigne du nom de « psychothérapie ». Sigmund Freud (1856-1939), médecin neurologue autrichien, est, à la fin du XIXème siècle, aussi sous l’influence de Charcot, mais son abord de l’hypnose se veut plus thérapeutique qu’expérimental, et en fait un outil d’exploration de l’inconscient. Freud se trouvant aussi dans la tourmente des critiques issues de l’opposition des Ecoles de La Salpétrière et de Nancy, s’écarte de l’hypnose pour définir son propre concept thérapeutique de « cure par la parole », il donnait alors naissance à la psychanalyse comme thérapie de l’inconscient.
Source : Place des mots dans la pratique de l’hypnose en médecine générale, Dr Christophe COPPIN, Diplôme Universitaire, Université de La Réunion, Année 2013-2014
Au XXème siècle, Léon Chertok réhabilite l'hypnose thérapeutique à partir des années 1960 ainsi que François Roustang et d'autres psychanalystes. Mais c’est le psychiatre américain Milton Erickson (1901-1980), qui donne à l’hypnose sa forme moderne. Il marquera par une pratique [...] et un langage hypnotique où il donne une grande place aux suggestions indirectes et aux métaphores. Cette hypnose dite alors « Ericksonienne » est un tournant dans la pratique de l’hypnose (Coppin) :
Une citation, lors d’une conférence que tient Erickson à Seattle en 1965, illustre sa vision de l’hypnose comme une empathie où règne la bienveillance et une totale présence à l’autre : « Vous ne contrôlez pas le comportement d’une quelconque autre personne. Vous apprenez à la connaître, vous aidez les patients en les utilisant, vous aidez les patients en les dirigeant de telle façon qu’ils rencontrent leurs besoins ; mais vous ne travaillez pas avec les patients pour atteindre vos propres buts. Le but est leur bien-être, et si vous réussissez à obtenir leur bien-être, vous touchez directement votre propre bien-être » On peut retenir la définition suivante de l’hypnose pour Erickson : « un état de conscience dans lequel vous présentez à votre sujet une communication, avec une compréhension et des idées, pour lui permettre d’utiliser cette compréhension et ces idées, à l’intérieur de son propre répertoire d’apprentissages ».
[...]
L’hypnose, tout en conservant les outils hypnotiques d’Erickson, évoluera pour développer une « nouvelle hypnose » qui se veut plus ouverte sur l’intégralité de la personne et sa qualité de vie. Léon Chertok puis Jean Godin ont fait vivre ce nouveau courant de l’hypnose telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Jean Godin en 1991, la définit comme : « un mode de fonctionnement psychologique dans lequel un sujet, grâce à l’intervention d’une autre personne, parvient à faire abstraction de la réalité environnante, tout en restant en relation avec l’accompagnateur » Beaucoup plus récemment elle pourrait se définir comme l’écrit Antoine Bioy (36) par : « un état de fonctionnement psychologique, par lequel un sujet, en relation avec un praticien, expérimente un champ de conscience élargi ».
Source : Place des mots dans la pratique de l’hypnose en médecine générale, Dr Christophe COPPIN, Diplôme Universitaire, Université de La Réunion, Année 2013-2014
Selon C. Coppin, le regard sur ce mot évolue, il évolue encore, le faisant même glisser vers de nouveaux concepts comme celui d’hypnopraxie, proposé par Guy Chedeau, où la dimension phénoménologique et le regard sur les affects en est sa marque. Mais c'est sur l'approche de l'hypnose par la suggestion en mode indirect (hypnose ericksonienne) que se fonde la communication hypnotique avec une technicité du langage, des modalités langagières qui permettent une activité cognitive spécifique :
Comme nous l’avons vu, l’histoire de l’hypnose, permet d’observer une transformation de l’usage de la suggestion d’un mode direct vers un mode indirect. Ce mode indirect a pris son élan avec Milton Erickson, qui donne toute sa place au patient et développe une communication particulière qui lui vaudra cette appellation de « thérapeute hors du commun ». Les techniques de communication d’Erickson sont disséquées, analysées voire modélisées. Didier Michaux nous livre avec Jane Turner le Milton-modèle. Ces techniques restent aujourd’hui dans le socle de la formation en hypnose médicale. La place nouvelle donnée à la suggestion indirecte est à rapprocher historiquement de l’évolution de la relation médecin-patient abordée précédemment, celle-ci perdant progressivement de son aspect autoritaire dans le courant du XXème siècle. Parallèlement à cette ouverture au patient du discours médical, la communication hypnotique se crée un nouveau langage, où la place de l’imaginaire devient majeure, « l’hypnose, comme mobilisateur de l’imaginaire » (41). Le langage hypnotique Ericksonien est très enrichi de métaphores.
