Qui sont les Alevis et pourquoi ont-ils été persécutés en Turquie ?
Question d'origine :
Qui sont les alevis et pourquoi ont-ils été persécutés en Turquie?
Réponse du Guichet
Dans l'Islam turc, le sunnisme occupe une place centrale, lié traditionnellement au pouvoir. Il n'est cependant pas l'unique courant de l'Islam dans ce pays, dont on estime que 15 à 20 % de la société appartiennent à la communauté alévie. La doctrine alévie est éloignée des fondements de l'Islam sunnite, c'est pourquoi elle a été, tout au long de l'histoire, victime de discriminations.
Contrairement aux idées communément admises, l’Islam turc est loin d’être monolithique et ne se résume pas au sunnisme. Les controverses autour de la nature de la religion alévie ne datent pas d’hier car il s’agit d’une doctrine chiite, reconnaissant Ali comme successeur légitime de Mahomet. Le mot signifie littéralement « partisan de Ali », cousin, gendre et quatrième calife du prophète Mahomet. Il apparaît pendant la première guerre civile, au VIIe siècle, juste après la mort du prophète, lors des luttes concernant le califat, alors que les partisans d’Abou Bakr se disaient Al-Bakri et ceux d’Othman Al-Othmani. L’alévisme est un chiisme imamite, et donc une doctrine hétérodoxe, opposée à l’Islam sunnite orthodoxe car porté par le pouvoir, reconnaissant les khalifes en tant que successeurs de Mahomet. C’est une scission initiale de l’Islam (shi’a), perçue, elle aussi, à tort, comme monolithique et identifiée exclusivement à l’Iran.
L’Alévisme s’est développé autour de l’ordre bektachi, du nom de son fondateur Haci Bektaş Veli (1248-1337) qui organise la doctrine et l’ordre monastique. Son successeur, Balim Sultan (1457-1517), un slave converti à l’Islam, développe l’ordre en introduisant le célibat monastique et une structure hiérarchisée. Deux hérésies chrétiennes, et notamment le paulicianisme et le bogomilisme deviennent un substrat du bektachisme.
Les Alévis relèvent d’un ordre, celui du bektachisme. En revanche, on ne peut être alévi que de naissance et suite à une initiation, et donc le prosélytisme est exclu chez les alévis, alors qu’on peut devenir bektachi par cooptation, à l’issue d’une initiation.
A la différence du sunnisme qui garde l’usage de la langue arabe, le rituel et la liturgie alévis se déroulent entièrement en turc. Les Alévis ne respectent pas les cinq piliers de l’Islam, et notamment ne suivent pas le jeune du Ramadan ni les prières à la mosquée ; en revanche, ils se rassemblent dans les "cemevi" pour célébrer des cérémonies symbolisant l’unité de l’univers (cem).
Au-delà de ces différences, ce sont les principaux piliers doctrinaux de l’Alévisme qui séparent les musulmans alévis des sunnites.
En bref, pour les Alévis, l’homme et la femme ont été créés par Dieu en tant qu’êtres égaux. On peut atteindre le divin de son vivant, au terme d’un parcours de sapience, passant par 4 portes de 10 stations (makam) chacune.
Ces portes sont les suivantes :
La charia – la loi religieuse ;
Le tarikat – la voie de l’ordre, la rectitude ;
Le marifet – la connaissance mystique de Dieu que l’on doit découvrir par illumination mystique ;
Le hakikat - la station de la porte de la rencontre avec Dieu-Réalité.
Au terme du parcours à travers ces 4 portes, le fidèle accède à la vérité suprême et devient un parfait (eren, terme par lequel les bektachis se saluent).
La déification de l’homme et d’Ali à travers la formule « Je me suis regardé dans la glace et Dieu m’apparut en face » inscrite sur des figurations d’Ali, toutes en calligraphie, passe pour sacrilège aux yeux des sunnites. Mais ce n’est pas la seule rupture : la trinité Dieu-Mahomet-Ali où les trois sont un et chaque personne est tous les trois, ainsi que la célébration de la communion, hommes et femmes réunis, avec le vin ou le raki, sans oublier que le Coran est considéré comme une œuvre crée, humaine, et non incréée, divine.
La religion alévie a été le principal, sinon le seul culte des janissaires, corps militaire d’élite de l’Empire ottoman dont les membres étaient des Chrétiens recrutés de force dans leur enfance et formés par l’administration ottomane. Ils venaient principalement des Balkans.
