Question d'origine :
Bonjour,
Le Japon connaît une dénatalité supérieure à la notre mais, sauf erreur, le japon refuse toute immigration. Comment le pays résout la baisse de main d'œuvre ? dans les emplois sociaux, infirmières, aides ménagères ? Dans les emplois industriels ? dans la recherche ? Dans les commerces ? Dans l'artisanat ? Dans la recherche de conjoint ?
Est-ce que le PIB par habitant a diminué ? Est-ce que la rareté a fait monter les salaires ? Est-ce que beaucoup de communes rurales disparaissent ?
Quel est le problème le plus grave ?
Merci de votre réponse.
Bonne journée.
Bien cordialement
Merci de votre
Réponse du Guichet
En juin 2024, le ministère japonais de la santé et du travail a rendu public le niveau de l’indice de fécondité au Japon, soit 1,20 enfant par femme, le plus bas jamais enregistré.
Une des solutions à cette situation démographique, particulièrement intense en dehors des grandes villes, viendrait de l’immigration : le pays a assoupli ses règles migratoires sur une ligne de crête entre nécessité démographique et économique d’une part, et résistance politique et culturelle, d’autre part.
Pour combler la pénurie de main-d’œuvre, plusieurs pistes sont envisagées par le gouvernement japonais comme la contribution accrue des femmes et des personnes âgées travaillant au-delà de leur âge de retraite et le recours massif aux nouvelles technologies basées notamment sur l’intelligence artificielle.
L'économie japonaise semble résister, malgré une progression du revenu des ménages moins dynamique début 2025 qu’en 2024, des salaires nominaux par tête qui n’ont pas progressé aussi vite qu’en 2024.
La recherche d'un conjoint au Japon est devenue une activité structurée et proactive appelée "Konkatsu". Certains analystes déplorent une pensée passéiste et conservatrice de la société, mauvaise élève en terme de parité et peu compatible avec les aspirations des femmes japonaises.
Bonjour,
Le Japon connaît une dénatalité beaucoup plus importante que la France, bien que les deux pays soient passés sous le seuil de renouvellement des générations fixé à 2,05 enfants par femme. Le premier connaît un indice de fécondité de 1,20 (en 2024) tandis que pour la France, l'indice de fécondité s'établit à 1,56 enfant par femme (en 2025).
Nous vous invitons à consulter le bilan démographique 2025 pour la France de l'INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques) :
En 2025, 645 000 bébés sont nés en France. C’est 2,1 % de moins qu’en 2024 et 24 % de moins qu’en 2010, année du dernier point haut des naissances. L’indicateur conjoncturel de fécondité poursuit sa baisse : après 1,61 en 2024, il s’établit à 1,56 enfant par femme en 2025 ; c’est le niveau le plus faible depuis la fin de la Première Guerre mondiale.
Concernant le Japon, nous vous invitons à lire l'article académique du sociologue Seiichi Kitayama, publié en 2025 dans la revue Population et Avenir 774(4), 17-197 et intitulé Le Japon face à son dépeuplement. En voici quelques extraits :
En juin 2024, le ministère japonais de la santé et du travail a rendu public le niveau de l’indice de fécondité au Japon, soit 1,20 enfant par femme, le plus bas jamais enregistré, un chiffre nettement moins élevé que celui de la France métropolitaine (1,59 en 2024), mais supérieur à celui de la Corée du Sud (0,72), qui a l’indice le plus faible du monde [2].
Source : Kitayama, Seiichi (2025). Le Japon face à son dépeuplement. Population & Avenir, 774(4), 17-19.
L'article sus-cité aborde la question de l'immigration dans un chapitre intitulé "Et l'immigration ?" où le sociologue évoque une opinion publique majoritairement défavorable à l'heure actuelle à la solution de l'immigration refusée officiellement :
Actuellement, le déclin de la population active est partiellement compensé par la contribution accrue des femmes et des personnes âgées travaillant au-delà de leur âge de retraite. Dans une situation démographique aussi défavorable que celle du Japon, comment parer au manque de main-d’œuvre ? Une des solutions viendrait de l’immigration. En effet, déjà certains postes de travail sont occupés par des personnes non Japonaises. Mais cette solution est refusée par les Japonais, du moins officiellement.
Concernant le débat sur l’appel à la main-d’œuvre immigrée, l’exemple des pays européens et des difficultés d’intégration rencontrées s’avère dissuasif. L’opinion publique y est donc majoritairement défavorable à l’heure actuelle pour des raisons de cohésion nationale.