[...]
Cette nouvelle approche communicationnelle qu’il s’agisse de l’hypnose avec Erickson ou de la PNL, cherche à redonner au patient, sa capacité de cartographe, afin d’établir à partir de son « réservoir de ressources » comme disait Erickson, un nouveau chemin, voie de la résolution de son problème.
Source : Place des mots dans la pratique de l’hypnose en médecine générale, Dr Christophe COPPIN, Diplôme Universitaire, Université de La Réunion, Année 2013-2014
La parole dans la dynamique hypnotique
Si, d'après l'article de Léon Chertok dans l'Encyclopédie Universalis, la définition de l'hypnose est difficile puisqu'on n'a pas encore d'explication satisfaisante de cet état, il est malgré tout possible de dire que celle-ci repose, depuis Franz Anton Mesmer (1734-1815) jusqu'à Erickson en passant par Hippolyte Bernheim, sur une relation dynamique entre le malade et son thérapeute :
Le phénomène qu'on appelle actuellement l'hypnose est connu par son utilisation thérapeutique depuis les temps les plus anciens. C'étaient souvent les prêtres qui en faisaient usage. Il n'entra dans la phase expérimentale qu'en 1776 avec Franz Anton Mesmer, sous le nom de « magnétisme animal ». D'après lui, il existait un fluide universel pouvant se transmettre d'un sujet à un autre : à l'aide de passes, l'opérateur provoquait des « crises » de nature convulsive et obtenait ainsi une distribution du fluide plus harmonieuse et curative dans le corps malade. Ces théories dépourvues de fondement scientifique ont néanmoins posé pour la première fois le problème d'une relation dynamique entre le malade et son thérapeute.
Source : Hypnose, Léon CHERTOK, Encyclopédie Universalis
Le processus hypnotique repose en bonne part sur la suggestion, mais on ne peut pas restreindre l’hypnose à la suggestion, ce que pensait Bernheim* avec sa formule « tout est dans la suggestion ». Il la définissait par « l’acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui ». Il pose avec la suggestion la « loi de l’idéodynamisme : toute idée suggérée et acceptée tend à se faire acte, car toute cellule cérébrale actionnée par une idée, actionne les fibres nerveuses qui doivent réaliser cette idée » (40)
Source : Place des mots dans la pratique de l’hypnose en médecine générale, Dr Christophe COPPIN, Diplôme Universitaire, Université de La Réunion, Année 2013-2014
* Hypnotisme, suggestion, psychothérapie : études nouvelles ([Reprod.]) / Bernheim, Hippolyte, O. DoinO. Doin (Paris), 1891
Cette relation dynamique se construit avec la parole. C'est ce dont il est question dans l'article, « Des paroles influentes : l’efficacité sémiotique des thérapies brèves sous hypnose ». Emmêler & démêler la parole, édité par Katja Ploog et al., Presses universitaires de Franche-Comté, 2018, d'Antoine Collin et Nicolas Couégnas qui écrivent :
L’hypnose à visée clinique pose aux disciplines relevant des sciences du langage et des sciences humaines plusieurs questions théoriques, qui viennent globalement de la fonction inhabituelle, au moins pour la linguistique, de la parole dans la dynamique hypnotique. Ces questions ne sont évidemment pas nouvelles, au moins en anthropologie structurale et médicale, mais le succès populaire et médical de l’hypnose, renforcé par les validations de l’imagerie scientifique (Suarez 2013), leur donnent un regain d’actualité évident et un poids social nouveau.
Les interrogations empruntent au moins deux grandes directions, plus ou moins interdépendantes, qui posent avec force le problème du poids des discours dans la relation de soin. D’une part, si l’on s’accorde sur le fait que c’est bien pour partie la parole qui produit la transe hypnotique, on doit alors logiquement se demander quelle rhétorique, quelles formes discursives particulières sont susceptibles de générer cet état de conscience spécifique support de l’acte thérapeutique. Et d’autre part, pour ce qui concerne la phase thérapeutique elle-même, il faut tenter de décrire, en général, et de caractériser, en particulier, les modalités langagières et plus largement sémiologiques qui transforment la parole de l’hypnothérapeute en une parole qui influence pour soigner.
