Je cherche une vidéo où Jean-Louis Barrault fait une analogie entre le théâtre et la vie ?
Question d'origine :
Je cherche une vidéo (peut-être de l'INA) que j'avais visionnée sur internet il y a quelques années et que je ne retrouve plus où Jean-Louis Barrault fait une analogie entre le théâtre et la vie en disant que tous les soirs, il est bon de mettre son costume au vestiaire et de le remettre de lendemain comme une nouvelle renaissance. Je me rappelle de l'expression "tous les soirs, il faut mettre sa défroque au vestiaire". Vous paraît-il possible de retrouver cette vidéo ?
Réponse du Guichet
Le parcours de Jean-Louis Barrault (1910-1994), comédien, metteur en scène et directeur de théâtre français, a marqué l'imaginaire théâtral du XXème siècle. Connu grâce à ses rôles mythiques au cinéma et aux tournées de la Compagnie Renaud-Barrault, il est considéré comme l'un des plus grands mimes et comme le metteur en scène des plus importants dramaturges de son époque : Paul Claudel, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, etc.
L'analogie entre théâtre et vie est au cœur même de sa pensée. Nous avons retrouvé une archive audiovisuelle de 1974 de la télévision suisse romande, dans laquelle Jean-Louis Barrault file la métaphore du costume (qu'il nomme aussi "défroque") à ôter le soir pour recommencer sa vie tous les matins. Il s'agit de l'être social qui doit se renouveler toutes les nuits pour avancer et ne pas se figer. L'esprit bourgeois est précisément, selon lui, celui qui refusant le soir de détruire son habit, reste figé. Cette idée d'art vivant, qui ne se fige pas, est au coeur également de sa pensée artistique : "Je crois que l'art du théâtre est l'art même de la vie, et précisément la vie est le contraire de ce qui est rigide, fixe et froid".
Bonjour,
Vous recherchez une vidéo, que vous aviez visionnée sur internet il y a quelques années, où le metteur en scène et acteur, Jean-Louis Barrault, fait une analogie entre le théâtre et la vie et dit qu'il est bon de mettre son costume au vestiaire et de le remettre le lendemain comme une renaissance. Vous vous rappelez de l'expression "tous les soirs, il faut mettre sa défroque au vestiaire".
Né le 8 septembre 1910 au Vésinet, mort à Paris le 22 janvier 1994, Jean-Louis Barrault a traversé le siècle : "passionné de théâtre, vibrant, intuitif, sachant l'un des premiers que le spectacle vivant engage l'être corps et âme, il marqua son époque en mettant le premier en scène "Le Soulier de satin", œuvre somme de Paul Claudel, sous l'Occupation. Passeur de culture éclectique, il interpréta les textes de ses contemporains Samuel Beckett, Marguerite Duras, Eugène Ionesco, Nathalie Sarraute et créa avec Pierre Boulez l'association du Domaine musical qui durant vingt ans défendit la musique contemporaine".
Source : BARRAULT JEAN-LOUIS, par Raymonde TEMKINE, auteure d'essais sur le théâtre (Encyclopédie universalis).
Le site de l'INA donne également un éclairage sur son parcours artistique :
Ancien élève du lycée Chaptal, Jean-Louis Barrault est d'abord élève de Charles Dullin et acteur de sa troupe de 1933 à 1935. Dans ces années-là, sa rencontre avec Étienne Decroux le pousse à se passionner pour le mime.
Il entre à la Comédie-Française en 1940. Acteur de cinéma il est le héros du film "Les Enfants du paradis" de Marcel Carné où il incarne le personnage du fameux mime Baptiste, alias Jean-Gaspard Debureau.
En 1946 il fonde avec sa femme Madeleine Renaud la compagnie Renaud-Barrault et s'installe pour 10 ans au théâtre Marigny. En 1959, André Malraux, ministre de la culture, confie à Jean-Louis Barrault le théâtre de l'Odéon. En 1968 il ouvre le théâtre de l'Odéon aux étudiants qui l'occuperont pendant plus d'un mois. Malraux ne le lui pardonnera pas, il devra quitter le théâtre. On retrouvera la compagnie plus tard à l'Élysée Montmartre, à la gare d'Orsay transformée en théâtre d'Orsay puis au théâtre du Rond-point.
Plus connu du grand public comme metteur en scène, il restera dans la mémoire de certains spécialistes l'un des plus grands mimes de tous les temps.