Ainsi, pour l’avenir du Japon, la situation peut être considérée comme dramatique. Tant que le pays restera englué dans une pensée passéiste ou nostalgique ou masculiniste de la société, incompatible avec les aspirations des femmes japonaises, le futur démographique du Japon sera sans solution, c’est-à-dire sans enfant.
À Montréal, j’ai rencontré, il y une vingtaine d’années, une sociologue québécoise, Mme Francine Descarries, professeure à l’UQAM : en parlant de l’avenir du Québec connaissant, comme le Japon, un hiver démographique, elle m’a déclaré : « une société sans un projet d’avenir valable n’aura aucun enfant ».
Source : Kitayama, Seiichi (2025). Le Japon face à son dépeuplement. Population & Avenir, 774(4), 17-19.
Concernant le dépeuplement des communes rurales, Seiichi Kitayama souligne "que le dépeuplement au Japon est et sera particulièrement intense en dehors des grandes villes. En effet, la baisse démographique n’affecte guère les grandes villes, pour le moment, qui continuent de croître, grâce à l’arrivée régulière de personnes, dont beaucoup de jeunes quittant des petites villes et des villages. Ces derniers vieillissent [4] et se vident peu à peu, irrévocablement, en laissant des champs et des rizières en état de friche, défigurant ainsi un paysage auparavant si beau, si reposant, parce qu’alors bien entretenu" (Source : ibid.).
Le journaliste britannique Rupert Wingfield-Hayes, correspondant de la BBC à Tokyo, a publié un article au titre choc le 20 janvier 2023 "Japan was the future but it's stuck in the past" [Le Japon était l’avenir, mais il est prisonnier de son passé], dans lequel il met l'accent sur la vieillesse de la population japonaise et son hostilité envers l'immigration :
A third of Japanese people are over 60, making Japan home to the oldest population in the world, after tiny Monaco. It is recording fewer births than ever before. By 2050, it could lose a fifth of its current population.
Yet its hostility to immigration has not wavered. Only about 3% of Japan's population is foreign-born, compared to 15% in the UK. In Europe and America, right-wing movements point to it as a shining example of racial purity and social harmony.
Traduction Google[Un tiers des Japonais ont plus de 60 ans, ce qui fait du Japon le pays le plus âgé au monde après Monaco. Le taux de natalité y est plus bas que jamais. D'ici 2050, sa population pourrait diminuer d'un cinquième.
Pourtant, son hostilité envers l'immigration reste intacte. Seuls 3 % environ de la population japonaise sont nés à l'étranger, contre 15 % au Royaume-Uni. En Europe et en Amérique, les mouvements d'extrême droite le présentent comme un modèle de pureté raciale et d'harmonie sociale.]
Source : Japan was the future but it's stuck in the past (BBC, 20 janvier 2023).
L'article sus-cité constate l'état d'essoufflement de l'économie japonaise :
America and Europe once feared the Japanese economic juggernaut much the same way they fear China's growing economic might today. But the Japan the world expected never arrived. In the late 1980s, Japanese people were richer than Americans. Now they earn less than Britons.
For decades Japan has been struggling with a sluggish economy, held back by a deep resistance to change and a stubborn attachment to the past. Now, its population is both ageing and shrinking.
Japan is stuck.
Traduction Google[L'Amérique et l'Europe craignaient autrefois la puissance économique japonaise, tout comme elles craignent aujourd'hui la montée en puissance de la Chine. Mais le Japon que le monde attendait n'a jamais vu le jour. À la fin des années 1980, les Japonais étaient plus riches que les Américains. Aujourd'hui, ils gagnent moins que les Britanniques.
Depuis des décennies, le Japon peine à se développer économiquement, freiné par une profonde résistance au changement et un attachement tenace au passé. Aujourd'hui, sa population vieillit et diminue.
Le Japon est bloqué.]
Source : Japan was the future but it's stuck in the past (BBC, 20 janvier 2023).
Comment le Japon résout-il la baisse de main d'œuvre dans les différents secteurs d'emploi et quelle est la répercussion sur le PIB et les salaires ?
Selon le sociologue Seiichi Kitayama, "le déclin de la population active est partiellement compensé par la contribution accrue des femmes [9] et des personnes âgées travaillant au-delà de leur âge de retraite" (Source : ibid.).