Les analyses qui suivent ne prétendent évidemment pas expliciter les mécanismes psychologiques responsables de l’efficience thérapeutique dont on crédite les psychothérapies sous hypnose, mais reconstruire la scène discursive implicitement mobilisée par les thérapeutes.
[...]
La transe hypnotique correspondant à un état de conscience à présent identifié, avec une signature neuronale particulière, il est tout à fait envisageable de tenter d’expliquer les bénéfices de l’accompagnement hypnotique à partir de la connaissance des mécanismes neuronaux ; mais une partie de la question résiste cependant. Pour que la séance soit réussie, il faut bien que l’hypnothérapeute induise une transe hypnotique et que, pendant celle-ci, il parvienne à agir sur le corps du patient par l’intermédiaire du discours. Se repose donc avec tout autant de force le problème fondamental du passage de la composante symbolique à la réalité des effets produits dans l’esprit et le corps des patients, que l’on propose de reformuler, à titre de problème, comme une égalité entre efficacité symbolique et efficience thérapeutique.
Nous abordons ces questions à partir d’un corpus d’enregistrements d’une cinquantaine de séances de thérapies brèves sous hypnose, qui ont eu lieu pendant l’année 2013 au sein de l’hôpital Esquirol de Limoges.
[...]
La transe hypnotique correspond à ce que l’on désigne en neuroscience comme un état de conscience modifié, et qui correspond effectivement à une activité cognitive tout à fait spécifique. Du point de vue phénoménal, elle se caractérise par une sensation de relaxation mentale, par une attention concentrée et focalisée, par l’absence de jugement ou de censure (acceptation « au pied de la lettre »), et enfin par une suspension d’orientation de lieu ou de temps et des réponses automatiques permettant l’incorporation des suggestions hypnotiques.
[...]
Pour ce qui concerne spécifiquement le processus hypnotique, on peut distinguer trois phases principales :
l’induction : une série de suggestions afin de guider d’un état de conscience de veille, à un état de conscience modifié : C’est une phase d’absorption de grande focalisation interne ou externe ;
la dissociation : développe un phénomène de distinction : corps/ parties du corps ; corps/esprit ; conscient/inconscient ; symptômes/ corps ; souvenirs/émotions… C’est une phase de prise de distance. La transe hypnotique offre une grande suggestibilité ;
la dynamique hypnotique : c’est la phase thérapeutique où le sujet utilise les suggestions qui lui sont apportées. C’est une phase d’apprentissage. Pour cela l’hypnothérapeute utilise le « langage du non conscient » : confusion, séquences d’acceptations, truismes, associations thérapeutiques, métaphores, contes.
Les deux auteurs s'appuient ensuite sur le concept d’efficacité symbolique étudié par Claude Lévi-Strauss dans son ouvrage fondateur Anthropologie structurale (1958) pour expliquer que le passage du non-sens de la souffrance [...] à son intégration dans un discours signifiant permet la disparition de la douleur. La partie intitulée Magie et Religion rapporte comment un chaman parvient à faire accoucher une parturiante lors d'un accouchement difficile grâce à une longue incantation chamanique cunas qui amène à transformer le problème physique de l’indienne en un récit mythique d’affrontement :
De manière synthétique, on peut dire avec Lévi-Strauss que l’ensemble du récit transforme le non-sens de la souffrance de la malade en une lutte signifiante, qui aboutit à la disparition de la souffrance. Le cœur de l’efficacité de l’incantation, et tout le talent du chaman réside donc dans un processus de sémiotisation de la douleur : le passage du non-sens de la souffrance, qui laisse la patiente démunie, à son intégration dans un discours signifiant. Le discours chamanique semble donc faire preuve d’une étonnante efficacité thérapeutique puisqu’il paraît à lui seul, par sa seule profération, mettre fin à la souffrance.
