Un bibliothècaire peut-il ne plus acquérir d'ouvrages d'un éditeur lié à l'extrême droite ?
Question d'origine :
Bonjour,
je me posais une question. Si un éditeur ou patron de presse affiche clairement des positions d'extrême droite par exemple, est ce qu'un bibliothécaire peut décider de ne plus acheter, ni mettre en avant des ouvrages de ce groupe comme certains libraires le font ou est ce une faute "professionnelle" ?
En vous remerciant.
Cordialement.
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Réponse du Guichet
Les textes de référence encadrant les missions et la déontologie des bibliothécaires évoluent et de nouvelles lois encadrent nos missions, comme la loi Robert de 2021, mais l'essentiel demeure : les bibliothèques publiques doivent proposer des collections représentant le pluralisme d'idées et d'opinions dans la mesure où celles-ci ne sont pas contraires aux valeurs républicaines.
Bonjour,
Les missions des bibliothèques s'appuyent sur un certain nombre de textes, qu'ils soient juridiques ou à portée générale, comme la loi Robert, le manifeste de l'Unesco, la charte de l'ABF, le Code de déontologie des bibliothécaires...
Voir à ce sujet cette précédente réponse : Existe-t-il des recommandations pour constituer un fonds adulte en médiathèque ?
L'idée commune à l'ensemble de ces textes est que l’accès à des opinions, des sources, des courants variés fait partie des missions des bibliothèques. Elles doivent assurer ce rôle auprès des citoyens pour qu’ils puissent s’informer, réfléchir et se constituer leur propre opinion.
L'article 7 de la Charte des bibliothèques indique que :
Les collections des bibliothèques des collectivités publiques doivent être représentatives, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, de l’ensemble des connaissances, des courants d’opinion et des productions éditoriales. Elles doivent répondre aux intérêts de tous les membres de la collectivité à desservir et de tous les courants d’opinion, dans le respect de la Constitution et des lois. lles doivent être régulièrement renouvelées et actualisées. [...]
Le Manifeste de l'Unesco insiste sur la cohésion sociale et l'inter-culturalité :
La bibliothèque publique est un centre d’information de proximité, elle met à disposition de ses usagers toutes sortes de savoirs et d'informations. C'est une composante essentielle des sociétés de la connaissance, qui s'adapte en permanence aux nouveaux moyens de communication pour remplir ses missions : fournir un accès universel à l'information et en favoriser l’appropriation par tous. Elle offre au public un espace accessible pour la production de connaissances, le partage et l'échange d'informations et de culture, et la promotion de l'engagement citoyen. [...]
Les services de la bibliothèque publique sont fournis sur la base de l'égalité d'accès pour tous, indépendamment de l'âge, de l'origine ethnique, du sexe, de la religion, de la nationalité, de la langue, du statut social et de toute autre caractéristique. Des services et des documents spécifiques doivent être fournis aux utilisateurs qui ne peuvent pas, pour quelque raison que ce soit, utiliser les services et les documents habituels. Il s'agit par exemple des minorités linguistiques, des personnes handicapées, des personnes ayant de faibles compétences numériques ou informatiques, des personnes peu alphabétisées ou des personnes hospitalisées ou emprisonnées.
Tous les groupes d'âge doivent trouver une offre adaptée à leurs besoins. Les collections et les services doivent inclure tous les types de médias appropriés et les technologies modernes ainsi que les ressources traditionnelles. La qualité, la pertinence par rapport aux besoins et aux conditions locales et la prise en compte de la langue et de la diversité culturelle de la communauté sont des critères fondamentaux. L’offre doit refléter les tendances actuelles et l'évolution de la société, ainsi que la mémoire des activités et de l’imagination humaines.
Les collections et les services ne doivent être soumis à aucune forme de censure idéologique, politique ou religieuse, ni à aucune pression commerciale.
La loi Robert mentionne ce « pluralisme des courants d'idées et d'opinions ».
