Combien de personnes utilisent début XXe siècle des WC à Lyon et à Paris ?
Question d'origine :
Cher Guichet,
Combien de personnes utilisent début XXe siècle des WC à Lyon et à Paris ? (8% à Saint-Étienne d'après Marin Monestier en 1906) . Ya t-il eu d'autres recherches sur ce problème ?
Comment est organisée la collecte des déchets humains ?
Réponse du Guichet
Au début du XXe siècle, environ 40% des lyonnais semblent disposer d'un cabinet d'aisance dans leur logement. Les autres partagent des toilettes collectives.
Au tournant du siècle, les lois, le développement de l'adduction d'eau et le changement des mentalités vont amener à abandonner le système du stockage (dans des tinettes ou fosses septiques) et de l'enlèvement des déjections (par des gandousiers ou vidangeurs) au profit de la dilution et de l'écoulement, appelé le tout-à-l'égout.
Bonjour,
Effectivement, nous relisons le livre de Martin Monestier, Histoire et bizarreries des excréments : des origines à nos jours qui indique ceci (aux pages 126 et suivantes) :
En 1882, Paris comprend 71 873 maisons et immeubles dont plus de 30 000, soit environ 600 000 logements, ne connaissent pas encore l'eau courante. Si les propriétaires ne se pressent pas pour installer l'eau dans les immeubles, c'est afin d'écarter son emploi dans les cabinets d'aisance et éviter ainsi le plus possible le remplissage de la fosse et sa vidange. Les propriétaires des garnis imposent donc "le solide à la fosse et le liquide dans des seaux à vider dans les caniveaux". [...]
En novembre 1887, le préfet Eugène Poubelle fixe un arrêté : les cabinets d'aisance doivent être pourvus d'un réservoir de chasse débitant 10 litres d'eau par personne et être équipés d'un siphon sous les cuvettes. Ces lieux presque idylliques seront encore longtemps exceptionnels dans le paysage parisien. [...]
En 1894, une loi, la première qui officialise l'aide publique aux logements, accorde des avantages fiscaux aux entrepreneurs qui construisent des "logements hygiéniques" à bon marché. Toutefois, à la fin du XIXe siècle, les conditions d'hygiène sont pour une grande partie de la population identiques sur bien des points à celles du Moyen Âge, ce qui nous laisse à la traîne des autres grands pays européens. [...]
La France va réagir au début du XXe siècle et le thème du "microbe" va influer sur l'hygiène publique et privée. Une nouvelle loi relative à la protection de la santé publique est promulguée en 1902. "A partir de trois pièces habitables, non compris la cuisine, un cabinet d'aisance doit être installé dans un local éclairé et aéré directement." Cette réglementation est ressentie comme une provocation nouvelle par les propriétaires. [...]
Selon une formule triviale très employée à l'époque par la presse, le Parlement "enfonce le clou" en 1904 en imposant des normes dimensionnelles aux cabinets : 1 mètre de longueur, 1,20 mètre de largeur, 2,60 mètres de hauteur. Les propriétaires deviennent furieux et durcissent leur résistance, avec un certain succès, malgré les pénalités qu'ils encourent et qui souvent les frappent.
En 1904, soit près de vingt-cinq ans après la première décision du conseil municipal, et dix ans après le premier vote au Parlement, les mettant en demeure d'effectuer les raccordements au tout-à-l'égout dans un délai de trois ans, moins de 20 % des propriétaires se sont exécutés dans les arrondissements populaires. Dans le 11e arrondissement, par exemple, sur 11 240 chutes de cabinet, seulement 2 144 sont reliées à l'égout. [...]
Le décret gouvernemental de février 1902, enjoignant les maires de chaque commune de prendre les mesures nécessaires à l'alimentation en eau potable de chaque maison et immeuble, pousse irrésistiblement à la progression de la salubrité générale. L'eau, qui fait son apparition tout d'abord dans les caves, puis sur les paliers d'étages, va peu à peu gagner chaque appartement. Les fosses ne peuvent plus recevoir les grandes quantités d'eau utilisées par un nombre de plus en plus important de foyer, et le raccordement aux égouts devient une nécessité technique impérative.
