À quel moment de l'histoire de l'humanité les gens étaient-ils en meilleure santé ?
Question d'origine :
Bonjour !
À quel moment de l'histoire de l'humanité les gens étaient-ils en meilleure santé ?
Merciiii
Réponse du Guichet
Au regard de l’historiographie récente et des données de la bioarchéologie, il est impossible de désigner une époque unique comme étant le sommet de la santé humaine. La réponse dépend du curseur que l'on choisit : vigueur physique, bien-être mental, absence d'épidémies ou de maladies dégénératives, longévité etc.
Après avoir posé les bases du concept de santé, de son champ d'études interdisciplinaire et des indicateurs pertinents pour l'analyser, nous vous proposerons des réferences bibliographiques permettant d'appréhender l'histoire de la santé, de la préhistoire à aujourd'hui.
Les historiens de la santé, comme Patrice Bourdelais ou Bernardino Fantini, s'accordent aujourd'hui sur l'idée qu'il n'y a pas de progression linéaire vers une meilleure santé, mais une série de compensations et d'équilibres instables : chaque époque produirait sa propre pathocénose.
Bonjour,
Vous vous demandez à quel moment de l'histoire de l'humanité les gens étaient en meilleure santé.
La santé, un concept élargi
Le CNTRL (Centre national de ressources textuelles et lexicales) donne l'acception première puis métonymique du mot santé, pouvant être employé comme "l'état physiologique normal de l'organisme d'un être vivant, en particulier d'un être humain qui fonctionne harmonieusement, régulièrement, dont aucune fonction vitale n'est atteinte, indépendamment d'anomalies ou d'infirmités dont le sujet peut être affecté" ou comme "Vigueur, force, plénitude physique de celui qui est sain".
Le préambule de la Constitution de l’OMS donne de la santé une définition plus globale qui inclut le bien-être physique, mental et social, à côté de l'absence de maladie ou d'"infirmité".
« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »
Source : Questions fréquentes (Organisation Mondiale de la Santé).
Notons que le terme "infirmité", qui questionne la notion de validisme, est mis en perspective dans l'étude suivante de Claude Hamonet, pour le situer au sein d'une évolution lexicologique où le terme handicap puis "en situation de handicap" vont progressivement supplanter le terme "infirme". Cette évolution, dans laquelle les milieux associatifs et des milieux professionnels spécialisés ont joué un rôle déterminant,
met en évidence
le fait que ce sont le cadre de vie et l’organisation sociale, du fait de contraintes incompatibles avec les capacités restreintes d’une partie croissante de la population, qui créent le handicap. Elle convient à toutes les formes de limitations fonctionnelles : physiques, sensorielles, mentales et psychiques ;
et met l'accent :
sur la nécessaire évolution d’un environnement physique et humain handicapant et sur le fait qu’il n’est pas nécessaire d’être “ infirme ” (ou “ déficient ” selon une nouvelle terminologie aussi stigmatisante que l’ancienne) pour être en situation de handicap ou de pénibilité. Ainsi les petits enfants, en poussette ou non, les personnes, lourdement chargées, sont en situation de handicap pour prendre le métro parisien. Le concept de situation de handicap a aussi pour avantage de ne plus faire de distinction ségrégationniste entre les valides et les “ autres ”.
Hamonet, C. (2006). De l'infirme à la personne en situation de handicap. Les personnes handicapées (p. 3-10). Presses Universitaires de France.
La santé, un champ d'étude interdisciplinaire et évolutif
Ces différentes acceptions étant posées, l'historiographie et l'épistémologie de la santé ont évolué au cours des siècles, comme l'analyse Alexandre Klein, historien et philosophe des sciences à l'Université d’Ottawa, spécialisé dans l’étude des discours et des pratiques de santé à l’époque contemporaine.
Son article L’histoire de la santé : le renouveau interdisciplinaire de l’historiographie médicale francophone (2026, in Revue d'histoire de l'Université de Sherbrooke) retrace l’histoire de l’histoire médicale francophone en présentant les modèles historiographiques qui se sont développés au cours du XXe siècle, puis étudie les enjeux épistémologiques de cette évolution, pour enfin défendre une conception globale et inclusive de l’histoire de la santé et insister sur l’importance de sa reconnaissance disciplinaire et institutionnelle.
