Les gens ont-ils plus ou moins de forces et de faiblesses ?
Question d'origine :
Une fois j'ai dit a quelqun 'Tout le monde a des forces et des faiblesses'
Elle m'a repondu 'Certes, mais on peut avoir plus ou moins de forces ou plus ou moins de faiblesses. Il y a des personnes chez qui on a du mal a voir leurs forces. Et il y a d'autres personnes chez qui on a du mal a voir leurs faiblesses.'
Est-ce vrai: les gens ont plus ou moins de forces? Les gens ont plus ou moins de faiblesses?
Réponse du Guichet
L’être humain est par nature, imparfait et faillible. Mais un être humain constitué uniquement de "faiblesses" n'existe pas non plus ; sinon il ne pourrait tout simplement pas survivre. Et ce ne sont pas des attributs figés. Les travaux sur la plasticité neuronale démontrent l'incroyable capacité d'adaptation du cerveau à évoluer et apprendre au gré des activités et des expériences, pour acquérir de nouveaux talents, réguler les émotions négatives ou les comportements dysfonctionnels, cultiver des aptitudes intellectuelles, créatives, pratiques, physiques ou sociales...
Nous avons chacun.e des types différents de "forces" et "faiblesses", notions somme toute très relatives selon les cultures et les époques. L’important est d’apprendre à les reconnaître pour s’appuyer sur ses points forts et améliorer ce qui peut l’être. Ces "faiblesses" au sens de fragilités sont aussi la marque de notre libre arbitre, l’incomplétude qui invite à faire des choix.
Bonjour,
C'est une question qui intéresse les sciences sociales mais également les neurosciences : les gens ont-ils plus ou moins de forces et de faiblesses ?
Le CNRTL définit la force, en tant qu'attribut humain, comme une énergie musculaire au sens propre ou un ensemble de ressources physiques, morales ou intellectuelles qui permettent à une personne de s'imposer ou de réagir, au sens figuré :
I.− [La force comme propriété des êtres ou des choses]
A.− [Comme propriété des êtres vivants] Énergie, pouvoir d'agir. [...]
1. Énergie musculaire qui permet à un être vivant de réagir face à d'autres êtres, d'agir sur son environnement. [...]
2. Ensemble des ressources physiques, morales ou intellectuelles qui permettent à une personne de s'imposer ou de réagir. [...]
En revanche la faiblesse est définie dans le CNRTL au sens propre comme un manque de force et au sens figuré, comme un défaut, une imperfection morale, une incapacité de soutenir l'adversité ou de résister à ses passions :
I.−
A. Manque de force, de vigueur physique. [...]
B.− P. anal. [...]
2. Au fig. [...]
b) [En parlant d'une pers.] Imperfection morale, défaut. [...]
c) Manque de volonté ou de fermeté; incapacité de soutenir l'adversité ou de résister à ses passions. [...]
Nous retiendrons pour cette réponse, les sens figurés des mots "force" et faiblesse" ; le premier étant connoté positivement et le second négativement, à priori.
Notons qu'en sciences humaines et en philosophie, l'idée que les forces et les faiblesses sont relatives (au contexte social, à l'époque...) est un postulat fondamental : une sensibilité extrême peut être une faiblesse dans un milieu militaire (manque de capital guerrier) mais une force immense dans le milieu artistique (capital symbolique). Le sociologue Pierre Bourdieu parle ainsi des "forces" en tant que formes de capital (culturel, social).
Certes, personne n'est parfait, comme le mettait en avant la réponse à votre question de février 2026 Existe t-il des hommes parfaits ? :
L’être humain est par nature, imparfait et faillible : ni les mythes anciens ni la (bonne) littérature ou les films de fiction ne décrivent des êtres sans défauts, mais des individus qui se construisent à travers leurs limites, leurs erreurs et leurs contradictions. D'ailleurs, le mérite et la valeur de nos actions provient de notre capacité à parfois agir correctement tout en étant imparfaits. Apprendre à renoncer à l’idéal de perfection, chez soi comme chez les autres, permet souvent de vivre avec plus d'indulgence des relations plus réalistes et finalement plus apaisées.
