Quelle est l'histoire de l'invention du lamé-or pour les collections Yves Saint Laurent ?
Question d'origine :
Bonjour,
Quelle est l'histoire de l'invention du lamé-or pour les collections Yves Saint Laurent : est-ce la maison de Soieries Bianchini-Férier ou Brochier (qui a racheté Bianchini-Férier en 2002) qui l'ont créé à la demande de la Maison Abraham ?
En vous remerciant.
cdt.
Réponse du Guichet
Le lamé et le lamé-or ne sont pas des inventions de la maison Brochier, mais une technique ancienne affinée par les soyeux lyonnais au XXème siècle. Mais Brochier s'est distingué avec son "lamé des poètes", lamé-or léger et drapé créé sur mesure pour Yves Saint Laurent et immortalisé dans la robe "Cléopâtre" de 1990.
Bonjour,
Le lamé ni le lamé-or ne sont des inventions de la maison Brochier. Cette technique qui implique de tricoter ou tisser avec des fils métalliques en or et parfois en argent, serait antérieure à la collaboration entre l'entreprise de soierie lyonnaise et le célèbre couturier Yves Saint Laurent. Le lamé moderne, confectionné pour donner de l'éclat aux vêtements, aurait été élaboré au début du XXème avant d'être repris par les créateurs de mode et le cinéma hollywoodien.
Toutefois, il existe bien une singularité au "lamé-or" développé par la maison Brochier, parfois surnommé avec grâce "lamé des poètes". Admirée pour sa finesse et son éclat cette prouesse technologique a fait la renommée de l'industrie lyonnaise dans le monde de la haute couture. Mais Brochier, au même titre qu'Abraham, n'étaient pas les seuls ateliers lyonnais à collaborer avec les géants de la mode comme Saint-Laurent, Dior ou Pierre Cardin. C'est tout un écosystème industriel, une tradition, un savoir-faire, qui prend racine dans la soierie lyonnaise, qui sont ici valorisés.
Lamé-Lamée :
A. − [En parlant d'un tissu] Qui est orné de fines lames (d'or, d'argent, etc.), qui est tissé avec des fils de métal ou de matière synthétique lui conférant un aspect scintillant.
B. − [En parlant d'un objet quelconque] Garni de bandes de métal destinées à orner, à renforcer.
Source : Lamé.ée - CNRTL
C'est donc une industrie textile axée sur l'invention qui est récompensée en investissant les grands podiums de la mode. Le lamé or s'inscrit dans une longue tradition de nouveaux matériaux et textiles développés dans le bassin lyonnais. S'appuyant sur le savoir-faire de ses fournisseurs, Saint Laurent aurait demandé à Brochier d'affiner sa technique pour réaliser un lamé plus "léger et drapé". Celui-ci est alors confectionné sur-mesure pour le couturier :
A partir des années 1950, les fournisseurs lyonnais développent une industrie de l'innovation technologique, créant de nouveaux matériaux et textiles. Parmi eux, la cigaline, un tissu fait à partir de fibres de nylon, développé après la Seconde Guerre mondiale qui avait popularisé le nylon, notamment avec l'importation de bas en nylon depuis les États-Unis. La cigaline est une étoffe aussi fine et transparente que la mousseline de soie, mais en étant plus rigide et en ayant un mouvement.
Expérimenter avec ces nouveaux matériaux est presque devenu la marque de fabrique de certaines des collections d'Yves Saint Laurent. Par exemple, il demande à la maison Brochier de faire un lamé or plus léger et drapé. Brochier réalise alors un lamé or métallo-plastique, appelé le murex, qui donne l'illusion du lamé tout en étant beaucoup plus souple. C'est un tissu créé spécifiquement pour Saint Laurent, et qu'on retrouve dans toutes les collections haute couture et prêt-â-porter.
Source : Comment les soieries lyonnaises ont façonné le style d'Yves Saint Laurent dans Affaire en cours sur France Culture (2021).
La meilleure expression de ce savoir-faire, est la célèbre robe dite "Cléopâtre" inspirée du cinéma hollywoodien, comme celle portée par Élisabeth Taylor dans le film Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz.
On y découvre des dizaines de silhouettes issues des collections du musée Yves Saint Laurent. Il y a la mousseline qu’il trouvait « légère comme une plume » et qui lui inspira treize robes, chacune d’une couleur différente, lors de sa dernière collection en 2002. Mais aussi le lamé or, une performance technique mise au point par la maison lyonnaise Brochier qui lui fera imaginer la robe dite « Cléopâtre » en 1990.
Source : Yves Saint Laurent, l’art et la matière - Le Nouvel Obs (2020).
Yves Saint Laurent avait des idées très précises sur ce qu’il voulait et comment il voulait définir ses futurs tissus. De ces échanges privilégiés nait un lamé or Brochier soieries, le « lamé du poète », dont l’éclat incroyable rappelle les robes en hommage au cinéma hollywoodien.
Les fils métalloplastiques en forme de lamelles or sont tissés en double face sur une base de satin noir. Le tombé est fluide et prend la lumière de façon fantastique. Yves Saint Laurent n’aura de cesse d’utiliser ce tissu mis en éclat par sa robe iconique dite « Cléopâtre » en 1990.