Sur le plan historiographique, les courants philosophiques, comme la tradition rousseauiste du XVIIIe siècle et le courant progressiste du XIXe siècle, ont respectivement idéalisé le Paléolithique pour critiquer la modernité, puis vu le passé comme une période de misère absolue. La remise en question du "Paradoxe d'Osteological" peut aussi conduire à mal interpréter la question de l'occurrence d'une maladie, et ainsi engendrer des affirmations hâtives selon lesquelles certaines maladies étaient rares, voire inexistantes, dans l'Antiquité.
Sur le plan épistémologique, la révolution de la paléopathologie et de l'ADNa donne de nouveaux outils et de nouvelles perspectives : elle permet désormais d'identifier des agents pathogènes (peste, tuberculose) dans des restes humains là où l'os ne montrait rien. Les isotopes stables permettent de reconstruire précisément le régime alimentaire : on a découvert ainsi que certains chasseurs-cueilleurs souffraient de famines saisonnières chroniques.
Enfin, n'oublions pas le concept de géopolitique mondiale de la santé qui met en évidence les inégalités sanitaires au niveau mondial, particulièrement marquées entre les pays du Nord et ceux du Sud global, révélant de profondes disparités dans l’accès aux soins, dans les capacités de prévention, et dans les investissements publics en santé :
En 2025, par exemple, l’espérance de vie au Nigeria avoisine 54 ans, contre 85 ans au Japon, illustrant l’efficacité comparée des systèmes de santé. Le tout est souvent aggravé par des conflits armés persistants et des crises environnementales – liées au dérèglement climatique ou à diverses effractions des limites planétaires –, renforçant les fractures Nord-Sud et exacerbant les tensions géopolitiques.
Source : Encyclopédie Universalis.
Comprendre l'évolution de la santé humaine sur des territoires donnés et dans le temps, grâce à l'analyse des causes des décès
Tous les critères précédemment cités (définition étendue du concept de santé, évolutions historiographiques et épistémologiques, prise en compte des inégalités sanitaires au niveau mondial) amènent à étudier l'évolution de la santé humaine de façon interdisciplinaire, en analysant les causes des décès et non pas seulement les données sur l'espérance de vie.
Philippe Charlier dans son article Mourir, mais pas trop vite : analyse de l’évolution de l’espérance de vie, dénonce les idées fausses en paléodémographie :
Ce sont surtout les causes de décès qui reflètent l’évolution de la société. [...]
On lit souvent des inepties telles que « mourir à 40 ans, sous Louis XIV, c’est un bel âge ! »… C’est aller un peu vite en besogne et croire – de façon erronée – qu’aucune personne âgée, ou presque, ne survivait dans les périodes anciennes.
L’erreur est en effet grossière. Avant l’apparition des vaccins (période pré-jennérienne) et des antibiotiques (1945), la mortalité infantile faisait des ravages et provoquait des coupes sombres démographiques : on a pu compter, avant l’époque contemporaine, 40, voire 60 % de décès avant l’âge de trois ans, liés quasi exclusivement à des maladies infectieuses (diarrhée fébrile, le plus souvent, provoquant une déshydratation aiguë et/ou des troubles hydroélectrolytiques fatals).
De facto, l’espérance de vie à la naissance apparaît mathématiquement grevée, avec des chiffres aux alentours de 25 ou 30 ans. Mais une fois que l’individu avait passé ses trois premières années de vie, donc avait survécu au péril infectieux du très jeune enfant, son espérance de vie remontait de façon significative, avec la possibilité d’atteindre des âges au décès de 60, 70, 80, voire 90 ans ! Néanmoins, bien entendu, les guerres (pour les hommes), les grossesses et accouchements (pour les femmes) et les épidémies (pour tout le monde) étaient à même de faire de nouvelles coupes claires démographiques et donc de minorer cette espérance de vie. [...]
