Quelle démarche a fait mon père évadé d'une ferme allemande et arrivé en France en 1942 ?
Question d'origine :
Bonjour à toutes et à tous
Je suis généalogiste amateur mais aussi animateur d un atelier en généalogie .Un de nos adhérent me demande :
Son père durant la derniere guerre s' est évadé de la ferme d 'Allemagne où il travaillait en temps que prisonnier tout en étant bien traité .Arrivé en France en 1942 en zone libre dans le midi quelles sont les démarches administratives qu il a dù faire ou aurait du faire ?Sauf à vivre dans la clandestinité ce qui ne semble pas être le cas selon les informations fournies
D avance merci
Etoile 6
Réponse du Guichet
Les évadés devaient, comme les prisonniers de guerre libérés, se rendre dans un centre de démobilisation. A partir de la fin de l'année 1941, des maisons de prisonniers départementales virent le jour, centralisant l'ensemble des démarches que ces ex-prisonniers de guerre devaient effectuer.
Bonjour,
Difficile de vous répondre sans avoir le nom, la date de retour précise et le lieux de résidence de cet "évadé". Voici néanmoins quelques informations d'ordre général qui pourront aider cette personne à retracer l'histoire de son père.
A leur retour de détention, les prisonniers de guerre évadés ou libérés devaient réaliser des formalités administratives plutôt laborieuses si l'on en croit le récit fait par Jean Vedrine dans le Dossier P.G. [prisonniers de guerre] - rapatriés 1940-1945 : recueil de témoignages d'informations et de commentaires sur les activités en France de prisonniers de guerre... :
A la fin de l'année 1941, [...] on comptait environ 349 000 prisonniers de guerre évadés ou libérés, dont la très grande majorité venait d'Allemagne, rapatriés en vertu des Conventions de Genève ou de négociations gouvernementales. De ce dernier chiffre, il fallait déduire 60 000 Alsaciens et Lorrains, maintenus hors de la juridiction nationale. Il y avait donc un total de 289 000 prisonniers "rentrés dans leurs foyers", selon l'expression militaire.
Les conditions dans lesquelles ils avaient été accueillis, démobilisés et dirigés vers leurs résidences étaient diverses, mais souvent fort peu appréciées des intéressés, malgré la joie du retour.
Depuis la mobilisation et surtout depuis l'Armistice et la constitution d'un gouvernement à Vichy, la situation en France avait beaucoup changé, des lois nouvelles avaient été adoptées, des habitudes prises, les restrictions s'étaient imposées, les prix avaient augmenté, le fonctionnement des administrations, des municipalités avait changé. Souvent, les responsables politiques ou administratifs n'étaient plus les mêmes, les émissions de radio et la presse avaient un ton inhabituel et leur crédit était, du fait de l'occupation et de la censure, beaucoup plus faible encore qu'avant la guerre. [...]
Le gouvernement assurait un accueil officiel avec des cérémonies, de la musique et de la boisson, mais ensuite, chaque rapatrié devait faire en des locaux divers et quelquesfois, dans diverses villes, une dizaine de démarches compliquées et fastidieuses, de la Mairie au bureau militaire, de la Croix Rouge au Secours National, de la Préfecture au Service du ravitaillement, des Bureaux de l'agriculture aux services de répartition, au cours desquelles se manifestaient souvent des contradictions et des erreurs dûes au cloisonnement et au particularisme des services et des organismes.
Il y avait de quoi décourager des hommes fatigués et, pour certains, épuisés.
Un exemple avec ce témoignage extrait de l'ouvrage intitulé La nuit sera longue : Chronique de la Haute-Savoie, de la drôle de guerre, la défaite et l'armistice jusqu'au temps de la zone libre : septembre 1939-8 novembre 1942 de Michel Germain :
Ces évadés des stalags et des oflags allemands arrivent chaque jour plus nombreux dans notre région. Parvenus en Suisse, le plus souvent, ils sont conduits par les autorités helvétiques à la frontière savoyarde. Les Suisses s'en débarassent rapidement car, ils sont pour eux des "individus gênants". Les anciens prisonniers se rendent alors au camp de Novel d'Annecy, centre départemental de démobilisation. Là, les capitaines Marquet et Ponard, résistants dans l'âme, font les formalités. [...]
