Pouvons nous employer les expressions "en amont" et "en aval" quand on parle d'un détroit ?
Question d'origine :
Comme beaucoup d'entre nous, je suis la crise actuelle au Moyen-Orient et surtout la crise du blocage du détroit d'Ormuz. L'envoyé spécial d'une chaîne d'info vient de parler des bateaux marchands " en amont / en aval" du détroit d'Ormuz. Est-ce un usage correct de ces mots ? En amont / en aval d'un cours d'eau, je n'ai pas de problème de sens mais en amont / en aval d'un détroit entre deux mers, si. Exemples: en amont / en aval du canal de Panama, je ne vois pas. En amont / en aval du Bosphore, je ne vois pas non plus. Etc etc.
Cordialement.
Réponse du Guichet
L’emploi des termes "en amont" et "en aval" est délicat pour un détroit, car ces repères supposent, en navigation maritime, un écoulement unidirectionnel de l'eau alors qu’un détroit relie deux masses d'eau sans source ni embouchure clairement définies. Dans le cas d’Ormuz, les courants sont même bidirectionnels, ce qui rend l'emploi de ces termes d'autant plus discutables. Mais n'est-ce pas le rôle du langage que de parfois se défaire de son sens stricto sensu et d'opter pour des formulations "injustes" mais plus poétiques ou fonctionnelles ?
Bonjour,
Si en amont et en aval sont bien des expressions utilisées pour la navigation maritime, il n'est pas certain qu'il soit pertinent de les employer pour qualifier un positionnement autour d'un détroit, et en particulier lorsqu'il s'agit du détroit d'Ormuz. A défaut d'être juste stricto sensu, il faut pourtant leur reconnaître un certain sens pratique.
Le Dictionnaire de la Marine de Gérard Piouffre (Larousse, 2007) est un des ouvrages de référence pour la compréhension du vocabulaire maritime francophone. Les termes amont et aval y sont définis comme suit :
amont : Direction d'où vient le courant d'un fleuve ou d'une rivière. Les marins utilisent également ce terme pour désigner les vents d'est et de nord-est.
aval : Direction du courant, donc de la partie basse d'une rivière, et donc de la mer. Les marins appellent vents d'ouest et de sud-ouest.
Sur Géoconfluences, ressources de géographie pour les enseignants, l'amont et l'aval se définissent également selon l'écoulement des eaux :
L’amont et l’aval sont des repères liés à l’écoulement des eaux. Le ruissellement et l’écoulement de l’eau se fait d’amont en aval. Lorsqu’on se trouve face à un cours d’eau, l’amont désigne la direction de la source, et l’aval celle de l’exutoire, qui peut être un lac, une confluence, ou une embouchure donnant sur la mer ou l’océan.
Source : Amont et Aval dans Géoconfluences
Un détroit étant par définition un passage étroit entre deux étendues d'eau, celui-ci n'a pas à proprement parler de "source" ou "d'issue". Par ailleurs, une approche strictement maritime ne suffit pas à définir un détroit. Celui-ci est à la fois un bras de mer mais également un "point de grande proximité entre deux terres". Dès lors, comment déterminer l’amont et l’aval d'un détroit ? En fonction des terres qu’il rapproche ou en fonction des mers qu’il relie ?
En approche maritime, le détroit est un bras de mer plus ou moins resserré entre les deux côtes qui le bordent ; il met en relation deux étendues d’eau (Marcadon, 1999 et 2004). Pour les navires, c’est donc un passage physique qui assure la continuité de la navigation entre deux bassins, c’est une porte océane. Ces lieux peuvent porter différents noms : détroit (d’Ormuz, de Taïwan…), pas (Pas-de-Calais), canal (canal du Mozambique), manche (mer ouverte aux deux bouts), pertuis, goulet...
En approche terrestre, le détroit est le point de la plus grande proximité entre deux terres, îles ou continents séparés par les eaux. Si sa largeur le permet, les flux transversaux y sont nombreux (navettes de ferries...), ce trait d’union peut parfois être équipé d’un tunnel (tunnel sous la Manche) ou de ponts (détroits de Bosphore avec Istanbul et des Dardanelles, détroit de Kertch entre la Russie et la Crimée, détroits de l’archipel japonais comme Akashi entre Awaji et Honshu...). On doit distinguer les détroits nationaux, qui se trouvent à l’intérieur des eaux territoriales d’un État (détroits turcs), et les détroits internationaux qui servent de frontière entre États riverains (Pas-de-Calais, Øresund, Gibraltar, Ormuz, Bab-el-Mandeb, Malacca...).
Dans les deux approches, c’est un lieu de grand intérêt potentiel puisqu’il fonctionne comme une double interface, maritime et terrestre, qui polarise les flux et les activités. Selon sa localisation, un détroit peut – ou non – revêtir un enjeu géostratégique plus ou moins important, et donc être un lieu cristallisant les concurrences entre puissances cherchant à s’en assurer le contrôle.
Source : Les grands détroits et canaux internationaux dans la géopolitique des mers et océans, un système très hiérarchisé sous tensions multiformes - Géoconfluences.