L’histoire de la mort est trop souvent racontée sous l’angle (un peu obtus ?) des chiffres, comme si l’on pouvait comprendre et décrire une société à travers sa seule espérance de vie à la naissance. Or ce chiffre, souvent brandi pour souligner la précarité des vies anciennes, masque une réalité beaucoup plus nuancée. La question n’est donc pas seulement « quand meurt-on ? » mais « de quoi meurt-on ? ». Les grandes catégories de cause de décès reflètent les vulnérabilités d’une société donnée : si les maladies infectieuses et les carences nutritionnelles constituent la principale cause de décès (cumulée à la mortalité obstétricale pour les femmes), le XIXe siècle voit l’émergence de maladies chroniques liées à l’âge (cancers, pathologies cardiovasculaires, démences) et témoigne d’un changement radical : la mort devient moins brutale, plus lente, souvent médicalisée. Abdel Omran a bien décrit cette transition épidémiologique mais aussi démographique et sanitaire, un basculement d’un régime dominé par les maladies infectieuses vers un régime où les maladies dégénératives prennent le relais.2
Source : Mourir, mais pas trop vite : analyse de l’évolution de l’espérance de vie / Philippe Charlier, in La Revue du Praticien, publié en 2025.
Selon France Meslé, directrice de recherche émérite à l’Ined, la mortalité est un indicateur clé de l’état de santé d’une population, comme elle l'exprime dans son article Que cache l’évolution de l’espérance de vie depuis deux siècles ? publié sur le site de l'INED (Institut national d'études démographiques). L'autrice analyse les évolutions de l'état de santé, en développant notamment un outil d'analyse des causes des décès, appliqué à différents pays européens, aux USA et au Japon :
Dans les pays disposant d’un état civil complet et fiable, le suivi des progrès (ou reculs) de l’espérance de vie est le moyen le plus simple d’évaluer l’état de santé d’une population et des différents groupes qui la composent. L’étude des causes de décès permet de préciser les ressorts de ces évolutions. Bien sûr ces données sur la mortalité doivent être complétées par des enquêtes permettant de mieux cerner la fréquence des maladies et des incapacités.
De longue date, je me suis intéressée à l’évolution des causes de décès en France et dans différents pays européens. Suivre cette évolution sur une longue période n’est pas chose facile. En effet pour établir une statistique des causes de décès, il faut classer la cause déclarée par le médecin dans une nomenclature, la Classification internationale des maladies. Cette dernière est régulièrement révisée pour tenir compte des progrès des connaissances médicales. Toutefois ces révisions introduisent des ruptures dans les séries qui compliquent l’analyse des évolutions. Nous avons à l’Ined développé une méthode de reconstruction de séries cohérentes de décès par cause et l’avons appliqué à différents pays européens, aux USA et au Japon. Ces séries sont disponibles en ligne. [...]
Source : Que cache l’évolution de l’espérance de vie depuis deux siècles ? publié sur le site de l'INED, par France Meslé.
La santé à travers les âges, une véritable archéologie de la santé
1/ La préhistoire
Les recherches récentes en archéobiologie permettent d'adopter aujourd'hui une vision beaucoup plus nuancée sur l'idée d'un "paradis paléolithique" opposé à un "enfer néolithique". En effet, un chasseur-cueilleur pouvait mourir d'une infection bénigne en trois jours, qui ne touchait pas l'os. Ainsi le squelette apparaît "sain" à l'examen archéologique, alors qu'il est mort d'une pathologie que le Néolithique (puis la modernité) aurait pu soigner.
Nous vous invitons à lire sur le sujet de la santé au Paléolithique et au Néolithique :
Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'histoire [Livre] : quand on inventa l'agriculture, la guerre et les chefs / Jean-Paul Demoule, 2019 ;
L'étude de l'Inrap (Institut national de la recherche archéologique préventive) Impacts sanitaires de la transition néolithique (2016) qui donne une vision nuancée du Néolithique : d'un côté une forte croissance démographique et une meilleure sécurité alimentaire, et de l'autre une proto-urbanisation, une promiscuité homme-animal, l'émergence de conflits augmentant les risques sanitaires.