En effet, tel que le rappelle l’article L310-1 A du code du patrimoine émanant de la loi n° 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique dite « Loi Robert » :
Les bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements ont pour missions de garantir l'égal accès de tous à la culture, à l'information, à l'éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs ainsi que de favoriser le développement de la lecture. A ce titre, elles :
1° Constituent, conservent et communiquent des collections de documents et d'objets, définies à l'article L. 310-3, sous forme physique ou numérique ;
2° Conçoivent et mettent en œuvre des services, des activités et des outils associés à leurs missions ou à leurs collections. Elles en facilitent l'accès aux personnes en situation de handicap. Elles contribuent à la réduction de l'illettrisme et de l'illectronisme. Par leur action de médiation, elles garantissent la participation et la diversification des publics et l'exercice de leurs droits culturels ;
3° Participent à la diffusion et à la promotion du patrimoine linguistique ;
4° Coopèrent avec les organismes culturels, éducatifs et sociaux et les établissements pénitentiaires.
Les bibliothèques transmettent également aux générations futures le patrimoine qu'elles conservent. A ce titre, elles contribuent aux progrès de la connaissance et de la recherche ainsi qu'à leur diffusion.
Ces missions s'exercent dans le respect des principes de pluralisme des courants d'idées et d'opinions, d'égalité d'accès au service public et de mutabilité et de neutralité du service public.
Le Code de déontologie des bibliothécaires rédigé par l'ABF stipule :
1. LES PUBLICS
Le personnel des bibliothèques est d’abord au service des publics. L’accès à l’information et à la culture étant un droit fondamental, il s’engage dans ses fonctions à :
- accueillir et respecter tous les publics ;
- offrir à chacun une égalité de traitement ;
- garantir la confidentialité des usages et des données personnelles ;
- répondre à chaque demande, ou, à défaut, la réorienter ;
- assurer les conditions de la liberté intellectuelle par la liberté de lecture ;
- assurer le libre accès des publics à l’ensemble des ressources sans laisser ses propres opinions interférer, dans le respect des lois en vigueur ;
- permettre un accès à l’information respectant la plus grande ouverture possible, libre, égale et sans préjuger de son utilisation ultérieure par l’usager ;
- préconiser la gratuité de l’inscription, pour un partage universel des ressources culturelles et éducatives ;
- favoriser la construction de soi et le développement de l'esprit critique ;
- garantir l’autonomie des publics, favoriser l'autoformation ;
- promouvoir auprès des publics une conception de la bibliothèque ouverte, tolérante, conviviale et laïque.
2. LES RESSOURCES, COLLECTIONS ET SERVICES
Le personnel des bibliothèques veille à ce que la pluralité des ressources favorise l’autonomie de chacun, en recherchant l’objectivité et l’impartialité, et en respectant la diversité des opinions.
Dans ce sens, il s’engage dans ses fonctions à :
- mettre à disposition des publics l'ensemble des ressources et méthodes nécessaires à la construction d’une pensée complexe et autonome : compréhension éclairée des débats publics, de l'actualité, des grandes questions historiques, philosophiques, scientifiques et sociétales ;
- mettre à disposition des publics des ressources de la création artistique sous toutes ses formes (texte, image, son) ;
- favoriser les activités de loisirs utilisant ces ressources ;
- multiplier les outils permettant la recherche de la fiabilité et de la véracité des informations ;
- ne pratiquer aucune censure, garantir le pluralisme, l’esprit encyclopédique et l’actualité des ressources, collections et services ;
- appliquer les dispositions législatives et réglementaires concernant les collections, ainsi que les décisions de la Justice, sans se substituer à celle-ci, notamment celles qui interdisent la promotion de toute discrimination et de toute violence ;
- organiser l’accès aux sources d’informations pour les rendre disponibles, y compris à distance, par le biais de réseaux physiques ou dématérialisés ;
- faire connaître et mettre en valeur les collections, les ressources, les services dans le respect de la neutralité du service public ;
- faciliter la libre circulation de l’information et l’accès ouvert au savoir ;
- inciter au respect des documents, ressources, équipements et service, condition du respect des publics et personnels ;
- traiter les dons de documents selon les critères exposés ci-dessus.
3. LA COLLECTIVITÉ OU INSTITUTION
- Les bibliothèques inscrivent leur activité dans le cadre des politiques publiques, en particulier de celles de la collectivité ou institution à laquelle elles appartiennent ou du réseau dont elles relèvent.
