Quelles études ont proposé des solutions pour mettre fin à la vente de stupéfiants ?
Question d'origine :
Bonjour,
Quelles sont les études qui ont proposées des programmes pour mettre fin à la vente illicite de stupéfiants et à la criminalité qui est lui est liée ?
Merci d'avance.
Bonne journée.
Cordialement
Réponse du Guichet
Il existe différents types de politique publique en matière de lutte contre les stupéfiants. Les programmes actuellement proposés tentent d'agir sur différents axes mais aucune politique n'est en capacité d'arrêter la consommation de drogues et sa distribution.
Bonjour,
Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour le retard apporté à votre réponse.
L'usage du terme stupéfiant désigne toutes les drogues interdites. En France, environ 200 substances psychoactives sont prohibées. Vous pouvez retrouver des explications détaillées sur le site de la Mission Interministérielle de luttes contre les drogues et les conduites addictives MILDECA | En matière de stupéfiants
Le classement d’une drogue comme stupéfiant signifie qu’on ne peut pas en faire usage librement. Il est également interdit de la produire ou de la fabriquer, de l’importer ou de l’exporter, de la transporter, de la posséder, de la proposer ou de la vendre librement. Toutes ces actions sont lourdement sanctionnées par la loi.
L’objectif du classement d’une substance dans la liste des stupéfiants est de protéger la santé publique et d’éviter la libre circulation de substances jugées dangereuses. La loi française sur les stupéfiants cherche à réprimer la demande de ces substances (usage illicite) et leur offre sur le marché
I/ Panorama français
Pour un aperçu rapide et accessible de la situation en France, l'article du Monde du 3 aout 2025 reprend les point clés d'un rapport de l'OFAST (Office anti-stupéfiants) intitulé "Etat de la menace liée aux trafics de stupéfiants". Ce rapport décrit l'organisation, l'emprise et la violence des groupes criminels sur le marché des drogues couplé à l'augmentation de la consommation.
« Les niveaux record des saisies témoignent de la très grande disponibilité des substances stupéfiantes sur notre territoire, qui entraîne une menace grandissante », aux conséquences importantes « pour la sécurité mais aussi la santé de nos concitoyens et l’environnement », commente Christian de Rocuigny, adjoint au directeur de l’Ofast. « Il s’agit aujourd’hui d’une lutte asymétrique, avec la saturation des services de police et de justice face aux réseaux criminels », ajoute-t-il.
Vous pouvez aussi consulter le rapport de l'OFDT (Observatoire français de drogues et des tendances addictives) sur les tendances de l'offre de stupéfiants en France.
Plusieurs types d'analyses, d'études et de programmes coexistent pour lutter contre la vente de stupéfiants et la criminalité organisée. La littérature sur le sujet est abondante et varie selon l'angle privilégié comme par exemple la santé publique, l'action sociale ou la lutte contre les réseaux criminels.
II/ Une politique répressive
En remontant à une histoire récente, au tout début des années 60, c'est avant tout une guerre contre la drogue qui est menée dans une logique essentiellement répressive. Dans un entretien à l'Institut Montaigne, Ruth Dreyfuss (Membre de la Commission globale de politique en matière de drogues) indique :
En 1961, les Nations Unies ont adopté la Convention unique sur les stupéfiants, qui a pour but de lutter contre la consommation de drogues par le biais d'une intervention internationale coordonnée. L’ambition était à la fois de limiter les usages de drogues uniquement à des fins médicales et scientifiques et de lutter contre le trafic de stupéfiants par le biais d'une coopération internationale. Quelques années plus tard, en 1971, le président américain Richard Nixon déclarait la guerre contre la drogue ("war on drugs"), mobilisant forces de police et militaires. Ce texte fondateur et cette déclaration ont marqué la naissance d’un régime international de contrôle des drogues dont l’échec n’est, aujourd’hui, plus discuté. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Cette vision répressive est portée par la "théorie de l'escalade" selon laquelle la consommation d’un produit psychotrope entraînerait une consommation vers des produits de plus en plus nocifs. L'association Addiction France rappelle que cette théorie n’a jamais été démontrée scientifiquement mais elle est soutenue à l’époque par les défenseurs de la prohibition qui prônent une interdiction ferme et une répression plus stricte.