Nuancé par le sociologue David Le Breton, le concept est renommé efficacité physio-sémantique et Collin & Couégnas proposent de l’étendre en lui donnant le nom d’efficacité physiosémiotique :
Cette extension n’est évidemment pas sans conséquences théoriques et pratiques. L’efficacité y demeure dépendante de la médiation symbolique opérée par le discours mythique. Mais le corps y devient, par hypothèse, d’emblée sémiotisé : il n’est pas simplement sémantisé mais porteur d’une syntagmatique, d’une narrativité intrinsèque. Autrement dit, il n’y aurait pas dans cette perspective une simple intégration du corps et de ses dysfonctionnements dans les rets de la narrativité, et de sa capacité à mettre en scène des transformations, mais une propension du corps à se reconnaître et à se mouler dans une narrativité qui rend les transformations effectives. Ce qui n’est après tout qu’un prolongement des propositions lévi-straussiennes. Si l’homologie permet l’induction, ce n’est pas de l’extérieur, en raison d’un écho, d’une parenté structurelle plus ou moins métaphorique, mais bien parce que le corps organique est déjà culturel et narratif. Sans spéculer plus longuement sur ce que peut signifier une telle option théorique, nous voulons simplement montrer, dans les limites de cette recherche, que le discours des hypnothérapeutes prend appui implicitement sur un dispositif de ce type.
Dans leur reformulation physiosémiotique, les discours des hypnothérapeutes pendant le soin sous hypnose, paraissent reposer invariablement sur quatre scènes actantielles bien spécifiques :
Le concept de scène actantielle, qui vient de la sémiotique narrative (Greimas et Courtès, 1979), signifie que derrière la multiplicité des acteurs qui apparaissent au fil des paroles des thérapeutes on retrouve systématiquement les mêmes types de rôles, et que certains de ces rôles, ou actants, sont toujours associés, créant ainsi une sorte de scène actantielle dans l’espace du discours.
Dans les sections suivantes, nous présenterons un modèle de séance d’hypnose développé à partir de notre pratique clinique qui tisse ensemble quatre de ces scènes actantielles :
une scène actantielle intersubjective, prévisible, occupée par le face à face thérapeute /patient ;
une scène actantielle physio-sémiotique ;
une scène actantielle symbolique ;
une scène actantielle psycho-sémiotique
Ces quatre niveaux, qui spécifient la logique actantielle, établissent en quelque sorte les quatre SAS (Scènes Actantielles d’une Séance) de l’hypnose médicale, par lesquels transite nécessairement un patient pendant une séance. Les sas, si l’on admet le jeu de mot sur l’acronyme, marque ainsi les différents degrés ou moments qui balisent la transe hypnotique.
Le premier SAS : l’interaction thérapeute/patient, englobe toutes les autres. Chacun joue son rôle. On y distingue
1) l’entretien préalable à l’hypnose proprement dite, [...]
2) l’induction de l’hypnose par la rhétorique appropriée : ton de la voix adouci, ralentissement du débit, accentuation de certains mots, mélodie des phrases ; suggestion (« imaginez que vous êtes dans les bois »), description des sensations « concentrez vous sur ce que vous sentez, dans votre pied, qui s’alourdit » ; modalisation de l’ordre du possible (« vous sentirez peut-être que…),
3) des incises éventuelles, de l’ordre du commentaire, qui réembrayent sur le rôle thérapeute/patient initial, mais pendant le temps de l’hypnose.
Le second SAS : la scène physio-sémiotique
Dans les discours des thérapeutes, de très nombreuses occurrences expriment cette relation actantielle tout à fait essentielle, et sans doute la plus originale du dispositif décrit, tels que : la respiration, le flux sanguin, les mains, les neurones, les hormones, la température du corps, etc. Tous ces éléments ont en commun au moins trois éléments définitoires :
ils mobilisent une partie du corps, ou une activité du corps, plus ou moins « conscientisable », ou susceptible de faire l’objet d’une représentation mentale plus ou moins fidèle ou supposée directe [...]
ils sont le support d’une transformation, d’une dynamique corporelle [...] C’est, on l’aura compris, la traduction langagière de la narrativité intrinsèque attribuée par hypothèse au corps humain ;
enfin, la transformation corporelle peut être convertie en termes de contenus « psychiques », de valeurs ; la transformation corporelle devenant le plan d’expression d’un plan du contenu différent. C’est à ce stade que l’on peut parler d’un début de sémiotisation du corps. Et c’est au regard des transformations psychiques espérées, que la narrativité intrinsèque du corps prend sens.
[...]