Au théâtre de l'Atelier de Charles Dullin, Étienne Decroux cherche des adeptes pour développer un mime nouveau. Sa rencontre avec Jean-Louis Barrault va être prépondérante pour l'édification de son futur mime corporel et dramatique. Ce dernier improvise, Decroux note, sélectionne. Decroux dira d'ailleurs de Jean-Louis Barrault qu'il avait le génie du mime. Pendant deux ans et demi ils s'immergent dans une recherche qui les amènera à fonder les bases corporelles du nouveau mime. Ils inventent la fameuse "marche sur place" et en donnent plusieurs formes. Ils travaillent aux gestes physiques de la vie primitive. Ils deviennent végétariens, naturistes, ils vivent «en» mime (comme l'écrira Barrault). Mais Jean-Louis Barrault souhaitera revenir à une forme de théâtre plus totale et vers le texte. Il quittera Étienne Decroux et c'est probablement le plus grand drame que vivra le mime au XXe siècle. Mais son passage par le mime corporel influencera beaucoup de ces mises en scène comme "Numance" ou "Autour d'une mère". Il créera de nombreux tableaux de mime dont le plus connu est le Dressage d'un cheval sauvage (voir extrait). Toujours passionné par le corps, en 1979 il crée un spectacle en forme de conférence sur « le langage du corps ».
L'élégance de Jean-Louis Barrault, sa puissance dramatique, la précision et la force poétique de ses gestes font de lui une référence qui a illuminé le monde du mime pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle.
Claire Heggen et Yves Marc
Source : INA
L'analogie entre théâtre et vie est au cœur même de la pensée artistique de Barrault, pour qui le théâtre fait au spectateur le cadeau de la poésie du présent :
Jean-Louis Barrault s'est toujours résolument installé dans le présent. Le théâtre est pour lui un art total, proche de la vie, qui fait au spectateur le cadeau de ces instants à saisir, dans l'immédiateté de l'émotion. La vie s'exprime d'abord par le langage du corps, qu'il a découvert grâce au mime ; Barrault se veut le disciple d'Antonin Artaud.
Source : fr-academic.com
Barrault pense également le théâtre dans une perspective existentielle et humaniste, car l'art dramaturgique est selon lui une "invention des hommes pour combattre leurs sentiments de solitude et d'angoisse" (Source : INA). Il va même plus loin dans ses Nouvelles réflexions sur le théâtre : "Le théâtre est le premier sérum que l'homme ait inventé pour se protéger de la maladie de l'Angoisse".
La primauté absolue du corps est au coeur de l'esthétique théâtrale de Jean-Louis Barrault. Dès son premier spectacle, "Autour d'une mère" d'après Faulkner (1935), il compose ce qu'il décrit lui-même comme "un concert de gestes, respirations et de cris" (Source : TNP Villeurbanne). Dès 1939, avec "La Faim" d'après Knut Hamsun, il réalise un premier essai de théâtre total, cher à Artaud, en délaissant le texte au profit du chant, de la direction lyrique, des gestes symboliques, des cris et de la respiration (Source : Syndicat national des metteuses et metteurs en scène).
Dans son ouvrage Nouvelles réflexions sur le théâtre, Jean-Louis Barrault explicite le sens de la formule "théâtre total" (p. 263) :
Je crois que l'art du théâtre est l'art même de la vie, et précisément la vie est le contraire de ce qui est rigide, fixe et froid. [...]
D'abord il faut revenir à une définition, toujours la même : le théâtre est un art qui recrée la vie dans ce qu'elle a de complexe, de simultané et de présent, c'est-à-dire de fragile, par le moyen essentiel de l'Etre humain mis en conflit dans l'Espace. [...] Et il y a le théâtre complet lorsque les ressources de cet humain sont utilisées par cet auteur complètement.
Nous avons visionné les vidéos les plus susceptibles de contenir sa réflexion sur l'idée métaphorique du costume (comme être social) à mettre au placard le soir, pour renaître le lendemain.
Dans cette archive audiovisuelle de Radio Canada de 1972, Jean-Louis Barrault parle de ceux qui l'on influencé et donne son point de vue sur la vie, la mort, le théâtre, la liberté humaine et artistique. Ici, Barrault postule que la représentation théâtrale est une représentation de l'humanité et qu'elle a un rôle social : le jeu théâtral permet de s'entraîner à vivre les dangers de la vie pour s'en nettoyer, telle une psychanalyse collective, et pour réajuster l'équilibre de la vie. Le "théâtre total", est une poésie de l'espace par le moyen de l'être humain. L'acteur est ainsi un athlète de l'affectivité grâce au langage infini de son corps, de sa respiration, de ses mots etc.