Le détroit d'Ormuz occupe la jonction entre le golfe Persique et le golfe d'Oman. En pratique, les pétroliers ou méthaniers entrent et sortent du golfe Persique par le même accès resserré d'une largeur minimum de 55 kilomètres. Les navires circulent donc dans les deux sens suivant des voies montantes et descendantes distinctes séparées par une zone tampon. Dans l'esprit de ce journaliste, l'amont correspond donc probablement au golfe persique et l'aval au golfe d'Oman.
Pourtant, jusque dans les spécificités hydrologiques du golfe Persique, la pertinence de ces termes peut-être débattue. Un amont et un aval pourraient se justifier si l'eau s'écoulait des grands fleuves d'Iran et d'Irak pour se jeter dans l'océan Indien. Mais Wikipédia et la Revue Conflits signalent que, si le Tigre et l’Euphrate se déversent dans le golfe par le Chatt al-Arab, l’évaporation lui fait perdre plus d’eau qu’il n’en reçoit. Le golfe a besoin des courants venus de l’océan Indien par le détroit d’Ormuz pour que sa quantité d’eau y reste stable :
Il reçoit moins d'eau par les fleuves d'Iran et d'Irak qu'il n'en perd par évaporation. Cela explique sa salinité, qui peut atteindre 45 à 100 grammes par litre. Elle dépasse parfois les 100 grammes par litre, il peut alors se former des « sebhas » ou marais salants naturels. Le niveau se maintient grâce au courant venu de l'océan Indien par le détroit d'Ormuz, qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.
Source : Golf Persique - Wikipédia
L'eau qui passe par le détroit d'Ormuz ne se déverse pas d'un amont vers l'aval (golfe d'Oman et océan Indien) mais est en réalité animé par de puissants courants bidirectionnels qui se croisent en profondeur :
Profondeur : Le détroit est relativement peu profond, avec des fonds marins généralement compris entre 60 et 100 mètres. Cela permet la navigation de navires de fort tonnage tout en imposant des routes précises.
Courants marins : Ils sont influencés par les marées et les différences de salinité entre le golfe Persique et l’océan Indien. On observe des courants bidirectionnels à différentes profondeurs : un flux de surface entrant dans le golfe et un flux sortant plus profond.
Température et salinité : Les eaux sont chaudes et très salées, surtout du côté du golfe Persique. Cela affecte les échanges biologiques et les conditions écologiques du détroit.
Source : Ormuz : un détroit devenu stratégique - Revue Conflits.
Les caractéristiques géographiques et le positionnement stratégique du détroit d'Ormuz en font un potentiel "goulet d'étranglement" capable de perturber l'acheminement d'hydrocarbures de la Péninsule arabique vers le reste du monde :
Naviguer dans le détroit d’Ormuz revient à entrer dans un espace où la mer est étroite, très fréquentée et rigoureusement organisée. La circulation y repose sur un dispositif de séparation du trafic adopté par l’Organisation maritime internationale dès 1968. Concrètement, les navires suivent des voies montantes et descendantes distinctes, séparées par une zone tampon, afin de réduire les risques de collision dans l’un des couloirs les plus sensibles du globe. Les chenaux de navigation se trouvent principalement dans les eaux territoriales omanaises, avec une partie en eaux iraniennes, ce qui rappelle à quel point géographie et règles de circulation sont ici indissociables.
(...)
C’est exactement la définition d’un goulet d’étranglement maritime : un passage resserré, massivement utilisé, dont la perturbation peut désorganiser les chaînes d’approvisionnement, allonger les routes, renchérir les coûts et tendre les marchés. Certes, il existe quelques capacités de contournement par pipeline en Arabie saoudite ou aux Émirats arabes unis, mais elles restent limitées par rapport aux volumes qui empruntent quotidiennement le détroit. La place d’Ormuz dans le commerce mondial ne relève donc pas d’un effet de réputation. Elle s’explique d’abord par une donnée simple, presque implacable : sa position géographique est exceptionnelle, et il existe très peu d’alternatives comparables à court terme.
Source : Détroit d’Ormuz : géographie d’un passage clé pour la navigation mondiale - Figaronautisme.
En définitive, si nous devions choisir une formulation plus "correcte", nous dirions qu'un navire se trouve au nord ou au sud du détroit. Sans grand risque il serait aussi possible de le situer côté golfe Persique ou côté golfe d'Oman.
Mais utiliser "amont" et "aval" par commodité de langage n'est pas non plus déraisonné. Le journaliste peut se faire comprendre en contextualisant un peu sa phrase, s'il décrit par exemple la logique de parcours du bateau. Et puis n'est-ce pas la beauté de la langue que de substituer au sens pratique une formulation imagée, parfois plus poétique ou mieux adaptée ?
Pour aller plus loin :
- Le dessous des cartes : Golfe Persique : la mer du Moyen-Orient (Arte)
Le détroit d'Ormuz, verrou stratégique du golfe Persique (Vie Publique)
Ormuz : petit détroit, grandes secousses (IRIS)
Bonne journée.
Le boom des retraductions