Le philosophe contemporain, Edgar Morin, a développé le concept de Sapiens-Demens dans La Méthode, tome 5 : L'Humanité de l'humanité (Éditions du Seuil, 2008) : l'être humain n'est pas seulement l'homme sage (Sapiens), il est aussi l'homme fou (Demens). L'imperfection de la condition humaine réside dans ce mélange entre raison et délire, entre mesure et démesure (l'hubris), qui fait la richesse et la dangerosité de notre condition.
Des œuvres littéraires célèbres comme sa Majesté des mouches (Golding) ou 1984 (Orwell) explorent cette nature sombre de la condition humaine.
Pour autant, un être humain constitué uniquement de "faiblesses" n'existe pas non plus. Si un individu n'avait que des faiblesses, il ne pourrait tout simplement pas survivre.
Les travaux de Boris Cyrulnik sur la résilience démontrent que même chez les individus les plus brisés par la vie, il existe des "ressources d'auto-réparation". Le paradoxe de la survie implique une métamorphose : la blessure (la faiblesse subie) devient le moteur d'une nouvelle structure de personnalité, souvent plus complexe et sensible.
À ce sujet, nous vous invitons à lire Science de la résilience [Livre] : un petit traité pour les psys et pour les autres / Christophe Leys et Pierre Fossion ; préface de Boris Cyrulnik, 2023 :
Les auteurs offrent une perspective critique sur le concept de résilience et son histoire. Construction théorique désignant une réalité humaine, psychologique et biologique complexe, la résilience se laisse observer mais résulte d'une alchimie unique à chaque parcours de vie.
De plus les "faiblesses" d'un individu, même adulte, ne sont pas des traits figés. Les travaux sur la plasticité neuronale démontrent l'incroyable capacité d'adaptation du cerveau à évoluer au gré des activités et des expériences.
Anne Pereira de Vasconcelos le rappelle :
à tout âge, notre cerveau garde cette incroyable faculté de pouvoir remodeler, reconfigurer ses propres circuits en permanence. Autrement dit, tout au long de la vie, au gré de nos activités et de nos expériences, notre cerveau évolue et forme de nouvelles connexions. C’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale ; cette propriété qui rend notre cerveau malléable fait de nous des êtres en perpétuelle évolution !
Source : Plasticité cérébrale : et si on s’occupait de la santé de notre cerveau ? (Inserm, 29 avril 2025)
Malgré certaines prédispositions biologiques ou l'impact du contexte environnemental dans lequel on a évolué, il reste possible, tout au long de la vie d'acquérir de nouveaux talents, reprendre le contrôle pour réguler les émotions négatives ou les comportements dysfonctionnels, cultiver des aptitudes intellectuelles, créatives, pratiques, physiques ou sociales.
C'est ce que Sébastien Bohler met en avant :
Il reste possible, tout au long de sa vie, d’acquérir de nouvelles compétences [4]. Commencer l’apprentissage d’une langue étrangère, atteindre un niveau correct aux échecs, ou s’essayer au kite surf : tout cela fait partie des nouveaux comportements que l’on peut développer grâce à la plasticité neuronale.
Transposé à la maîtrise des impulsions, cela signifie qu’il est possible de renforcer les connexions inhibitrices entre le cortex préfrontal et le striatum. Et par conséquent, que nous pouvons reprendre le contrôle sur nos habitudes associées au plaisir – que ce soit la consommation de nourriture, d’Internet, de technologies énergivores, d’habits superflus…
Autrement dit, en recâblant notre cerveau, nous pouvons changer la donne de demain. À nous de cesser progressivement d’entamer le capital commun de ressources et de nature que nous entendons léguer aux générations futures.
Et les méthodes pour cela existent.