L'ouvrage Archéologie de la santé, anthropologie du soin de Froment, A. et Guy, H. (dir.) (2019), chez la Découverte, adopte une approche archéologique et anthropologique pour retracer de la préhistoire, à l'époque contemporaine, la manière dont les groupes humains ont appréhendé la maladie, le handicap et le soin. Cet ouvrage met notamment l'accent sur les présupposés de la transition néolithique et sur les difficultés à appréhender une réalité préhistorique qui se heurte aux limites des outils d’analyse et à la variabilité des contextes…
À travers l’adoption d’un mode de vie sédentaire et le basculement progressif d’un mode de subsistance basé sur la chasse et la cueillette vers l’agriculture et l’élevage, la transition néolithique constitue une période charnière de l’évolution de la santé de l’homme. [...]
La notion de transition sanitaire constitue un pan important de la recherche sur le Néolithique qui a toujours été orientée par de forts a priori. L’idée que la consommation de ressources sauvages serait plus adaptée à la physiologie humaine, ou que le mode de vie néolithique serait foncièrement plus dangereux que celui des petits groupes nomades paléolithiques, constitue bien plus souvent des présupposés que la recherche ambitionne de démontrer que le produit de l’analyse des données. Tandis que les observations ethnographiques permettent d’extrapoler de manière théorique les conséquences de la transition agricole sur la démographie ou la santé de l’homme, la démonstration de la réalité préhistorique se heurte à plusieurs difficultés relatives à la nature des données archéologiques, aux limites de nos outils d’analyse et à la variabilité des contexte…
2/ L'Antiquité
Nous vous recommandons la lecture de Maladies à l'aube de la civilisation occidentale [Livre] : recherches sur la réalité pathologique dans le monde grec, préhistorique, archaïque et classique (1983), où Mirko Grmek croise les textes anciens et les découvertes archéologiques pour dresser un bilan de la santé des Anciens.
Kyle Harper, historien américain invité au Collège de France, défend la thèse que la chute de Rome aurait été causée par les maladies et le changement climatique :
"À des échelles que les Romains n’auraient pas été capables de comprendre voire d’imaginer – du microscopique au global – la chute de l’Empire a été le triomphe de la nature sur les ambitions humaines. Le destin de Rome a eu pour acteurs les empereurs et les Barbares, les sénateurs et les généraux, les soldats et les esclaves. Mais il a été également décidé par les bactéries et les virus, les volcans et les cycles solaires. C’est seulement depuis quelques années que nous disposons des outils scientifiques qui permettent de saisir, même si c’est souvent encore de manière fugitive, le grand drame des changements environnementaux dont les Romains ignoraient l’œuvre..." Kyle Harper, "Comment l'Empire romain s'est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome".
Source : Climat et maladies : aux origines de la chute de Rome (France culture, 3 février 2024).
3/ Du Moyen-Âge à l'époque contemporaine
Là encore, les historiographes ont démonté certains présupposés et mis à mal la conception d'une progression linéaire des progrès sanitaires.
Dans Que cache l’évolution de l’espérance de vie depuis deux siècles ? publié sur le site de l'INED, France Meslé met en avant la conception de la théorie de la transition sanitaire. La période, qui s'étend du moyen-âge jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, est marquée par la transition épidémiologique : un passage de crises de mortalité exogènes (on meurt de faim ou de peste) à une mortalité endémique liée à l'environnement (on meurt de la ville et du travail).
L'historiographie a réhabilité la période médiévale en battant en brèche l'idée reçue selon laquelle « Les gens étaient sales » (Inrap) :
Au Moyen Âge, les populations savent qu’une bonne santé est en partie liée à l’hygiène corporelle et domestique. La tradition orale et différents ouvrages médicaux traduits du latin et de l’arabe (comme le Traité des fièvres et de l’urine de Constantin l’Africain) ou écrits en Europe à partir du XIIe siècle (comme Le Régime du corps d’Aldebrandin de Sienne) insistent sur l'importance de la propreté. En revanche les méfaits occasionnés par le déficit d’hygiène publique sont beaucoup moins connus.
Les archéologues découvrent parfois des vestiges d’étuves (des cuves en bois) et de savons constitués de cendre et de graisse. De petits ustensiles prouvent que l’on se cure les oreilles, les dents, les ongles des pieds et des mains. Il existe des dentifrices naturels (à base de corail en poudre et d’os de seiche). Les dents des squelettes médiévaux comportent bien moins de caries que nos bouches actuelles. Les principaux troubles dentaires concernent la perte des dents liée aux carences alimentaires.