Il faut enfin préciser que la scène physio-sémiotique joue un double rôle. Elle participe tout d’abord à la phase d’induction, la concentration demandée au sujet sur telle ou telle partie de son corps, soumis à des transformations plus ou moins ténues, créant la dissociation hypnotique. Puis elle permet la mise en route de la phase thérapeutique proprement dite, en inscrivant dans le corps du sujet la possibilité du changement et de l’auto-réparation.
Le troisième SAS : la scène symbolique,
consiste à proposer au sujet la création d’objets symboliques. Cette création est en général une co-construction car c’est le thérapeute qui énonce et demande au patient de se représenter mentalement la scène. Quoi qu’il en soit, cette scène consacre la relation : Snarration/ Osymbolique. Le sujet de la narration étant soit en position d’énonciateur soit d’acteur percevant la scène construite.
[...]
La narration impliquant des objets symboliques semble un passage presque obligatoire de toute séance de thérapie brève sous hypnose. Ils sont supposés générer une efficacité symbolique, qui repose sur leur homologie structurelle partielle avec les troubles du patient, et sur leur pouvoir de médiation, de résolution des tensions.
Le quatrième SAS : la scène psycho-sémiotique. Cette scène est indispensable pour que le processus thérapeutique puisse opérer, à la fois pendant le temps de la séance et de manière durable :
[le patient] doit participer au sein du discours à une scène que l’on peut qualifier de psycho-sémiotique. Cette scène convoque respectivement, dans les termes de la sémiotique narrative, un Sujet en position de Destinateur Judicateur, et un Destinataire Sujet. Ce qui signifie simplement qu’une instance du discours, un actant, est en position d’évaluation et de rétribution (le judicateur) d’un sujet (le destinataire). Dans les discours qui nous occupent, le rôle est tenu par un inconscient réparateur, qui constitue en quelque sorte l’instance de la personne susceptible de jouer le rôle d’auto-réparation ; ce qui donne la relation : [Destinateur judicateur inconscient, réparateur]/[Destinataire sujet la personne]. Ce qui paraît intéressant, et justifie d’y reconnaître l’instance du Destinataire judicateur, c’est que ce rôle paraît devoir être nécessairement nommé par les thérapeutes, et désigné comme l’instance psychique qui autorise et rend possible la réparation. Cet actant se matérialise dans les discours par un nombre semble-t-il assez réduit d’acteurs, désignés par des formules très proches :
« votre partie profonde aura fait ce qu’elle a à faire pour vous harmoniser, remettre de l’équilibre là où c’est nécessaire, changer ce qu’il y a à changer elle va remettre en place tout ce qu’il y a à remettre en place »
« votre partie profonde et sage de votre esprit non conscient va continuer à faire ce qu’elle a à faire dans les heures, les minutes qui viennent »
« tu prends soin de toi de ton corps pendant qu’à un autre niveau ta partie sage continue à harmoniser ce qu’il y a à harmoniser »
« cette part de sagesse en toi continue à faire tout son travail, de programmation, d’amélioration, de réglage subtils des circuits, qui contrôlent, coordonnent qui te permettent d’apprendre et de réagir d’une façon de plus en plus approprié, tous ces circuits qui contrôlent aussi les émotions sans avoir besoin du tout de penser juste en profitant comme ça, d’une façon, tout à fait, en sécurité, d’une façon bénéfique »
Le roi, dans l’histoire des quatre énergies, qui se distingue notablement des autres désignations mais joue un rôle identique de législateur psycho-somatique, responsable de la capacité d’auto-réparation.
Dans tous les cas, cette instance est à la fois bien évidemment interne au sujet, puisqu’elle est une propriété du corps lui-même, et en même temps en position de destinateur transcendant : le patient n’a, hors de l’hypnose pas de prise directe sur sa propre capacité d’auto-réparation, et ne peut au mieux que lui faire confiance.