Les propriétaires auront résisté jusqu'à la dernière extrémité. En janvier 1911, le nombre des maisons de Paris pratiquant l'écoulement direct à l'égout est monté à 48 450, mais il en reste encore 36 550 à équiper, principalement des habitations anciennes encore sans eau et pour lesquelles les propriétaires réduisent au minimum les investissements et les frais d'entretien. [...]
En 1930, après avoir vaincu la résistance acharnée des "industriels des matières fécales", qui entrevoient la diminution puis l'extinction de leur revenu, le conseil général de la Seine finit de généraliser le tout à l'égout dans la région parisienne. Trois nouveaux émissaires assurent le drainage des eaux d'égouts vers Achères, tandis qu'on commence à prendre des mesures de protection des petites rivières, des rus et des nappes phréatiques. A cette époque, le tombereau destiné à recueillir les ordures ménagères et les contenus des seaux hygiéniques passe encore quotidiennement dans de nombreuses villes. On le maintiendra en service jusqu'en 1940, voire même 1950, dans certaines cités.
[...]
Ce n'est qu'en 1902 que sera votée la première loi touchant l'ensemble de la santé publique sur tout le territoire. Ceci explique qu'en 1890, l'alimentation en eau par distribution aux immeubles reste très faible en France. Seules 290 villes peuvent proposer ce service à des abonnés privilégiés qui ne représentent que 2,5% de la population de ces villes, soit moins de 130 000 personnes sur 4,5 millions. Il en est de même pour les égouts. En 1897, sur 616 villes de plus de 5000 habitants, 294 ignorent totalement l'égout. [...]
Au début du XXe siècle, la plupart des grandes villes françaises, Bordeaux, Marseille, Lyon, Nantes, Angers, Laval, Lille, Montpellier, et des dizaines d'autres situées près d'un cours d'eau, envoient leurs matières fécales par égouts ou chariots, selon les cas, à la rivière, au fleuve, à la mer. On procède souvent de même pour les détritus de toutes natures qui encombrent les rues. [...] En 1906, le nombre d'habitants possédant des W-C est dérisoire dans une multitude de grandes villes. Moins de 5% à Lille, moins de 8% à Saint-Étienne. Dans une multitude de villes ne possédant ni réseau d'égouts, même sommaire, ni fosse d'aisance, les municipalités entretiennent des pratiques qui ont traversé les siècles sans aucun changement. On utilise des charrettes à cheval, portant des tinettes destinées à recevoir les contenus des seaux hygiéniques et des vases de nuit. Le conducteur, très tôt le matin, se signale par un bruit de cloche. A ce signal, ménagères et femmes de chambre lui amènent leurs réceptacles, que deux vidangeurs transvasent. par la suite, les tinettes seront remplacées par des gros cylindres métalliques montés sur roues et munis d'une ouverture supérieure à laquelle les officiants accèdent par une échelle.
Roger-Henri Guerrand a également travaillé sur ce sujet et publié Les lieux : histoire des commodités. Il reprend les mêmes chiffres que Martin Monestier.
Pour estimer le nombre de toilettes privées ou communes à Paris, vous pouvez consulter ces enquêtes datant de 1891 et 1896. Environ 25 % des logements en étaient pourvus. Le cabinet d'aisance à usage commun l'est, en moyenne, pour 4 logements.
Pour ce qui est de l'importance de l'usage des toilettes au début du XXe siècle à Lyon, nous vous renvoyons à une enquête menée en 1906 par le Ministère du Travail sur l’habitation ouvrière dans 50 villes françaises. Ses résultats nous sont rapportés dans cet article : Cahen Lucienne. Évolution des conditions de logement en France depuis cent ans. In: Études et conjoncture - Institut national de la statistique et des études économiques, n°10-11, 1957 (12ᵉ année). pp. 985-1376.