Les plus graves problèmes d’hygiène proviennent en fait de l’insalubrité des lieux de vie. Faute d’égout, les eaux usées croupissent dans les zones d’habitation et sont à l’origine de maladies comme la dysenterie et toutes sortes de diarrhées infectieuses. Les matières fécales et les immondices s’accumulent dans les villes, entraînant la multiplication de bactéries nocives. La présence de rats favorise la propagation des épidémies de peste. En cas de consommation de nourriture souillée ou d’eau non potable, la poliomyélite ou le choléra peuvent sévir.
Une rupture s'opère avec la Peste Noire de 1348 qui devient endémique et modifie durablement la démographie et la santé publique. Vous pouvez lire à ce sujet :
Peste noire [Livre] / Patrick Boucheron, 2026 ;
Fléaux et société [Livre] : de la grande peste au choléra, XIVe-XIXe siècle / Françoise Hildesheimer ; sous la direction de Robert Muchembled,...1993.
De la Renaissance à l'époque moderne, alors que les sciences progressent, l'hygiène régresse. À cause des épidémies considérées comme liées à la promiscuité des bains, et de la théorie des miasmes, on ferme les étuves médiévales :
La peur de l’eau, attribuée à tort à cette période [médiévale], ne surviendra qu’après la grande épidémie de peste noire qui touche l’Europe en 1347. Elle est caractéristique de la Renaissance et de la période moderne. Les bains sont alors réputés dangereux car la médecine prétend qu'en dilatant les pores, ils laissent passer les maladies. Le temps est venu de la toilette sèche. On se frotte avec un chiffon, parfois humidifié au vinaigre ou à l’alcool pour désinfecter, et les délicates senteurs médiévales laissent places aux lourds effluves de parfum, destinés à camoufler les mauvaises odeurs. La puanteur des couloirs de Versailles aurait fait grimacer de dégoût n’importe quel badaud du Moyen Age !
Source : Hygiène corporelle, soins dentaires, toilettes...: nos ancêtres étaient-ils vraiment sales au Moyen Âge ? (Ça m'intéresse, 2026).
De plus, Emmanuel Le Roy Ladurie a parlé pour cette période d'"unification microbienne du monde" particulièrement meurtrière avec les voyages à l'échelle mondiale qui ouvrent la voie à la colonisation. Le Roy Ladurie en conclut :
« L’unification microbienne du monde, ou encore, la création, à l’échelle de l’Eurasie, puis de l’Atlantique, d’un marché commun des microbes, est passée, entre 1300 et 1600, par une phase spécialement intense, rapide, dramatique, et pourquoi ne pas le dire, apocalyptique. Les sacrifices humains, provoqués par cette globalisation des agents pathogènes, ont été pendant ces trois siècles sans commune mesure avec ce qu’ils furent ou avec ce qu’ils seront pendant les époques antérieures et postérieures. » (Le Roy Ladurie 1978 : 39).
Source : Frédéric Keck, “Anthropologie des microbes”, Techniques & Culture [Online], 68 | 2017, Online since 18 December 2019, connection on 12 May 2026.
Vous pouvez lire aussi :
Brown, Nathalie. « Choc et échange épidémiologique : Indiens et Espagnols au Mexique (1520-1596) ». Identités et territoires dans les mondes hispaniques, édité par Jean-Philippe Priotti, Presses universitaires de Rennes, 2015,
Lachenal, G., Thomas, G., Cartographie de Le Goff, F. (2023). L’échange colombien, un chassé-croisé microbien. Atlas historique des épidémies (p. 16-17). Autrement.
Le XIXe siècle est sans doute le siècle le plus paradoxal dans le sens où la science commence à comprendre les maladies, mais où les conditions de vie régressent brutalement pour une grande partie de la population en raison de l'urbanisation. L'espérance de vie dans certaines villes industrielles descend pour les classes populaires, car les ouvriers vivent dans des conditions de santé déplorables (rachitisme, tuberculose, choléra). Le tournant pasteurien à la fin XIXe est central : on comprend enfin que les maladies ne viennent pas des "mauvaises odeurs" (théorie des miasmes), mais de micro-organismes (théorie des germes).