La France s'inscrit en partie dans cette logique avec la loi n°70-1320 du 31 décembre 1970 relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et à la répression du trafic et de l’usage illicite de substances vénéneuses. Dans son document sur les 50 ans de la loi de 1970, l'association Addiction France explique :
La loi de 70 est une loi de prohibition des usages de stupéfiants qui a été, comme toutes les lois prohibitionnistes, justifiée par une posture morale : la drogue est un fléau, il faut l’éliminer totalement et c’est possible par la seule force de la répression. Cette posture morale a conduit à tracer une frontière, sans base argumentée, entre ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. Elle a conduit à qualifier de délinquants de simples usagers occasionnels de produits aux risques très différents et à développer, comme toute prohibition, le trafic et l’économie souterraine qui enrichissent les réseaux mafieux et menacent la sécurité publique. Elle a aussi écarté de son champ d’application des produits aux risques et dommages avérés et élevés pour préserver des secteurs économiques
En somme, la politique dite "répressive" n'a pu empêcher l'augmentation de la consommation et des consommateurs. Les saisies de drogue n'ont jamais été aussi importantes mais le marché des drogues n'a jamais été aussi agile et inventif pour continuer à se développer. Qui plus est, ce modèle semble favorable au développement de la criminalité organisée.
III/ La nécessité d'une analyse multi-factorielle
Dans l'article "l'évolution des politiques publiques de luttre contre les drogues : des aveuglements aux prises de conscience", Nicole Maestracci, tirant les conclusions des échecs du tout répressif explique que :
La politique relative aux drogues ne peut donc être pensée de manière isolée sans tenir compte de la multiplicité des facteurs, des influences, des déterminismes et des choix qui vont faire ou défaire la vie d’un homme. Elle ne peut donc s’envisager en dehors des politiques sociales, économiques et de santé publique. Elle ne peut non plus s’exonérer d’une vision prospective des relations nord/ sud. C’est ce qui fonde l’exigence d’une politique interministérielle.
Une analyse multi-factorielle a justement conduit la Commission globale de politique en matière de drogues à définir cinq grandes priorités pour guider les politiques publiques en matière de drogue. Ruth Dreyfuss dans l'entretien cité plus haut en donne les grandes lignes (reproduites ici partiellement) :
La première porte sur la promotion de la santé publique et la sécurité des personnes. Elle appelle à la réduction des risques liés à l’usage de substances, notamment à travers le développement de traitements de substitution et la mise en place de mesures de prévention
La seconde priorité d’action vise à favoriser l’accès aux soins palliatifs et aux traitements contre la douleur. En effet, la prohibition a freiné l’accès à des substances psychoactives sous contrôle à des fins médicales, privant de nombreux patients des soins dont ils avaient besoin
La troisième priorité plaide pour une dépénalisation de la consommation et des actes préparatoires à usage individuel. La criminalisation de la consommation de substances est associée à la stigmatisation et la marginalisation de personnes consommatrices, à un surinvestissement dans la répression des consommateurs et petits dealers, conduisant à la surcharge du système de justice criminelle et à une explosion des incarcérations.
La quatrième priorité s’attache à focaliser les politiques répressives en matière de drogues sur les élites du crime organisé. Son ambition : agir au bon niveau de la pyramide dans la lutte contre les trafics, au lieu de se concentrer sur les petits délinquants et les personnes qui en consomment.
Enfin, la cinquième priorité promeut une régulation de substances psychoactives par les États. Des pays comme l’Uruguay, le Canada et des Etats américains ont depuis peu initié des politiques sur la régulation du cannabis. Certains pays d’Europe comme Malte, le Luxembourg, le Portugal, les Pays-Bas, l'Allemagne ou encore la Suisse s’engagent également de manière prudente dans cette direction
Plus récemment, Khalid Tinasti, chercheur, spécialiste des politiques en matière de drogues explique dans une tribune dans le journal Le Monde « Contre le trafic de drogue, un narratif intransigeant s’avère souvent sans résultats durables sur le terrain » qu'il faut privilégier une approche proactive et analytique :
Ce qu’il faudrait, c’est une modification de la dynamique du marché illégal et une concentration des efforts sur l’élimination des effets pernicieux du trafic de drogue, en premier lieu la violence. Sur le court terme et avec des ressources limitées, cela consisterait à le faire revenir vers un « statu quo » pacifique, où l’objectif premier n’est pas d’éliminer le marché, mais d’en éliminer la violence. En poussant, par exemple, les délinquants à sortir de comportements nocifs tel le deal de rue, en les maintenant éloignés des écoles, des quartiers résidentiels et des lieux de consommation à ciel ouvert. Ceci peut passer par la médiation – bien que l’engagement avec les acteurs impliqués soit complexe, risquant de légitimer les criminels – et nécessite un leadership politique fort, des lignes directrices claires et des leçons tirées des expériences passées
En France, un récent rapport parlementaire d’une soixantaine de propositions sur la politique de lutte contre les trafics de stupéfiants a été présenté en février 2025. Dans son article du 17 février 2025, Le Monde cite un extrait du rapport :
« Si la libéralisation du cannabis peut constituer une première étape de la réforme des stupéfiants, [les] rapporteurs proposent d’aller plus loin en engageant une réflexion sur l’encadrement de l’ensemble des substances psychoactives. La prévalence de l’usage dans l’année de la cocaïne, de l’ecstasy/MDMA, des champignons hallucinogènes, de l’héroïne et autres amphétamines a plus que doublé dans la population entre 2014 et 2023. [Les] rapporteurs suggèrent une dépénalisation simple de leur usage et de leur détention afin de concentrer l’action répressive sur les trafiquants. »
Un constat s'impose, pour les spécialistes et les politiques travaillant sur le sujet, les programmes de lutte contre l'usage des stupéfiants, leur vente et la criminalité organisée nécessite une analyse précise et des solutions diversifiées agissant sur l'ensemble de la chaine.