Dans un autre article de 2025, Effondrement démographique au Japon, une situation dramatique ?, le sociologue énonce d'autres pistes envisagées par le Japon pour combler la pénurie de main-d’œuvre :
Le monde économique, avec l’accord du gouvernement, semble envisager sérieusement le recours massif aux nouvelles technologies, basées notamment sur l’intelligence artificielle. C’est un sujet majeur dont le traitement dépasserait le cadre de cet article.
Enfin, pour financer des mesures de lutte contre la baisse de la fécondité, il est question de repousser l’âge de la retraite à 70 ans, et le montant des retraites est constamment mis en balance, à budget équivalent, avec une priorité financière accordée aux jeunes générations.
Les données sur le PIB au Japon sont consultables sur le site du Fonds Monétaire International qui publie les perspectives économiques de 2026. Le PIB par habitant (PPA), qui reflète le pouvoir d'achat réel des japonais, est de 59,1 mille dollars. A ce sujet nous vous orientons vers l'article académique suivant qui constate que l'économie japonaise a résisté au premier semestre 2025, malgré une progression du revenu des ménages moins dynamique début 2025 qu’en 2024, des salaires nominaux par tête qui n’ont pas progressé aussi vite qu’en 2024 : Sabine Le Bayon. Japon : la croissance résiste malgré l’inflation. Revue de l’OFCE, 2025, Perspectives économiques 2025-2026 (191), pp.141-148.
Dans un contexte de vieillissement de la population, la recherche d'un conjoint au Japon est devenue une activité structurée et proactive appelée Konkatsu (contraction de Kekkon Katsudo, ou "activités de chasse au mariage") :
Une enquête sur l’amour et le mariage menée auprès de jeunes japonais qui ont eu 20 ans au cours de l’année précédant la Journée de la majorité, célébrée le 12 janvier 2026, révèle que 55,5 % d’entre eux « recherchent activement un partenaire du sexe opposé ». Cette enquête en ligne a été réalisée en novembre 2025 par le service de rencontres matrimoniales O-net, qui a recueilli 274 réponses (157 hommes et 117 femmes).
Source : Les jeunes Japonais en recherche proactive de l’amour (Portail Nippon.com, 14 février 2026).
Pourtant, le sociologue Seiichi Kitayama dans Effondrement démographique au Japon, une situation dramatique ?, pointe le recul de l’âge au mariage et donc de l’âge à la maternité, voire l'augmentation d'absence de mariage :
Les principales raisons avancées par des experts en la matière tiennent au recul de l’âge au mariage et donc de l’âge à la maternité, voire à l’absence de mariage (graphique 3). [...]
Même si les difficultés financières, en particulier la faiblesse des salaires, sont souvent invoquées par les jeunes Japonais pour expliquer les raisons du déclin démographique, il faudrait aussi explorer d’autres pistes. À commencer par ce premier témoignage, issu du journal Tokyo Shinbun, du 25 octobre 2024 [9], qui donne la parole à une jeune femme expliquant pourquoi il est impossible pour elle d’envisager un mariage et d’avoir des enfants un jour. Selon elle, ce sont les longues heures passées au travail qui entraînent une baisse de la natalité, et elle se demande pourquoi ce sujet ne figure pas au centre des débats électoraux. [...]
Effectivement, on peut noter que le Japon fait figure de mauvais élève en matière de parité et que la politique y reste l’apanage des hommes (90 % d’hommes actuellement à la chambre basse du Parlement). [...]
En attendant un miracle qui n’arrive pas, on pousse les jeunes au mariage puisque, au Japon, tout le monde est persuadé que son recul constitue la cause principale de la baisse de la fécondité. On retombe donc toujours sur cette question du mariage. Or, il faudrait plutôt se demander plus sérieusement pourquoi les jeunes, surtout les jeunes Japonaises, ne veulent pas se marier ? On peut souligner que, sur ce plan, les hommes japonais sont plus conservateurs que les femmes et qu’ils n’arrivent pas à comprendre pourquoi celles-ci sont de moins en moins attirées par le mariage.
En guise de conclusion, nous vous orientons vers l'article de Duhamel, D. (2025) "Face au vieillissement extrême : le Japon. Constructif, nº 71(2), 74-80", qui relativise la problématique du vieillissement du Japon :
Première nation à connaître une fécondité durablement basse, le Japon est aujourd’hui le pays le plus vieux du monde. Son cas montre que le vieillissement n’est pas forcément une plaie mortelle. C’est une évolution universelle que l’archipel surmonte à sa manière. La perspective japonaise dessine par ailleurs un futur paradoxal où les sociétés ne vieillissent plus.