Lire à ce sujet :
Great Britain Poor Law Commissioners. Local Reports on the Sanitary Condition of the Labouring Population of England : In Consequence of an Inquiry Directed to Be Made by the Poor Law Commissioners. HMSO; 1842 : ce rapport prouve le lien direct entre le manque d'égouts, la saleté des villes et l'espérance de vie des ouvriers ;
Alter George, Bourdelais Patrice, Demonet Michel, Oris Michel. Mortalité et migration dans les villes industrielles au XIXe siècle : exemples belges et français. In: Annales de démographie historique, 1999-2. L'usine, les hommes, la ville. L'intégration dans les villes industrielles. pp. 31-62 ;
Dans Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie (1840), M. Villermé décrit des ouvriers "étiolés", des enfants "difformes" à cause du travail précoce et des logements insalubres ;
Sept révolutions dans l'histoire de la médecine (France culture, 2021), dont Edward Jenner (1749-1823), l'inventeur de la vaccination et Louis Pasteur (1822-1895), pionnier de la microbiologie ;
Naissance de la médecine contemporaine. Dans Sous la direction de P. Bourgeois, I. Agouti, S. Faure, P. Benchimol, I. Laziz, H. Espinosa, A. Le Texier, N. Mineau, R. Planells, Y. Riou et A. Miele LAS - Licence Accès Santé - Tome 2 (p. 476-481). Foucher.
4/ Depuis 1950, nous vivons techniquement au moment où l'humanité est en meilleure santé sur le plan médical, selon les statistiques globales. L'espérance de vie a plus que doublé en deux siècles grâce à l'hygiène, aux vaccins et aux antibiotiques : Les inégalités d’espérance de vie dans le monde se réduisent (Observatoire des inégalités, 2024). La mortalité infantile est à son niveau le plus bas de toute l'histoire de l'humanité ; des maladies autrefois mortelles (diabète de type 1, infections basiques) sont aujourd'hui gérables.
Notons toutefois que des inégalités d'accès aux soins persistent, en fonction du genre, de l'appartenance ethnique, de la classe sociale et des territoires :
Des inégalités de santé persistantes entre les femmes et les hommes (Santé publique France) ;
Weil-Dubuc, P.-L. (2024). Chapitre 3. La persistance des inégalités sociales de santé : un paradoxe apparent. L’injustice des inégalités sociales de santé (p. 61-84). Presses de l’EHESP ;
Lima Barreto, M., Traduction de l’anglais Bauvir, A.-S. (2022). Les inégalités en matière de santé : une perspective mondiale. Dans Coordonné par C. Leterme Panser la santé mondiale (p. 25-44). Éditions Syllepse.
De plus, malgré la révolution cardiovaculaire décrite plus haut, on observe depuis une quinzaine d’années selon France Meslé citée plus haut, un ralentissement des progrès laissant penser que l’on aborde peut-être une nouvelle étape de la transition sanitaire : la montée des maladies neuro-dégénératives et la recrudescence de certaines maladies infectieuses (Source : Que cache l’évolution de l’espérance de vie depuis deux siècles ?). On peut lire à ce sujet :
Alzheimer [Livre] : la vérité sur la maladie du siècle / professeur Bruno Dubois, 2019 ;
Sapiens et les microbes : les épidémies contemporaines / Renaud Piarroux ; avec la collaboration de Martine Piarroux ; postface Etienne Decroly, 2026.
Il faut aussi ajouter au tableau contemporain, les effets de la santé envitonnementale et de nos modes de vie sur la santé humaine physique et mentale.
Nous faisons face à une explosion des "maladies de civilisation" (obésité, diabète de type 2, cancers, maladies auto-immunes,...) liées à la sédentarité, à l'alimentation ultra-transformée, at aux crises environnementales :
Changement climatique : impact des évènements climatiques extrêmes sur la santé. Baromètre de Santé publique France : résultats de l’édition 2024 (Santé publique France) ;
Les conséquences du changement climatique sur la santé (Commissariat général au développement durable, 2026) ;
Au-delà d'un meilleur dépistage et d'une moindre invisibilisation des problèmes de santé mentale, de nombreux chercheurs soutiennent qu'il existe une détérioration réelle de la santé psychique liée à l'évolution de nos modes de vie. Le passage de familles élargies et de communautés soudées à une vie urbaine plus isolée a réduit le "soutien social", un facteur de protection majeur contre le sentiment de solitude :
Selon des études francophones, comme celles de la Fondation de France ou de l'Insee citées ci-dessous, il existe bien des gens en situation d'isolement relationnel total : en 2025, 12% des français auraient vécu un isolement relationnel total, sans contacts réguliers avec famille ou amis. En 2015, 8 % des individus déclaraient se sentir seuls "tout le temps" ou "la plupart du temps".