Source : La robe Cléopâtre de Yves Saint Laurent et son lamé or Brochier Soieries - Brochier soieries (2023)
Cédric Brochier, PDG des soieries Brochier revenait en 2019 pour le journal Le Progrès, sur les prouesses techniques qui ont permis son élaboration :
Cedric Brochier, PDG des soieries Brochier : Chez certains, il prenait les basiques ; avec mon père, il développait des créations, comme le lamé or . Nos ateliers réalisaient différents types de lamé, les vêtements liturgiques qui étaient majoritairement produits à Lyon en utilisaient beaucoup. Mais ce tissu en fil d’or était très lourd. Pour le rendre plus léger et portable, il a fallu réfléchir à une technologie permettant de rendre l’effet du lamé par une feuille métalloplastique sur une base de soie noire. Elle a un tombé fluide, elle présente l’avantage de ne pas s’oxyder et de prendre la lumière d’une façon fantastique.
Source : Que sont devenus les fournisseurs lyonnais d’Yves Saint-Laurent ? Focus sur la Maison Brochier à Lyon - Le Progrès (2019)
Afin de mieux connaître la place occupée par les entreprises Abraham et Brochier dans l'œuvre d'Yves Saint-Laurent, nous vous suggérons de lire l'ouvrage "Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture à Lyon". Nous nous permettons de vous retranscrire ce passage qui délimite bien les apports de chacune et qui est aussi révélateur de la vitalité de l'industrie textile à Lyon. La maison Brochier y est de nouveau créditée seule pour sa réinterprétation majestueuse du lamé or, qui incarne à lui seul toute une époque.
Lyon est connu pour ses innovations technologiques en matière de création textile. Les grands couturiers et les converteurs n'ont eu de cesse d'aller chercher des fournisseurs lyonnais des tissus permettant de diversifier leur collection. Dans les années 1960, des maisons comme Abraham ou Brochier apportent à leur catalogue des textiles mélangés, composés de fibres synthétiques, alors synonymes de progrès et d'avancées technologiques. Ainsi des façonnés sont tissés avec des ajouts de Lurex, lamés de fils métalloplastiques, remplaçant le lamé traditionnel. Des fils de rayonne viscose, d'acétate ou encore de polyester sont mêlés aux fils de soie, sur différents métiers à tisser, parfois anciens, comme le métier mécanique Jacquard. Jouant des propriétés de ces matières, ces textiles gagnent en légèreté, devenant plus fluides, plus brillants et plus robustes. Émergent alors de nouveaux savoir-faire propres aux soyeux lyonnais.
La maison Abraham fait office de pionnier dans ce développement de nouvelles matières. C'est l'une des raisons pour lesquelles Yves Saint Laurent va très tôt développer une relation de confiance et de complicité avec cette maison dirigée par Gustav Zumsteg. Dans les années 1980, les pannes de velours connaissent une transformation grâce à l'utilisation du polyester. Les poils du velours sont remplacés par des lamelles métalloplastiques, tissées selon le décor et la mise en carte, sur un fond de soie. Yves Saint Laurent choisit pour ses fourreaux de la collection automne-hiver 1986 une série de tissus réalisés par Pernet Velours pour Abraham qui permettent de jouer sur des effets de motifs irisés, dorés ou argentés. Pour choisir ses tissus, le couturier établit sa sélection à partir des robracs envoyés par les fournisseurs ou dans des cahiers qui regroupent les nuances des coloris proposées, traitées en positif ou en négatif. Ces cahiers témoignent des étapes de sélection entre le fournisseur et le couturier.
(...)
L'effet "chiné à la branche" est également une autre innovation développée par les Lyonnais, entre autres pour Abraham. Pour donner l'illusion du véritable chiné à la branche du XVIIIème siècle, la chaîne du premier tissage, réalisé avec une trame provisoire, est préalablement imprimée. Dans un second temps, on soustrait la trame provisoire de ce premier tissé placé à l'arrière du métier. Enfin, on installe la chaîne imprimée pour réaliser le tissage définitif.
(...)
Le lamé or, développé par la maison Brochier, relève d'une prouesse technique complexe dont l'éclat évoque les robes en hommage au cinéma hollywoodien et aux actrices des années 1950, comme Marilyne Monroe. Ainsi, ces lamées fluides et légers, travaillés par les ateliers en drapés, subliment la femme qui les revêt. Le scintillement du lamé or ou argent rappelle également l'esprit de fête et le faste de la mode disco de la fin des années 1970.
Source : Yves Saint Laurent, les coulisses de la haute couture à Lyon (LIBEL, 2019) (p.127-128)
Parmi les grands noms de la soierie et collaborateurs du monde de la haute couture à cette époque, nous pouvons également citer les maisons Ducharne (1920-1960), Condurier-Fructus-Decher (1896-1978) ou Dognin (1805-1985), Beaux-Valette (1935-) Bouton-Renaud (1865-) etc.
Pour aller plus loin, n’hésitez pas à parcourir les ouvrages suivants :
- Gold : les ors d'Yves Saint Laurent : [exposition, Paris, Musée Yves Saint Laurent,14 octobre 2022 - 14 mai 2023] / direction d'ouvrage Elsa Janssen (Gallimard, 2022)
- YSL abécédaire : vie, mode et inspirations d'Yves Saint Laurent / sous la direction de Martina Mondadori et Stephan Janson (Rizzoli, 2022)
- Juste un bout de siècle / Jean Brochier (Marmande, réédition 2023)
- Yves Saint Laurent aux musées (Découverte Gallimard, 2022)
Bonne journée.
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Pourquoi les sous-vêtements hommes/femmes se différencient-ils...
Reines : l’art du drag à la française