Ces revenants doivent fournir leur lieu de destination et de résidence future afin de recevoir des papiers en règle.
Cherchant du travail, les nouveaux démobilisés, sans le sou, se rendent à la mairie d'Annecy, au bureau du travail. [...] Le travail, garantissant la stabilité sociale, les divers cartes et tickets d'alimentation, est très recherché. [...] Certains ne restent qu'une semaine, le temps de gagner quelques sous pour continuer leur route, mais d'autres s'installent dans la région.
C'est pourquoi fin 1941 fut décidé de créer des Maisons du prisonnier, lieu central d'accueil pour les rapatriés dans chaque département, rassemblant l'ensemble des démarches administratives. En octobre 1942, il existait 122 Maisons du prisonnier en France.
Vous trouverez de plus amples informations dans l'ouvrage intitulé Dossier Les prisonniers de guerre, Vichy et la Résistance : 1940-1945 / sous la direction de Jean Védrine ; préface de Jean-Pierre Azéma et Johanna Barasz qui explique :
La Direction du service des prisonniers de guerre (DSPG) et le Comité central d’assistance aux PG qui coordonne toutes les actions datent de juillet 1940. En septembre 1941 est créé par Vichy le premier Commissariat aux prisonniers de guerre, administré par d’anciens prisonniers de guerre avec à leur tête Maurice Pinot car ils ne veulent pas être des assistés, qui crée les Maisons du Prisonnier en octobre de la même année. Elles permettent de trouver en un même lieu, pour les prisonniers et leur famille, un conseil juridique et des aides matérielles, mais aussi des informations pour la réintégration et le réemploi. Les prisonniers n’avaient pas à multiplier les démarches, tout y était regroupé. Ces organismes sont actifs en zone libre et en zone occupée.
source : La cliothèque
Nous vous recommandons également la lecture du livre de Christophe Lewin, Le retour des prisonniers de guerre français, dont voici un extrait :
L’afflux en 1941 de plus de 200 000 rapatriés força le Commissaire à accorder la priorité à leur accueil et leur réintégration. Les problèmes qui assaillaient ces hommes, une fois rentrés, étaient en effet nombreux. Les démarches longues et compliquées de la démobilisation n’étaient que le début d’une « Via Dolorosa » qui passait souvent par le besoin de trouver un emploi, l’obligation de faire face aux problèmes familiaux, aux difficultés financières, au besoin de se refaire une santé, de trouver des aides matérielles permettant de tenir les premiers mois27. La découverte par les rentrants d’une réalité inconnue de pénurie, de difficultés d’approvisionnement, de tickets de rationnement à laquelle ils n’étaient pas préparés ne facilitait guère les choses.
Il était donc essentiel de préparer aux rapatriés un accueil aussi efficace et chaleureux que possible, limitant le nombre de démarches nécessaires, tout en leur épargnant les courses irritantes entre les services et les bureaux réglementant leur situation et leur procurant l’aide nécessaire.
La solution adoptée fut radicale. Le Commissariat décida de créer dans chaque département un lieu central d’accueil pour les rapatriés. Il s’agissait de réunir dans un seul local les représentants de tous les services administratifs et des organisations privées s’occupant des rentrants. Le rapprochement physique de fonctionnaires et délégués abrégeait et simplifiait considérablement les démarches, tout en améliorant la coopération entre les services. Un Directeur de la « Maison du Prisonnier », nommé par le Commissariat et dépendant de lui, était chargé d’animer et de coordonner le travail de l’équipe. C’était aussi un des rares employés recevant leur traitement du Commissariat28.
Du point de vue administratif, les Maisons du Prisonnier étaient, selon l’expression de M. Pinot lui-même, des « monstres » que le pouvoir public n’aurait jamais pu tolérer en temps normal.
« Elles n’étaient ni des établissements publics, ni des organismes privés agréés, n’avaient pas de statut, pas même d’existence légale. Des fonctionnaires d’Etat étaient placés sous les ordres d’agents d’un organisme semi-public et recevaient des instructions du Commissariat avec lequel ils n’avaient pas de liens hiérarchiques29. »
Hélas, on était bien loin du temps normal et le Commissaire sut profiter du désordre propre à l’époque pour primer l’efficacité de l’institution aux dépens du respect des formes.