Voici d'autres extraits saillants :
De tous les pays du monde, le Japon est le premier à être entré dans sa seconde transition démographique, caractérisée par une fécondité durablement sous le seuil de remplacement des générations. Passée sous le niveau de 2,1 enfants par femme il y a plus d’un demi-siècle, la fécondité japonaise est même coincée dans un « piège de faible fécondité », avec un indice conjoncturel de fécondité au-dessous de 1,5 depuis 1993. Les Japonais ont un mot pour cette situation indésirable : Shoshi-ka, la sous-natalité. Le vieillissement est le corollaire inévitable de cette évolution. [...]
Si la fécondité japonaise n’est pas la plus basse du monde (1,2 enfant par femme, contre 0,74 pour la Corée du Sud), le fait qu’elle soit sous 1,5 depuis si longtemps induit des effets cumulatifs puissants. Il y a aujourd’hui près de deux fois plus de femmes de 50 ans que de filles de 5 ans. Si bien que la pyramide des âges japonaise n’a de pyramide que le nom et ressemble davantage à un cercueil. [...]
Historiquement réticent à l’immigration, le Japon encaisse de plein fouet son déficit naturel. Le pays a assoupli, depuis, ses règles migratoires, sur une ligne de crête entre nécessité démographique et économique, d’une part, et résistance politique et culturelle, d’autre part. Il demeure qu’en 2025 il devrait y avoir au Japon deux décès pour une naissance. [...]
Le poids du vieillissement y est atténué par une population de personnes de plus de 65 ans en bonne santé qui participe davantage au monde du travail. En revanche, la réticence à l’immigration et, surtout, la résilience de structures patriarcales traditionnelles grèvent la fécondité du pays et amplifient son vieillissement « par le bas ». [...]
Au premier regard, il semble que les performances économiques nippones soient décevantes. En trente ans (depuis 1995), le PIB japonais a perdu près de 25 % (contre + 91 % pour la France et + 2 400 % pour la Chine [6]). Une autre façon d’appréhender le déclin économique japonais est de comprendre que le PIB nippon représentait 73 % du PIB américain en 1995 et seulement 15 % en 2023. [...]
Pourtant, le Japon a plutôt bien surmonté sa crise démographique actuelle, et la plupart des choses qu’il a réussi à faire seront difficiles à reproduire par d’autres pays. En effet, le Japon a contourné certains des problèmes liés à la diminution de la population en âge de travailler en combinant des investissements importants dans l’automatisation, de vigoureux investissements directs à l’étranger et, surtout, un taux de participation élevé de sa population âgée.
Et de conclure sur une note optimiste pour le Japon :
Alors qu’entre 2025 et 2100 le Japon ne bougera pas, la France vieillira modérément (1,4), la Chine, trois fois plus que la France (4,2), et les pays émergents seront ceux qui vieilliront le plus vite (ici l’Inde et l’Iran).
L’effet Dorian Gray exprime l’idée que le vieillissement est invisible aux yeux de la sagesse conventionnelle. Parce qu’il est à venir, nous le plaçons au mauvais endroit. Si, au Japon, les toits des temples ne sont pas en or massif, comme Marco Polo pouvait l’évoquer, le vieillissement n’est pas non plus la plaie mortelle que l’on se représente, et s’il y a quelque chose d’extrême à propos du vieillissement japonais, c’est qu’il est quasiment accompli.
Source : Duhamel, D. (2025) "Face au vieillissement extrême : le Japon. Constructif, nº 71(2), 74-80".
Sur Cairn (accessible avec un abonnement à la Bibliothèque Diderot de Lyon), d'autres articles sauront vous intéresser comme :
Le Japon aujourd'hui La puissance d'innover. (2006). Cités, (27) ;
Véron, J. (2008). Le Japon face au déclin annoncé de sa population. Population & Sociétés, 449(9), 1-4.
Sources complémentaires, issues de nos collections :
Face à l'incertitude : le Japon, laboratoire de l'imprévisible / Karoline Postel-Vinay, 2026 ;
Le Japon en 100 questions [Livre] : un modèle en déclin ? / Valérie Niquet, 2025 ;
Japon [Livre] : la face cachée de la perfection / Karyn Nishimura-Poupée, 2023 :
Vieillissement et déprise urbaine au Japon [Livre] : les nouveaux défis de l'aménagement / Commissariat général à l'égalité des territoires ; sous la direction de Natacha Aveline-Dubach, 2015.
Bien à vous
Le passé ne s’invente pas