Y sont signalés : la présence de W. C. réservés à la famille, le nombre de pièces possédant une fenêtre, le nombre de pièces possédant une cheminée.
Ainsi, à Lyon, en 1906 sur 125 500 logements ouvriers, 39,3% disposent d’un cabinet d’aisance spécial, 60,5 % n’en ont pas.
A Saint-Étienne, sur 42 700 logements ouvriers, 7,8% disposent d’un cabinet d’aisance contre 92, 2% qui n’en ont pas. Nous supposons que Martin Monestier tire sa statistique stéphanoise de cette enquête.
"2 logements sur 3 en moyenne n’étaient pas pourvus de W.-C. ; il y a même des villes où, pratiquement, tous les logements en étaient dépourvus, Fougère, par exemple, dans l’Ille-et-Vilaine ou Bessèges, dans le Gard. L’enquête précise qu’à Cherbourg, les logements munis de W.-C. sont dans la cour, en nombre proportionné au nombre de familles de l’immeuble."
Concernant la collecte des déjections à Lyon, nous vous invitons à lire cette précédente réponse qui faisait le point sur l'histoire du Tout-à-l’égout à Lyon.
A lire aussi :
- La gestion des déjections humaines : un défi urbain. Le cas de la ville de Lyon, de la fin du 18e au début du 20e siècle / Emmanuel Adler
Sa thèse peut être lue en ligne : La gestion des déjections humaines : un défi urbain. Le cas de la ville de Lyon, de la fin du 18e au début du 20e siècle
Il a créé un diaporama illustré sur l'Histoire de l’assainissement de Lyon.
- Venir à bout des eaux usées : une mission politique : pour une histoire de l'assainissement des villes / Emmanuel Adler ; préface Brice Lalonde
- L’Égout, patrimoine urbain : l'évolution dans la longue durée du réseau d'assainissement de Lyon / Franck Scherrer
- Le Merdoduc [Revue] : histoire / dessin et couleur Ugo Panico ; scénario Sandrine Boucher ; directeur de la publication Olivier Jouvray ; rédactrice en chef Morgane Velten - L’Épicerie séquentielle, 2015
- L'hygiène à Lyon / Alexandre Lacassagne
Sur le devenir des boues, vous pourrez lire cet article écrit par Jean-Pierre Aguerre : Scatophobie des villes, scatophilie des champs. Gestion et utilisation des fèces à Lyon à la fin du 19e siècle.
Au milieu du 19e siècle, la campagne suburbaine absorbe les matières fécales que produit Lyon. Cette relation symbiotique permet une agriculture sur un sol pauvre et règle, en partie, un grave problème d'hygiène urbaine. Les vidanges lyonnaises mettent en scène différents acteurs : agriculteurs, propriétaires urbains de fosses d'aisances, entrepreneurs et municipalité qui s'efforcent de tirer profit du commerce des « matières ». La modernisation du système et les solutions imaginées par les pouvoirs publics et par l'UMDP (Union mutuelle des propriétaires lyonnais pour les vidanges), compagnie qui règne sur les vidanges urbaines, amènent une redistribution des profits. Ces transformations lèsent des intérêts solidement établis et suscitent en retour la création d'alliances nouvelles qui éclairent les liens complexes que tissent la ville et sa périphérie rurale.
A propos des toilettes publiques à Paris et Lyon, si le sujet vous intéresse, n'hésitez pas à consulter ces documents :
- Une histoire des lieux d’aisances publics à Paris Le cas du lavatory de la place de la Madeleine / Miriam Simon
- INSOLITE/Petite histoire des toilettes publiques à Lyon / Michel Chomarat
- Toilettes publiques. Essai sur les commodités urbaines / Julien Damon
Bonne journée.
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