Pourquoi se trouve une baie ajourée au niveau du fronton de la cathédrale Saint-jean ?
Question d'origine :
Bonjour,
Pourriez-vous me dire pourquoi il y a une baie ajourée au niveau du fronton de la cathédrale Saint jean qui ne donne sur rien ?
Merci d'avance ! Bonne journée !
Réponse du Guichet
Le pignon ajouré de la cathédrale Saint-Jean de Lyon, achevé à la fin du XVe siècle, serait un élément purement décoratif, conçu pour alléger visuellement la façade. Dépourvu de fonction architecturale, il a néanmoins suscité d’importantes controverses lors des restaurations du XIXème siècle. Certains architectes souhaitant sa suppression tandis que d'autres militaient pour son alignement avec une nouvelle toiture digne de ce nom.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir pourquoi le pignon triangulaire qui surplomble la façade ouest de la primatiale Saint-Jean est ajouré, c'est à dire percé pour laisser traverser le jour et la lumière. Mais aussi savoir si cette ouverture occupe ou occupait une fonction particulière dans l'architecture de l'édifice.
Si la construction de la primatiale Saint-Jean débute en 1165 par le mur du cloître, il faudra attendre le XVème siècle pour que la partie haute de la façade et les tours soient terminées. C'est encore plus long pour ce qui est de son grand pignon central et des décors sculptés de la façade puisque Wikipedia et Patrimoine Lyon indiquent que ce n'est qu'en 1481 qu'ils seront achevés. Le pignon triangulaire est alors entouré des statues de Marie et de l’ange Gabriel et est couronné par une statue de Dieu le Père.
Ces sculptures sont toutes les trois l'oeuvre du sculpteur Hugonin de Navarre. Elles ont été peintes par la maître verrier Jean Prévost.
Au risque de vous décevoir, il semblerait d'après nos recherches, que cette percée d'une haute baie à meneau ait été uniquement conçue sur la base de considérations esthétiques.
Le grand pignon, simple motif décoratif, ne se soutient que par son aplomb et le constructeur, pour l’alléger, l’a ajouré d’une haute et élégante baie à meneau qui, avant l’établissement du comble monumental de 1862, découpait heureusement sur le ciel la dentelle de ses ajours. À droite et à gauche de la baie, la Vierge et l’Ange de l’Annonciation et, au sommet, dominant tout l’édifice, un Dieu de Majesté remplacent les figures d’Hugonin de Navarre, taillées en 1481 et détruites par les calvinistes en 1562. Cette dernière figure qui avait été dorée en 1482 étincelait au soleil. Pourquoi, lors de sa réfection, ne pas lui avoir rendu son ancienne parure.
Source : Lucien Bégule, La Cathédrale de Lyon Henri Laurens, 1913 (p. 5-104).
Cette curiosité architecturale a fait l'objet de vives critiques, en particulier au XIXème siècle, alors que des projets de rénovation et d'embellissement de la cathédrale s'imposaient aux pouvoirs publics. L'architecte diocésain Tony Desjardins, alors en charge de la restauration de la cathédrale, avait souhaité aligner le pignon à une nouvelle toiture afin d'harmoniser l'édifice. Mais cette demande, comme d'autres notamment en raison de leurs coûts, se sont opposées aux refus de l'administration civile qui imposa une restauration pure et simple de l'existant :
Le projet de Desjardins n'est pas une simple restauration : il s'agit de donner à la cathédrale une esthétique gothique harmonisée, incluant des transformations de l'apparence de celle-ci, et donc d'achever ce que le Moyen Âge n'a pas pu compléter. En particulier, Saint-Jean est dotée en façade d'un haut pignon triangulaire, derrière lequel la charpente de la toiture forme un triangle beaucoup plus bas, surbaissé. Le projet de Tony Desjardins est de réaliser une toiture qui soit dans l'alignement du pignon. D'autres « embellissements » sont projetés : réfection des chéneaux d'écoulement des eaux pluviales, de manière à couvrir les murs des basses-nefs ; remplacer la balustrade du chevet, ainsi que le couronnement de l'abside. Mais, en ce qui concerne ces derniers, ils sont tous rejetés systématiquement par l'administration des Bâtiments civils, qui exige que Desjardins se cantonne à « la restauration pure et simple de ce qui existe ». Le devis de 1849 est estimé par l'architecte à 503 782,25 francs, approuvé par Félix Esquirou de Parieu, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, le 8 avril 1850. Cette charpente est réalisée entre 1855 et 1861[67]. En outre, une seconde statue du pignon, celle de l'archange Gabriel, est ôtée et remplacée par une copie[54].
Source : Primatiale Saint-Jean de Lyon - Wikipedia (article "de qualité" labellisé en 2015)
Ces ambitieux projets avortés sont ici confirmés. Une rénovation de la charpente aurait cependant été enclenchée entre 1855 et 1861, soit un an avant que la cathédrale ne soit classée aux monuments historiques de France :
Tony Desjardins nommé architecte diocésain en 1845, veut redonner une harmonie à l’architecture de la Cathédrale Saint-Jean. Cet ambitieux projet est rejeté par l’administration des Bâtiments civils qui le somme à se limiter à de la simple restauration. La charpente est restaurée entre 1855 et 1861. L’architecte n’abandonne pas pour autant ses projets et imagine la construction d’une flèche au dessus de la croisée du transept. Mais de nombreux architectes estiment que la cathédrale idéale devrait comportér une flèche sur chacune de ses deux tours, d’autre s’exprimer sur la hauteur du toit. Mais aucun projet ne verra le jour. Une crise budgétaire en 1880 réoriente les dépenses sur les bâtiments publics et civils. Les autorisés ecclésiastiques devront se contenter du simple entretien. En 1862, elle est classée aux monuments historiques.