Ethniquement, les Alévis sont constitués de plusieurs composantes. Parmi eux, figurent les Turcs d’Anatolie et de nombreuses communautés turques immigrées en Europe, les Arméniens de Turquie ainsi que les Kurdes, qu’il est difficile toutefois de quantifier. Il en existe dans les Balkans, en Syrie et en Azerbaïdjan. Il faut également savoir qu’il existe différents courants d’Alévisme.
D’un point de vue historique, le pouvoir central ottoman, portant l’étendard du califat sunnite – après la conquête des terres mamelouks en 1517, le sultan Selim Ier devient héritier des empires islamiques du Moyen Age et est proclamé calife – a systématiquement persécuté les Alévis dont la doctrine est incompatible avec le sunnisme. Lorsque l’Empire ottoman entre dans une phase de déclin, les idées de modernisation et d’unification autour du nationalisme et de l’Islam sunnite apparaissent comme bouclier contre la chute. Bien que les Jeunes Turcs n’aient pas pu empêcher la disparition de la puissance ottomane, les propositions qu’ils ont portées ont eu un impact sur la nouvelle République turque, par ailleurs soutenue par une partie de la communauté alévie, rassemblée autour de l’ordre Bektachi. Beaucoup fondaient leurs espoirs sur l’idée de sécularisation qui était perçue comme un horizon d’apaisement de clivages religieux.
Toutefois, la République kémaliste refuse de reconnaître officiellement l’Alévisme et l’Etat supprime les confréries en 1925, privant ainsi les communautés alévies d’un vecteur d’organisation traditionnel important.
Une loi votée le 13 juin 1934 prévoyait l’installation des populations loyales à l’Etat dans les provinces réputées pour leurs tendances rebelles, dont celle de Dersim, habitée par les Alévis. La résistance de ses habitants fut réprimée par l’armée, faisant de nombreuses victimes, estimées, selon les sources, de 13 000 à 80 000 personnes.
Les agissements répressifs des autorités turques découlent d’un centralisme nationaliste bâti autour de l’Islam sunnite, effaçant ainsi tout ce qui se trouve à la marge de ce cadre étatique. Dans cette poussée, à côté des Alévis, d’autres cultes, comme celui des Yézidis ou des Zoroastriens et des représentants d’autres cultures – des Kurdes, des Arméniens, des Lazes ou encore des Grecs – ont également fait l’objet de répression.
A partir des années 2009-2010, l’AKP entreprend quelques tentatives de régler le différend religieux. Les politiciens et les théologiens du parti déterminent les points qui les rapprochent les le plus du sunnisme pour leur octroyer une place privilégiée dans les échanges. Cela débouche sur une forme standard d’Alévisme, avec lequel il est possible de dialoguer et vers lequel le pouvoir fait un pas en 2017 en instaurant la possibilité de fêter la naissance de l’imam Ali.
Aujourd’hui, dans un Etat de plus en plus soumis au pouvoir de l’AKP, dont la relecture du sécularisme républicain inquiète les minorités, de nombreux Alévis se déclarent sympathisants du Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi ou CHP), principal parti d’opposition.
Il est intéressant de rappeler que le 28 mai 2023, les Turcs ont été appelés aux urnes pour départager Recep Tayyip Erdogan et Kemal Kiliçdaroglu - qui s’était déclaré alévi - au second tour de l’élection présidentielle. Le président sortant l’a emporté avec 52,16% des voix contre 47,84%. Traditionnellement, en Turquie, l’appartenance à la communauté alévie comptait comme un élément électoral à charge - le rappel, par le candidat de l'opposition, de la nécessité de sortir de la polarisation pour reconnaître la richesse de la diversité humaine était alors d'autant plus pertinent.
Pour aller plus loin :
Chiites et sunnites : la grande discorde : en 100 questions / Pierre-Jean Luizard, Tallandier, 2017 ;
Sunnites et chiites : histoire politique d'une discorde / Laurence Louër, Seuil, 2017 ;
L'islam contre l'islam : l'interminable guerre des sunnites et des chiites / Antoine Sfeir, Grasset, 2023 ;
La confrontation Sunnites-Alévis en Turquie : l’impossible reconnaissance, Thierry Zarcone, Confluence Méditerranée, 2018, n°105.
La sorcière au bûcher