- Le personnel de la bibliothèque contribue à la définition de la politique culturelle, scientifique, éducative et sociale de la collectivité.
- Des documents de formalisation de la politique publique de la bibliothèque, par exemple un projet de service, un programme culturel, scientifique, éducatif et social ou une charte documentaire, facilitent sa mise en œuvre. Ils sont rendus publics.
- Ces documents de formalisation s’inspirent de ce code de déontologie, des différentes chartes et textes de référence et des lois en vigueur.
- Le personnel des bibliothèques applique la politique de sa collectivité tant que celle-ci ne va pas à l’encontre des lois et règlements en vigueur, tout en défendant les missions pérennes et spécifiques de l’établissement, ainsi que les valeurs définies dans ce code.
- Le personnel des bibliothèques rend compte à sa collectivité, en les évaluant, des services et des activités de l’établissement.
- Le personnel des bibliothèques veille à ne pas céder aux groupes de pressions politiques, religieux, idéologiques, syndicaux, sociaux qui essaieraient d'influer sur les politiques documentaires et de service par imposition forcée, interdiction ou intimidation, directement ou par le biais de la collectivité.
Le devoir de réserve et de neutralité du bibliothécaire ne se trouve pas remis en question par sa volonté de défendre les valeurs de la République. Les publications incitant à la haine, tout comme les écrits racistes et antisémites ne sauraient participer au pluralisme des courants d’idées et d’opinions que les bibliothécaires s'appliquent à respecter. Le racisme, par exemple, n'est pas une opinion mais un délit. Il apparait donc légitime d'exclure les ouvrages condamnés par la justice. Quant à ceux qui ne le sont pas, ils peuvent faire l'objet de débats d'idées et être confrontés à des écrits contradictoires.
Le bibliothécaire juge donc au cas par cas si un document peut intégrer ses collections en se référant à la Charte documentaire ou au projet de service de son établissement qui peut encadrer de manière plus ou moins formelle les acquisitions.
A noter également, l'édition est extrêmement concentrée aux mains de grands groupes. Pour mieux comprendre qui possède quoi, vous pouvez consulter ce poster réalisé par Agone, Le vent se lève et Le Monde diplomatique.
En tout cas, il s'agit d'un sujet complexe qui suscite de plus en plus de questionnements chez les professionnels des bibliothèques. Pour aller plus loin, nous vous invitons à consulter ces documents qui ne manqueront pas l'alimenter votre réflexion :
Des comptes rendus de journées d'étude :
- Comment faire vivre le pluralisme en bibliothèque ? / 6 novembre 2025 - Strasbourg
- Les bibliothèques peuvent-elles être pluralistes ? / 8 avril 2025 - Bibliothèque Marguerite Yourcenar (Paris)
- Compte-rendu de la journée d'étude du 7 avril 2025 « Quand la politique s'emmêle » organisé par l'ABF Midi-Pyrénées à la médiathèque José Cabanis, Toulouse
- Bibliothèques et valeurs de la République : comment accompagner la citoyenneté ? par Sylvie Larigauderie, vice-présidente de l'ABF et directrice du réseau des bibliothèques de Viry- Chatillon (91), et Dominique Lahary, bibliothécaire retraité
A écouter également le TD1 BIBLIOTHÉCAIRE, UN MÉTIER MILITANT ? LA DÉONTOLOGIE PROFESSIONNELLE SOUS PRESSION... du 70e congrès de Montreuil des 11 - 13 juin 2025
et le podcast Neutralité, Pluralité, Lâcheté des Deux connards dans un bibliobus
Quelques ouvrages et articles :
- Une république documentaire : lettre ouverte à une jeune bibliothécaire et autres textes / Jean-Luc Gautier-Gentès
- Aux armes citoyens ! Les bibliothèques publiques françaises face à l'extrême droite / Jo Kibbee - Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2004, n° 6, p. 10-19.
- Les bibliothèques de lecture publique sont-elles le lieu pour débattre des questions de société ? / Justine Ancelot
- L’inquiétante emprise de Vincent Bolloré sur l’édition / Le Monde - 17 avril 2026
Pour plus d’informations vous pouvez aussi poser votre question au service de Questions ? Réponses ! de l’Enssib.
Bonne journée.
Le passé ne s’invente pas