Source : Cathédrale Saint-Jean de Lyon (primatiale Saint-Jean-Baptiste-et-Saint-Étienne) - (C'est en France - Patrimoine de France)
Celle-ci aurait ensuite été supprimée lors de grands travaux lancés dans les années 1930 :
La façade de la cathédrale offre un aspect trapu marqué par une prédominance des horizontales, qui correspondent à trois galeries extérieures. Le premier niveau, occupé par les trois portails, s’achève sur une longue arcature aveugle, façade d’une galerie interne presque totalement reconstruite au xviiie s. Le second niveau paraît assez nu, avec seulement 2 x 4 niches, vides (le groupe de gauche a cédé la place au cadran de la grande horloge, xve-xviie s.) ; il reste de ce décor huit très beaux bustes, consoles des statues ; ce niveau s’achève à nouveau sur une galerie aérienne de circulation, raccourcie par la présence des tourelles d’escalier.
Enfin, entre les tours (hauteur : 44 m), s’élève le grand pignon aérien ; dominé par la statue de Dieu le Père, il est percé d’une baie vide que flanquent les statues de l’ange Gabriel (gauche) et de Marie (droite). Cet élément architectural, dépourvu de fonction pratique, a suscité la mise en place, en 1862, d’une nouvelle toiture exactement adaptée, de ce fait très pentue, heureusement supprimée lors des grands travaux des années 1930.
Source : Ghislaine Macabéo, Nicolas Reveyron, « Lyon (Rhône). Cathédrale Saint-Jean - Chapelles nord et façade ouest », Archéologie médiévale, 42 | 2012, mis en ligne le 05 juin 2018
Les critiques ont d'ailleurs été très virulentes à l'égard de cette nouvelle toiture. Des architectes comme Savy ou Vaudoyer par exemple s'opposèrent fermement aux travaux de Desjardins. Selon Vaudoyer l'option choisie par Desjardins était la mauvaise. il explique que deux autres choix s'imposaient pour restaurer convenablement le bâtiment et préserver son harmonisation esthétique : "il fallait soit maintenir la toiture provisoire et laisser le pignon isolé, soit démolir ce même pignon sous prétexte qu'il n'était pas en harmonie avec le reste de l'édifice et le remplacer par une décoration quelconque." L'article de Philippe Dufieux revient sur ces polémiques :
Le nouveau comble de la cathédrale est accueilli peu favorablement par la population et fait l'objet de vives critiques de la part des archéologues. En 1861, l'architecte Charles Savy adresse un mémoire au ministre de l'instruction publique et des cultes dans lequel il regrette vivement que le caractère de la cathédrale de Lyon soit dénaturé par la construction d'un comble aigu qui ne lui semble pas en harmonie avec l'abside romane couverte en terrasse. Selon lui, il faut respecter certaines adjonctions anciennes comme à Saint-Maurice de Vienne, dont la toiture, avec sa faible pente, présente une certaine parenté avec Saint-Jean. Vaudoyer fait valoir pourtant que ce choix s'imposait : il fallait soit maintenir la toiture provisoire et laisser le pignon isolé, soit démolir ce même pignon sous prétexte qu'il n'était pas en harmonie avec le reste de l'édifice et le remplacer par une décoration quelconque, « une galerie par exemple réunissant les deux clochers ou une simple balustrade » 35, cette dernière solution étant inacceptable. La polémique se prolonge durant près de trente ans et resurgit en 1856 à l'occasion de la parution de deux articles d'Eugène Jouve dans Le Courrier de Lyon (5 et 7 octobre).
(...)
En 1861, Savy partage les inquiétudes de Bard quant à la construction des flèches : « La toiture aiguë que l'on vient d'élever si inconsidérément sur la grande nef va nécessiter forcément le relèvement de tous les clochers.37 » Leurs craintes sont d'ailleurs parfaitement justifiées. Dans son rapport au comité des inspecteurs généraux des édifices diocésains (16 mars 1861), Vaudoyer invite Desjardins à produire un projet pour achever les deux clochers du transept et à étudier les flèches qui seraient à élever au-dessus des clochers de la façade principale. La polémique se poursuit jusqu'en 1870, date à laquelle Savy fait paraître un article intitulé « Les pignons gothiques des églises à toiture basse » dans le Bulletin monumental™. Reliant l'apparition des combles aiguës à l'emploi généralisé de l'ardoise, il prend Viollet-le-Duc à témoin arguant que l'intervention de Desjardins va à l'encontre même de ses principes de restauration.
Source : Dufieux Philippe. Gothiques et romans : la restauration des églises à Lyon au XIXe siècle. In: Livraisons d'histoire de l'architecture, n°3, 1er semestre 2002. pp. 37-55. (Persée)
Simplement décoratif, le pignon ajouré de la cathédrale Saint-Jean domine aujourd'hui encore l'édifice sans fonction particulière. Mais il a le mérite, grâce aux plus curieux d'entre vous, de nous faire replonger dans les batailles architecturales qui entouraient la rénovation et l'embellissement des grands édifices patrimoniaux au 19ème siècle !
Bonne journée.
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