Source : Collin, Antoine, et Nicolas Couégnas. « Des paroles influentes : l’efficacité sémiotique des thérapies brèves sous hypnose ». Emmêler & démêler la parole, édité par Katja Ploog et al., Presses universitaires de Franche-Comté, 2018
Dans son document, le Dr Christophe Coppin décrit cette technicité du langage hypnotique qui doit être intégrée mais non pensée, ni préméditée, sinon c’est se condamner au retour vers le rationnel et s’éloigner de ce qui fonde l’hypnose. Il aborde les subtilités de ce langage avec sa syntaxe, sa grammaire, les suggestions directes et indirectes, d'autres techniques notamment l'utilisation de truismes, l’usage de l’incertitude. Ces techniques permettent au langage d'être dérationalisant et dissociatif :
Le langage dérationalisant et le langage dissociatif sont les deux incontournables du langage hypnotique car ils définissent presque à eux seuls le processus hypnotique : Le premier use d’un langage monotone, de successions de truismes, de la confusion, de double ou triple négation, voire de phrases complexes, dans le seul but de brouiller les cartes du cerveau gauche analytique et potentialiser les suggestions (50). Le deuxième est cette recherche de dissociation, par l’usage de messages dans lesquels des parties du corps, des émotions, des sensations, sont mises en position de sujet. Par exemple : «vos paupières se ferment et une sensation de confort s’installe », le patient devient observateur d’un phénomène fluide et dans lequel il n’a pas d’effort à fournir. Le but commun à tous ces procédés de suggestion est un retour à une simplicité essentielle dont les focalisations, les pensées négatives nous ont éloignées. Le langage figuratif prend toute sa place en hypnose pour amplifier cette défocalisation.
A celles-ci s'ajoute le langage figuratif :
Ce type de langage occupe une place essentielle en hypnose : il représente la dimension poétique du discours hypnotique, sa dimension créatrice, une création élaborée avec la participation entière du patient. C’est un langage qui évoque, évoquer venant du latin « evocare » qui signifie « faire venir », « faire apparaître par magie ». La figure de proue de ce langage est la métaphore. Le terme « métaphore » contient l’idée de changement par un mouvement. « Meta » signifie en grec « au-delà de » et « phore », « porter », « pousser ». Le Petit Larousse (2003) la définit comme « un procédé par lequel on transporte la signification propre d’un mot à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une analogie, d’une comparaison sous entendue ».
[...]
Dans sa conférence en 2000, Mark Turner (55), nous montre que ce qu’il appelle « l’intégration conceptuelle » d’une histoire, d’une poésie, par ses rapports de projection dans le cerveau, se fait à un niveau qui se situe « au dessous de l’horizon de la conscience ». Il souligne que « le monde est incomparablement plus riche que les formes linguistiques ». Il recommande donc l’usage d’une syntaxe permettant « d’intégrer le sens abstrait de mots communs ainsi que le sens des constructions grammaticales avec la richesse de sens du monde ».
Mise en garde
Malgré tout l'hypnose soulève encore des questions. Dans son Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose – 2015, l'Inserm énonçait l'ensemble de pratiques sensiblement différentes que recouvre l'hypnose et abordait la question de la formation :
hypnosédation (à visée sédative, utilisée en anesthésie), hypnoanalgésie (contre la douleur) et hypnothérapie (à visée psychothérapeutique). Il en est de même des formations à l’hypnose en France : elles sont hétérogènes. Il existe une douzaine de formations universitaires, à ce jour non reconnues par l’Ordre des médecins. Il existe également de nombreuses formations associatives et privées. Certaines sont réservées aux professions médicales et/ou aux professions de santé, et d’autres sont accessibles à un public plus large. Le statut d’hypnothérapeute, non réglementé, concerne ainsi des praticiens aux qualifications forts différentes.
Même si l'Inserm considère que, concernant la sécurité de l’hypnose et de l’EMDR, les études sont rassurantes, l'intitut met en garde contre les dérives éthiques que les techniques de suggestions peuvent entraîner. Comme dans de nombreuses autres techniques de soins non conventionnels, une règlementation des pratiques serait ainsi souhaitable (Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose – 2015).
Une fiche de sante.gouv, L'hypnose, réalisée à partir de l'évaluation de l'Inserm a pour objectif de nous éclairer sur le contenu, les limites, voire les dangers de cette pratique :
→ Cette pratique est-elle validée scientifiquement ?
Les données connues indiquent, de manière convergente, que l’utilisation de l’hypnose au cours ou avant une anesthésie, lors de certaines interventions chirurgicales ou médicales, permet de diminuer la consommation de sédatifs. Par ailleurs, il existe aussi suffisamment d’éléments scientifiques permettant d’affirmer que l’hypnose a un intérêt thérapeutique potentiel dans le syndrome du côlon irritable en diminuant les douleurs abdominales et les symptômes digestifs. A l’inverse, les données actuelles sont insuffisantes dans d’autres situations, comme le sevrage tabagique ou la prise en charge de la douleur lors de l’accouchement.
→ Quels sont les risques ?
