Pourquoi critique-t-on si facilement les défauts des personnes connues ?
Question d'origine :
Les gens se defoulent sur les defauts, les mauvais cotes, les cotes sombres des gens connus, mediatises dont on a fait connaitre tous les defauts. Mais n'avons nous pas tous dans notre vie, dans notre passe des defauts, des mauvais cotes, des cotes sombres que nous preferons garder pour nous? Et si on devenait connus les gens viendraient aussi a connaitre ces defauts que nous cachions dans notre vie, notre passe et les gens se defouleraient sur nous en bavardant et condamnant les mauvais cotes de notre vie si on etait connus?
Réponse du Guichet
Nous avons semble-t-il besoin de projeter nos propres défauts et ombres sur des boucs émissaires qui eux sont sous la lumière : les célébrités. Nous nous comparons à elles pour nous valoriser ou nous rassurer et redorer ainsi notre propre estime de soi.
Bonjour,
La critique de célébrités peut s'expliquer de plusieurs manières. En voici une liste non exhaustive.
Tout d'abord observons la notion de projection, développée par Sigmund Freud. L’idée est simple : on critique chez les autres des choses qu’on refuse de voir en soi. Les critiques envers les célébrités peuvent refléter nos propres insatisfactions ou défauts que nous refusons de reconnaître. En pointant du doigt les erreurs des autres, nous évitons de nous confronter à nos propres imperfections. Le "défoulement" sur les célébrités est ainsi vu comme un mécanisme de défense.
Dans la doctrine psychanalytique, la projection est un mécanisme de défense inconscient par lequel le sujet projette sur autrui les craintes et les désirs qu'il ressent comme interdits et dont la représentation consciente serait chargée d'angoisse ou de culpabilité ; elle participe à la constitution des phobies dans la névrose et du délire dans la psychose.
source : Universalis - voir aussi Wikipedia et cette vidéo : Projection psychologique : quand ce que tu reproches aux autres parle de toi
Un autre concept important est celui de l'ombre chez Carl Jung. Selon lui, chacun a une “ombre” : des aspects de soi contenant nos instincts, nos désirs inavouables et nos défauts qu’on cache ou qu’on refuse. Les célébrités, en étant exposées, incarnent publiquement cette tension : leur “ombre” devient visible et ça fascine autant que ça dérange. Quand nous refusons de voir notre propre ombre, nous la projetons sur les autres. Critiquer une célébrité pour son arrogance ou ses erreurs permet de se sentir "propre" et moralement supérieur sans avoir à affronter ses propres noirceurs.
Sur le plan philosophique, René Girard a développé la théorie du bouc émissaire. Les sociétés ont tendance à concentrer leurs tensions sur certaines figures pour se soulager collectivement. Les célébrités jouent souvent ce rôle aujourd’hui : elles deviennent des cibles “acceptables” pour la critique, voire l’acharnement.
Lire à ce propos :
- Le bouc émissaire / Wikipedia
- Le bouc émissaire / René Girard - Association Recherches Mimétiques
- “René Girard, Le bouc émissaire” / Jean-Marie Pailler, Pallas, 102 | 2016, Online since 20 December 2016
- une vidéo : RENÉ GIRARD : La fabrique du bouc émissaire
L’idée carthartique de ce que les Allemands appellent la schadenfreude est que nous éprouvons du plaisir devant le malheur, la chute ou l’humiliation d’autrui. Voir une célébrité "tomber de son piédestal" peut procurer une satisfaction, surtout si la personne est perçue comme arrogante ou trop privilégiée.
Schadenfreude est l’expérience subjective de jubilation ou d’exultation que les humains ressentent lorsqu’ils observent ou découvrent les chagrins, les blessures et les défaites des autres. Au xviie siècle, Robert Burton, sans bien sûr employer le terme allemand qui ne fut inventé que plus tard, la décrit comme « une affection composée de joie et de haine, quand nous nous réjouissons du malheur des autres » (Burton, § 8). Classée à juste titre parmi les passions sombres, cette joie maligne au vu du malheur d’autrui est la face cachée de l’envie définie comme le malheur au vu du bonheur d’autrui. C’est l’antonyme de la joie sympathique définie comme le bonheur au vu du bonheur de l’autre. Et c’est l’opposé de la compassion ou de la pitié définie comme le malheur au vu du malheur de l’autre. À la différence d’autres passions sombres comme le sadisme, la rancune et la vengeance, lesquelles impliquent toutes la jouissance à infliger personnellement du mal à un autre être humain, Schadenfreude est le délice ressenti par des observateurs non-participants en face d’une souffrance humaine à laquelle ils n’ont pas contribué directement.
Comme toutes les autres passions sociales, Schadenfreude est reconnaissable non par ses symptômes physiologiques mais par son contenu propositionnel. C’est un plaisir délicieusement pernicieux qui accompagne le fait de réaliser que quelque chose de mauvais est arrivé à quelqu’un d’autre. La dimension cognitive du délice générique au vu de la souffrance des autres varie selon que ceux qui tirent plaisir de cette souffrance la perçoivent comme méritée ou non…
source : Holmes, S., traduit de l'anglais par Varigault, A.-M. (2019). Schadenfreude. Dans G. Origgi Passions sociales (p. 548-553). Presses Universitaires de France, 2019
Ajoutons une dimension liée au pouvoir et à la hiérarchie. Critiquer quelqu’un de connu peut donner un sentiment de rééquilibrage (“il/elle est au-dessus, donc je peux le/la rabaisser”). Cela booste l'ego de celui qui critique. En psychologie, on observe que la critique d'une personne de "haut placée" (ici une célébrité) permet de réduire l'écart perçu entre soi-même et cette personne. Il s'agit de la comparaison sociale. Certains sociologues l'analysent comme une forme de régulation sociale informelle.
Quelques documents sur le sujet :
- Théorie de la comparaison sociale / Wikipedia
- Qu'est-ce qui se cache derrière nos comparaisons aux autres ? / Sapiens sur un Caillou - Psychotte - Psychologies.com
Enfin, avec les réseaux sociaux, ce phénomène s’est accentué. Derrière un écran, les gens, sous couvert d'anonymat, sont désinhibés et expriment plus facilement des jugements sans filtre et sans empathie. Ils se sentent moins responsables de leurs paroles et critiquent plus facilement, surtout les figures publiques perçues comme lointaines ou intouchables.
Nous avons déjà abordé ce sujet dans une précédente question : Est-ce que les personnes publiques et les gens en général reçoivent des messages haineux ?
Bonne journée.
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