Source : Bohler, S. (2023). Même adulte, le cerveau reste plastique. Striatum : Comment notre cerveau peut sauver la planète (p. 212-213). Bouquins.
Le philosophe du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau, parlait déjà en son temps de "perfectibilité humaine" :
Plus que pour sa participation à l’Encyclopédie, on lit surtout Rousseau pour son Contrat social et pour son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il y définit l’homme par la « perfectibilité », conséquence de sa liberté, et qui le rend toujours susceptible de changer, que ce soit en bien ou en mal.
Ce n’est donc pas qu’une personne a “plus” ou “moins” de forces ou de faiblesses, mais plutôt que chacun en a de types différents. L’important est d’apprendre à les reconnaître pour s’appuyer sur ses points forts et améliorer ce qui peut l’être. Une faiblesse n'est pas une fatalité. Et une force non entretenue peut s'affaiblir. Ce qui compte, c'est de se connaître soi-même pour mieux évoluer.
Aussi, la psychologie humaniste est un modèle de psychothérapie qui s'appuie sur la tendance innée de la personne à vouloir se réaliser, c'est-à-dire à mobiliser les forces de croissance psychologique et à développer son potentiel.
Et certaines faiblesses peuvent devenir des forces !
Un défaut peut parfois être une qualité, tout dépend de la situation ! Prenons la curiosité : si elle peut sembler indiscrète – comme quand on veut connaître les secrets des autres –, elle est aussi essentielle pour apprendre et découvrir le monde. Il y a même un philosophe italien, Giambattista Vico (1668-1744), qui dit que la curiosité est à l’origine de la science et de l’étonnement. C’est grâce à elle qu’on pose des questions qui nous font réfléchir !
Être timide, en revanche, est parfois vu comme un frein pour se faire des copains. Pourtant, cela peut aussi signifier que l’on est attentif aux autres et qu’on préfère écouter avant de parler. Et être têtu ? C’est vrai que quelqu’un qui ne veut jamais changer d’avis, c’est agaçant, mais cela peut aussi dire qu’il n’abandonne pas face aux difficultés.
Enfin, avoir la tête dans les nuages peut donner l’impression d’être distrait. Mais rêver, c’est aussi imaginer ! Léonard de Vinci, par exemple, passait des heures à observer le monde et à inventer des machines bien avant qu’elles n’existent.
Bref, un trait de caractère n’est ni bon ni mauvais en soi. Tout dépend de la façon dont on l’utilise ! Alors, plutôt que de vouloir effacer nos petits défauts, pourquoi ne pas apprendre à les transformer en forces ?
Source : Un défaut peut-il être une qualité ? (Chiara Pastorini, publié le 21 août 2025 dans Philosophie magazine)
Pour conclure cette réponse, nous vous orientons bien évidemment vers l'article de Philosophie magazine Ni fort ni faible ! par Cédric Enjalbert, publié le 25 juillet 2021, qui parle notamment "d'imparfaite beauté" :
[...] Le philosophe Jean-Louis Chrétien, qui a beaucoup inspiré ce dossier, montre bien que cette fragilité n’est pas qu’une malédiction. Au contraire, à la fois imperfection et impuissance, elle est aussi source de beauté, indication de ce qu’on doit chérir. Sur le plan moral, elle est la marque de notre finitude, la fêlure en nous qui peut nous faire mal agir, mais aussi la marque de notre libre arbitre, l’incomplétude qui invite à faire des choix. À la différence de la faiblesse qui a la force pour contraire, la fragilité n’a pas réellement d’antonyme dans le monde humain, renvoyant l’invincibilité ou le caractère infrangible au monde divin. La notion a une parenté avec la vulnérabilité, mais, comme le précise Jean-Louis Chrétien dans Fragilité (2017), « on peut se briser de soi-même, et non par un choc ou une agression venant d’ailleurs », là où la vulnérabilité « suppose une atteinte venant de l’extérieur » [...]
Bonnes lectures !
Trahir et être trahi. Analyse psycho-sociale du coup...