L’étude des données de la littérature n’a pas rapporté d’effets indésirables graves attribuables à l’hypnose, hormis la possible survenue de céphalées, somnolence et vertiges. Néanmoins, la possible création de faux souvenirs induits dans certaines pratiques de l’hypnose est un risque qui a également été souligné.
Elle conclue ainsi :
Parmi les très nombreuses indications thérapeutiques revendiquées, seules deux indications réunissent à ce jour suffisamment de données pour conclure à un intérêt thérapeutique probable : la sédation/analgésie pendant l’acte chirurgical et le syndrome du côlon irritable. Dans les autres situations médicales, il n’existe pas de preuve de l’efficacité de l’hypnose. L’hypnose à visée antalgique (contre la douleur) ou pendant l’anesthésie doit être réalisée dans le cadre d’une prise en charge médicale conventionnelle et ne doit pas se substituer à celle-ci.
Par conséquent, à vos questions combien de séances d'hypnose faut-il pour ancrer une bonne estime de soi, l'hypnose agit-elle sur les troubles du sommeil, nous ne saurions répondre d'autant que nous sommes bibliothécaires et non hypnothérapeutes. Si vous souhaitez vous faire aider par l'un·e de ces praticien·nes, nous vous conseillons de vous adresser à un·e ou plusieurs d'entre elles/eux en prenant les précautions nécessaires.
Sur l'hypnose, dans les collections de la Bml
- Le grand livre des scripts hypnotiques : pour une pratique clinique éthique, efficace et rigoureuse : inductions, suggestions, métaphores, renforcement, réassociation / sous la direction de Antoine Bioy, Évelyne Josse ; préface de Roxanna Erickson-Klein et Kathryn Rossi, 2025
- Qu'est-ce que l'hypnose ? / François Roustang ; Préface de Sylvie Le Pelletier-Beaufond, 2025
- L'hypnose / Antoine Bioy, Que sais-je, 2024
- L'art de l'hypnose avec François Roustang / Dr Jean-Marc Benhaiem, 2024
- La communication dans le soin : hypnose médicale et techniques relationnelles / Franck Bernard, Hervé Musellec, 2020
- François Roustang : il se fait tard / un film de Rina Sherman, 2013 - [D.V.D]
- Le magnétisme animal : naissance de l'hypnose / Hegel ; trad. et introd. de François Roustang, 2005
- Hypnose ou traité du sommeil nerveux, considéré dans ses relations avec le magnétisme animal : 1843 / James Braid ; avec une introduction de Serge Nicolas, 2004
En ligne :
- Bioy, A., & Keller, P. H. (2009). Hypnose clinique et principe d'analogie: fondements d'une pratique psychothérapeutique. De Boeck Supérieur.
L’hypnose est bien souvent présentée comme un état modifié de conscience, autrement dit un fait neurobiologique, dont le maniement aurait des effets sur les symptômes présentés par les patients qui demandent un suivi. Mais il est à noter que l’histoire de l’hypnose montre que, dès les premiers auteurs, il est relevé que l’hypnose introduit un mode relationnel particulier entre le thérapeute et son patient. Rapidement baptisé « rapport hypnotique », ce fait relationnel est mis en avant pour expliquer ce qui constitue l’effet même de la méthode. Cet ouvrage explore dans un premier temps ces aspects historiques, pour montrer la place qu’ont occupé les figures de l’analogie dans la façon de concevoir et de penser l’hypnose. Puis, la question des processus analogiques du discours est développée plus avant dans une seconde partie. L’analogie, que l’on retrouve dans les métaphores Ericksonienne, dans le travail autour du mouvement de François Roustang et dans la compréhension du psychisme chez les psychanalystes, est au cœur de toutes les pratiques de l’hypnose. Elle se retrouve également dans la notion des faits psychosomatiques et dans celle de l’effet placebo. L’ouvrage ouvre donc sur ces notions, et montre en quoi l’étude de l’hypnose permet également de les approcher sous un nouveau jour. Ces apports permettent aux auteurs de spécifier ce qui constitue une pensée et une pratique en hypnose appliquée dans le champ de la psychologie clinique.
- Gueguen, J., Barry, C., Hassler, C., & Falissard, B. (2015). Evaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose. Inserm U1178 Santé Mentale & Santé Publique.
- L’hypnose : miracle, arnaque ou thérapie ?, France inter, 24 mars 2024
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