IV/ Un exemple de politique publique ?
En europe, plusieurs pays ont tenté ou tentent des politiques originales tirées d'analyses contextuelles et multi-factorielles. Un exemple parmi d'autre, le Portugal, jugé parfois sévèrement à l'international quand il entame en 2001 une "révolution" en matière de traitement du problème des stupéfiants. Dans leur article Le modèle portugais de décriminalisation des drogues publié dans la Revue Esprit de mars 2026, Ricardo Fuertes et Marie Jauffret-Roustide écrivent :
Dans le domaine de la santé publique, le modèle portugais est aujourd’hui salué par de nombreux acteurs politiques, associatifs et scientifiques comme un succès. Vingt-cinq ans après sa mise en œuvre, le Portugal affiche l’un des taux de mortalité liés aux drogues les plus bas d’Europe (alors qu’il était le plus élevé dans les années 1980), une diminution des risques tels que la transmission du VIH et des overdoses, avec comme illustration, une réduction drastique des nouveaux cas de VIH attribués à la consommation de drogues par injection (entre 1983 et 2000, 50 % des nouveaux cas de VIH étaient attribués à la consommation de drogues par injection ce chiffre est de 2 % en 2024). Au-delà des résultats positifs en matière de santé, des éléments positifs concernent également la sphère de la sécurité publique avec le redéploiement des ressources policières vers la lutte contre le trafic et la fin d’un système pénitentiaire embolisé par les incarcérations liées aux drogues. Par ailleurs, cette décriminalisation ne s’est pas accompagnée d’une augmentation de la consommation de drogues, comme le craignaient ses détracteurs. Le Portugal a aujourd’hui, en effet, un niveau d’usage de drogues (cannabis, stimulants, opiacés) très inférieur à celui de la France, selon les données de l’Agence européenne des drogues.
Les contenus des liens et ressources citées sont globalement accessibles avec une carte d'abonnement à la Bibliothèque municipale de Lyon, grâce à notre offre numérique en ligne que vous pouvez retrouver sur le site de la Bibliothèque (https://www.bm-lyon.fr/) via le chemin suivant : Rubrique Numérique / Lire la presse / Cafeyn, Europresse, Mediapart, Arrêt sur Images, Les jours, Médiacités.
Voici une sélection des ouvrages récents sur le sujet que vous pouvez retrouver dans les bibliothèques municipales de Lyon :
- Marseille sous emprise : comment la drogue s'empare d'une ville / Coralie Bonnefoy, Benoît Gilles, Clara Martot-Bacry / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003265074.locale=fr
- Tsunami blanc : enquête sur le narcotrafic mondial / Bernard Petit / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003276464.locale=fr
- Les prolétaires du bizness : dans l'ordinaire des trafics de drogue / Khadidja Sahraoui-Chapuis / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003284985.locale=fr
- Cocaïne sans frontières : enquête sur une drogue mondialisée / Alain Delpirou / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003284121.locale=fr
- Cartel Nord : plongée dans la nouvelle ère du narcotrafic marseillais / Eric Miguet, Jean-Guillaume Bayard / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003252001.locale=fr
- Inside DZ mafia : au coeur du gang narco mafieux / Jean-Michel Verne / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003253970.locale=fr
- Marseille, essuie tes larmes : vivre et mourir en terre de narcotrafic : récit / Amine Kessaci / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003244896.locale=fr
- Narcocratie : comment ils ont pris le pouvoir / Vincent Monnier / https://catalogue.bm-lyon.fr/ark:/75584/pf0003209264.locale=fr
Bonne journée,
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