Cette situation d'isolement amical est donc loin d'être rare et ne doit pas forcément être imputée à des traits de caractère blâmables ou toxiques. C’est souvent le résultat d’un mélange de facteurs personnels, psychologiques et socio-économiques.
Le sentiment d'invisibilité sociale mais aussi l'impact de la solitude sur la santé individuelle et collective d'une société, constitue un réel enjeu pour les politiques publiques : en ce sens, les liens de proximité terroriale (associations, commerçants, services publics) sont essentiels pour relier les personnes entre elles et pourquoi pas, faire émerger des amitiés.
Source : Guichet du savoir, 2026.
L'hyper-connexion post-2000, est corrélée à une hausse de l'anxiété surtout chez les jeunes, tandis que la crise environnementale est source d'éco-anxiété. L'Anthropocène génère des problématiques de santé mentale spécifiques que les échelles cliniques classiques peinent parfois à mesurer.
Vous pouvez écouter sur France culture : Solastalgie, éco-anxiété... Les émotions de la crise écologique (2020).
Vous pouvez également lire :
Facteurs qui influencent la santé mentale (Institut National de Santé du Québec) ;
Stephanie Boini, Michel Grzebyk, Martin Kolopp, Guy Hedelin. Caractérisation des effets des expositions aux facteurs psychosociaux sur la santé mentale et l'état de santé général perçu - Analyses à partir de l'enquête "Santé et itinéraire professionnel". Références en santé au travail, 2019, Rubrique "Vu du terrain" - Références Santé au Travail, 157, pp.89-106 ;
La santé mentale en France et dans le monde. (2016). L'information psychiatrique, (92).
Pour conclure, des historiens de la santé contemporains déconstruisent le mythe d'un progrès linéaire de la santé, grâce à des travaux qui croisent démographie, histoire des sciences et épidémiologie, tels que :
Les hygiénistes [Livre] : enjeux, modèles et pratiques : (XVIIIe-XXe siècles) / sous la dir. de Patrice Bourdelais, 2001 : Patrice Bourdelais montre que chaque progrès technique ou sanitaire déplace le problème plutôt qu'il ne le résout. Par exemple, l'urbanisation du XIXe siècle a "inventé" de nouvelles formes de mortalité (tuberculose industrielle) au moment même où l'on commençait à maîtriser les famines. Il insiste sur le fait que la santé est une négociation constante avec un environnement qui change sans cesse (climat, densité urbaine, transports).
Bernardino Fantini, historien de la médecine et de la santé, utilise une approche systémique pour montrer que la santé est un équilibre instable. Dans son étude Le concept de pathocénose de M. D. Grmek, Fantini reprend le concept de Grmek pour développer l'idée selon laquelle, dans une population donnée, les maladies ne sont pas indépendantes les unes des autres, elles forment un système en équilibre : il n'y a donc pas moins de maladies au fil du temps, mais une mutation du système pathologique. Chaque époque produit sa propre pathocénose.
Voici d'autres études qui nourriront votre réflexion :
Herencia, B. (2017). Histoire de la santé. 18e-20e siècles. Nouvelles recherches francophones, dir. Alexandre Klein et Séverine Parayre, Laval : Presses de l’Université de Laval, 2015, 232 p. Dix-huitième siècle, 49(1), LXXIII-LXXIII ;
Chambaud, L. (2023). Santé publique : un nouveau monde ? Presses de l’EHESP ;
Feré, V. (2022). La santé, récente et fragile conquête. Commentaire, Numéro 179(3), 706-708.
Bonne journée Milo et Margot !
Algérie, sections armes spéciales