La première « Maison du Prisonnier » devant servir de modèle aux suivantes fut ouverte à Paris le 15.12.1941. Jean Cornuau – ex militant C.G.T. – lui-même rapatrié d’un Stalag, en devint directeur. Conformément à la conception du Commissariat, tous les responsables de services étaient d’anciens P.G. et le personnel féminin composé de femmes de prisonniers30.
Le P.G. rapatrié pouvait trouver dans sa « maison » un représentant du Secrétariat du Libéré (C.C.A.P.G.) s’occupant d’aide matérielle telle que loyers, impôts, fonds de commerce, licences, prêts, attributions de matières premières, dommages de guerre, assistance juridique et aide professionnelle ; un Service de Reclassement Professionnel (Ministère du Travail) chargé de la réintégration professionnelle du rentrant ou de recherches de solutions compensatoires de placement des rapatriés et de femmes de P.G. ; un Service Social (Famille du Prisonnier – Secours National) fournissant dons et prêts aux rapatriés et aux familles de P.G. et leur procurant des secours en nature, vêtements, linge, dépannages divers ; un Service Médical (C.R.) chargé de toutes les questions médicales pour les familles de P.G. et les rapatriés, ainsi que de la recherche des disparus ; un Service de Renseignements Militaires (Ministère de la Défense) s’occupait des relations avec les prisonniers, des colis, des envois de fonds, des renseignements sur la solde, du remboursement des marks, des pensions, des décorations ; un Service de Renseignements Agricoles (Ministère de l’Agriculture) fournissait aux rapatriés des renseignements sur la législation et la règlementation agricole et sur les mesures prévues en faveur des P.G. ruraux ; un Secrétariat des Centres d’Entraide et une représentation des Amicales de Camps dont les activités seront décrites plus loin.
En plus de ces services, la Maison du Prisonnier procurait souvent l’hospitalité à un Bureau de Renseignements du S.D.P.G. (Mission Scapini) pour les relations avec les camps, à une délégation de l’Office du Combattant et du Mutilé, à un Bureau d’informations de « Toute la France » (sic !), à une permanence des Aumôneries et à un Bureau Scolaire et Universitaire (C.E.A. des étudiants P.G.)31.
La Maison du Prisonnier de Paris, ouverte officiellement le 22.1.1942, s’étant avérée un succès incontestable, d’autres institutions de ce genre furent inaugurées les unes après les autres et, en avril 1942, il existait déjà une quarantaine de « Maisons » en zone occupée.
La première Maison du Prisonnier en zone non occupée ne fut ouverte qu’en juin 1942. En octobre de la même année, 122 « Maisons » et leurs annexes fonctionnaient déjà dans presque tous les départements. Leur nombre était de 151 à la Libération. L’institution ayant fait preuve de son efficacité, elle fut adoptée par le Ministère Frenay et devint la pierre angulaire du dispositif de réintégration des P.G. après la Libération. 230 Maisons et annexes fonctionnèrent à l’apogée du « Grand Retour » en été 194532.
source : Lewin, Christophe. “Chapitre I. Les origines de la fédération nationale des prisonniers de guerre”.
A lire aussi : Les organismes français chargés des prisonniers de guerre sous le gouvernement de Vichy / M.-Th. Chabord
Par ailleurs, votre adhérant a-t-il consulté la fiche matricule individuelle de son père ? Des éléments d'information sur la carrière militaire des soldats et leur démobilisation peuvent y être inscrits.
Voir cette précédente réponse pour en savoir plus : Où puis-je trouver la fiche matricule militaire de mon grand-père pour la guerre 39-45 ?
Pour savoir si une Maison du prisonnier existait là où cet homme est revenu et à la date de son retour, nous vous conseillons de vous tourner vers votre service d'Archives départementales. On pourra alors vous renseigner plus précisément sur les modalités de cette démobilisation et des démarches précises à effectuer.
Bonne journée
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