L'archive audiovisuelle se rapprochant le plus de votre recherche, se trouve être celle de Jean-Louis Barrault au studio de la télévision suisse romande (1974). A propos de son moi social, il déclare :
Nous devons mourir tous les jours. Nous devons nous tuer tous les jours pour renaître vierge tous les matins. Avant tout, notre être social, nous devons le mettre au vestiaire en nous déshabillant le soir, pour pouvoir être un être vierge qui recommence sa vie tous les matins. C'est une leçon que j'ai appris de mon maître Charles Dullin qui m'a enseigné le sens de la virginité.
Effectivement, tout être qui ne veut pas se mettre au vestiaire le soir comme un être morgue, qui ne veut pas mettre sa défroque de la journée dans un placard le soir, s'il se regarde dans la glace et s'il se fige à tout jamais, c'est un être qui n'avance plus beaucoup.
Il faut donc se renouveler toutes les nuits pour recommencer tous les matins. Ça c'est ma conviction profonde. [...]
La vie vous fait changer de costume mais pas de volonté. [...]
Etre révolutionnaire, c'est se remettre en question pour retrouver les véritables racines [...]
L'art doit remettre en question l'usage de la vie pour retrouver la véritable signification de la vie. [...]
Source : Jean-Louis Barrault au studio de la télévision suisse romande (1974).
Aux accusations de mai 68 le reprochant d'être un défenseur de la culture bourgeoise, Jean-Louis Barrault ajoute encore :
L'esprit bourgeois, c'est précisément celui qui, se regardant le soir, trouve que son habit est très beau, que son visage est très beau, et qui refuse de le détruire. Et le lendemain il reparaîtra avec son même costume qui aura un peu vieilli d'un jour, puis au bout des jours, il sera très vieux, il sera très ridé puis il sera très adulte. Il se sera figé lui-même. Ça c'est un esprit statique.
Source : Jean-Louis Barrault au studio de la télévision suisse romande (1974).
Pour continuer la réflexion avec les collections de la BmL, nous vous proposons cette bibliographie sélective :
Textes de J.-L. Barrault
Nouvelles réflexions sur le théâtre [Livre] / préfacé par Armand Salacrou, 1959 ;
Souvenirs pour demain [Livre] / Jean-Louis Barrault, 1972 ;
COMME JE LE PENSE [Livre] / Jean-Louis Barrault, 1975 ;
Saisir le présent [Livre] / Jean-Louis Barrault, 1984 ;
Réflexions sur le théâtre [Livre] / Jean-Louis Barrault, 1996 ;
Une vie sur scène [Livre] : entretiens avec Guy Dumur / Jean-Louis Barrault ; texte établi, présenté et annoté par Denis Guénoun et Karine Le Bail, 2010 ;
Jean-Louis Barrault "J'ai toujours aimé la vie" [Disque compact] : entretiens avec Guy Dumur, INA, 2010
Texte enregistré. En février 1931, un très jeune homme, Jean-Louis Barrault, frappait à la porte du théâtre de l’Atelier, fondé et dirigé par Charles Dullin, qui allait devenir son maître. Cinquante ans plus tard, en 1981 sur France Culture, Guy Dumur profite d’un entracte dans la vie de Jean-Louis Barrault, entre le Théâtre d’Orsay et celui du Rond-Point, pour lui demander de retracer les étapes d’une carrière intense, loin d’être achevée. Il s'établit un dialogue vif et rythmé qui restitue la prodigieuse vitalité d'un homme animé d'une foi ardente dans la vie et le théâtre.
Textes sur J.-L. Barrault
Renaud-Barrault [Livre] : Paris, notre siècle ; conception [choix de textes et documents] et réalisation Joël Le Bon, 1982 ;
Renaud Barrault [Livre] / sous la dir. de Noëlle Giret, 1999 ;
Dans ce film, Jean-Louis Barrault se raconte à la première personne, à travers des entretiens radio, des archives télévisées et des films privés inédits. En contrepoint, les témoignages de comédiens, amis, metteurs en scène d'aujourd'hui, contribuent à dresser le portrait de l'homme et donnent à comprendre l'apport de Jean-Louis Barrault à l'histoire du théâtre.
Bien à vous
Le passé ne s’invente pas